Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 18 avril 2018
J’aurais aimé avoir un chien. Quand j’étais plus jeune, je collectionnais les plantes que je trouvais dans la campagne de mon village. Sur les planches de mon herbier, je notais le nom de la plante, sa provenance. Un chien, ça te donne une raison de sortir te promener, matin, midi et soir. Un chien, ça te permet de voir ce qui t’entoure de manière différente. Quand on marche, la plupart du temps, on ne fait pas attention à ce qui se passe à côté de nous. On traverse le quotidien dans l’indifférence de ce qui est beau. Avant, tu me tenais par la main si légèrement que mes pieds ne touchaient pas terre. Je boite désormais. Ce léger décalage a tout changé. Il y a les choses que je pense et qu’elle ne parvient pas à exprimer. Je pense à la fermière toute ébouriffée dans Peau d’Âne, on dirait une sorcière. Quand elle s’exprime, ce ne sont pas des mots qu’on entend, mais des crapauds qui sortent de sa bouche. Je ne comprends pas cette différence entre ce que je pense et ce que je parviens à dire. Sans doute peut-on le rapprocher de la beauté de nos visages. Tu me trouves belle parce que tu m’aimes depuis très longtemps comme je t’aime, mais nous ne sommes beaux ni l’un ni l’autre. Nous formons un drôle de couple, inséparable. Quand tu te lèves, je me lève. Quand tu marches, je te suis quelques mètres derrière toi. Quand tu bois, je te demande à boire. Quand tu lis, je me force à lire, pour faire comme toi, mais je n’aime pas lire. Je ne suis pas une sorcière. Je n’ai pas eu d’enfant, mais je suis sûre qu’un chien c’est comme un enfant. C’est une raison de vivre.
Chaque jour je croise des gens que je ne connais pas. C’est à peine si j’ai le temps de les observer. Un regard furtif, un geste esquissé, une silhouette. Tu as tellement changé, des fois je ne te reconnais plus. J’imagine que moi aussi j’ai vieilli. Tu marches toujours quelques mètres derrière moi, à la traîne, au début je ralentissais mon pas pour que tu puisses me rejoindre. Avec le temps, j’ai perdu cette habitude. Cette attention. Distance heureuse, prétendent certains. Je crois que tu préfères rester en retrait. Pourtant tu n’es pas toujours très discrète. L’inquiétude est une pression quotidienne. Quand tu t’énerves, ta voix descend dans les graves. On dirait que tu abois après les gens. Il y a des jours avec et des jours sans. Sur le banc, à mes côtés, je garde cette même distance malgré notre proximité. Je reste concentré sur mes lectures, les notes que je prends tous les jours en allant à la bibliothèque. J’ai perdu mon emploi il y a dix ans. Je fais tout pour en retrouver un autre, mais à mon âge c’est devenu très compliqué. À la bibliothèque, je me documente, je consulte des livres juridiques pour mieux connaître le Droit. J’ai toujours aimé lire. Je porte mes lunettes avec un petit cordon pour ne pas les perdre. Il faudrait que j’échappe à mon quotidien, mais cette fuite ne mènerait nulle part. Il ne faut pas confondre la chute avec l’élan. Ce dont j’ai envie, c’est d’un élan, de me projeter sans tomber vers l’autre, de tromper le temps la nuit et de me révéler le jour. Traits fins, acérés, petits yeux noirs, joues creusées, pommettes durcies. Ce paysage ne ressemble plus à mon souvenir, son étrangeté me trouble en modifiant la perception que j’en ai au point de m’y sentir déplacé. Avec toi pourtant.
Une bordure arborée d’une flore sans envergure, où des sentiers sont apparus avec le temps, ceinture la cité. Je m’arrête au passage piéton, les corps sont fermés, les déplacements sont mécaniques. Je suis frappé par le niveau sonore élevé de la rue, la circulation permanente, la mobilité permanente. À gauche le supermarché, à droite la cité des rues aux noms de peintres célèbres. Je m’engage sur la rue Watteau.
Vertical, horizontal, croisements, point de fuite.
Je passe des places de parking, au bitume fondu et tout noir. Une auto est déposée sur des chandelles à côté d’autres rouillées recouvertes de fientes. Il y a également çà et là des utilitaires tagués et toutes sortes d’autos, neutres, transformées ou en cours de transformation.
Les jointures des différents revêtements de la chaussée sont détériorés. Des fissures, des bosses et des trous sont apparus et donnent un aspect délabré. Sur le terre-plein central où sont situés les dépôts de verre et de papiers, des carrés de terre sèche un peu caillouteuse où rien ne pousse, servent d’emplacement à des objets au rebut.
Je me gare et je me dirige vers la porte 5. Il n’y a pas d’escalier, ce sont des rampes PMR en épingle à cheveux. J’ai l’impression que plus je m’approche, plus je m’éloigne. À l’entrée, je passe devant des jeunes hommes qui discutent et rigolent. On échange un bonjour.
Impossible de voir le nom sur l’interphone, l’écran d’affichage est rayé et celui de la caméra est brûlé. J’appelle. – Oui ? – (Je dégaine un sourire) Nous avons rendez-vous et je suis en bas mais je ne vois pas votre nom sur l’interphone. – C’est bon, je descends vous ouvrir. – Merci, à tout de suite. Au bout de quelques minutes, une femme jeune m’ouvre la porte, l’expression neutre, chemise blanche sur un pantalon slim noir, baskets. – Bonjour, merci – Dès que l’interphone est réparé, il est détruit presque aussitôt. La maintenance a été arrêtée. C’est au quatrième (sans ascenseur) . – L’étage des sportifs ? – (sourire poli) Oui.
Elle passe devant moi, je la suis dans les escaliers recouverts d’un carrelage petits carreaux chamarrés, il en manque d’ailleurs quelques-uns, laissant des vides. La balustrade est en métal et sa peinture est fatiguée comme celle de la cage d’escalier qui est dans les tons coquille d’œuf. Nous passons les paliers dont les placards techniques sont condamnés par une armée de vis pour certains et fermés à clé sans poignée pour d’autres. Ils sont d’ailleurs repeints pour se fondre dans le décor. Le fait que nos yeux se posent dessus naturellement quand on arrive à leur niveau les rend terriblement visibles. Ou plutôt, ce que l’on voit c’est cette intention de les masquer, de les rendre inaccessibles aux riverains. Et à chaque palier le message revient.
Nous entrons dans l’appartement, on enlève nos chaussures. Je relève la tête, à ma droite, il y a un porte manteau, à ma gauche, un meuble pour les chaussures et au-dessus, un miroir. À la gauche de ce miroir, il y a le tableau électrique avec au-dessus une inscription en arabe, il y a d’ailleurs dans ce couloir sombre plusieurs inscriptions en arabe sur des miroirs finement encadrés dans les tons bronze. Je m’avance sur une suite de tapis épais et très doux, vers la pièce de vie rectangulaire ornée d’un papier peint aux rayures irisées argent. Les portes et leurs contours sont blancs. Un sédari affleurant les murs, entoure le centre de la pièce. Il est constitué de différents velours mats ou brillants dans les tons bleu violet aux liserés or. Les banquettes sont ornées de motifs végétaux en fils d’or et les coussins moelleux, accueillants ont été travaillés avec le même soin. Au centre, sur un tapis tout doux, une table berbère, des jouets dans tous les sens et sur l’une des banquettes, un transat pour bébé.
Des rideaux épais gris satin bordent des voiles blancs recouvrant les fenêtres qui diffusent une lumière à la fois neutre et puissante. À l’opposé de cette fenêtre, on trouve le téléviseur, BFM TV, sur un meuble clair recouvert de napperons blancs. Sur le téléviseur lui-même est posé un napperon blanc. Sur le meuble, il y a des clés, un paquet de cigarette, une revue de programme TV, des photos encadrées de ce que je suppose être des petits enfants, des enfants, des ancêtres.
– Quel est le souci que vous rencontrez ? – Ahmed, y’a le monsieur qui est là, c’est quoi le problème au juste ? Un homme jeune apparaît slim noir, t-shirt blanc traversant un rideau de perles de l’ouverture juste à côté du téléviseur. Il a l’air préoccupé, il éteint la télé. – Bonjour – Bonjour, c’est la télé qui fait de la mosaïque et puis l’image s’arrête, écran noir et puis ça repart. C’est franchement agaçant, ça fait des semaines que ça dure. C’est surtout pour nos parents, parce que nous ne regardons pas la télé. – Ok, pas de souci d’internet ? – Le wifi déconne un peu quand je suis dans ma chambre. – C’est très bétonné chez vous, il y a des murs porteurs épais entre la box et votre chambre sur lesquels les ondes wifi s’échouent. – On ne peut rien y faire ? – Peut-être en installant un répéteur wifi, il faut tester. Bon, je vérifie l’installation, je regarde tout ça. Merci, vous voulez un café, quelque chose ? je vous mets une bouteille d’eau sur la table. – Super, merci.
Je commence mes investigations, j’entends la douche ruisseler et tout à coup, une voix d’homme parlant en arabe me fait sursauter. Sans doute y a-t-il quelqu’un d’autre dans l’appartement. La voix s’arrête. Repars. C’est Ahmed qui converse, je suppose au téléphone, sa voix française est différente de sa voix arabe, les intonations ne sont pas les mêmes, le volume sonore est plus ample et les timbres de voix me semblent différents.
Jamila …
Ahmed continue de parler au téléphone. Je continue mes investigations, je vaque entre l’entrée avec mon boîtier d’arrivée et la télé. Tout est ok pour moi, les tests sont bons.
La conversation s’arrête. Je m’arrête. Je suis à genoux, les mains posées sur mes cuisses, mes outils disposés autour de moi. Ma respiration ralentit, et ralentit encore. J’expire lentement au rythme du silence qui se dépose offrant le temps à mes yeux de s’adapter à la pénombre. À chaque expiration, le silence investit davantage d’espace, à chaque relâchement musculaire, il s’épaissit.
Les bibelots, les vêtement semblent sortir de l’anonymat et de la banalité dans laquelle je les avait rangés en rentrant dans cet espace de vie.
Mon attention va à ces chaussures rangées par paires les unes contre les autres. Des chaussures qui se sont faites à l’assise des corps qui les portent, l’empreinte laisse entrevoir des débuts, des jambes plus ou moins arquées, des masses plus ou moins importantes, et selon leurs pointures et leurs largeurs, des personnes plutôt grandes ou plutôt petites. Je scrolle, je swipe. Des talonnettes, des cannes. Ici une chaise.
Je suis attiré par ce petit cadre là, une main l’a posé ici avec une intention qui m’échappe, peut-être un sourire, une larme. Je survole les tapis et je plonge en rasant les poils comme on raserait un champ de blé puis l/je bifurque d’un coup. À l’encoignure, le mur est sali sur la plinthe, lieu de passage. On pourrait voir les pieds qui s’y cognent. Il semble ne jamais y avoir de lumière artificielle dans ce couloir, je n’ai d’ailleurs pas vu de plafonnier.
La douche s’arrête et un instant plus tard, une porte s’ouvre.
– Jamila – Elle répond et s’ensuit une conversation, des rires impromptus me sortent de ma bulle. Un instant j’ai cru être seul, ailleurs et avec comme bande-son, une vie parallèle.
Guillaume Gombert Je suis graphiste, web designer de formation, travailleur indépendant. C’est un métier de solitaire passé la plupart du temps devant son écran à imaginer une réponse satisfaisante aux demandes de ses commanditaires, à communiquer par mail, par transferts de fichiers ou au téléphone. Mon cœur de métier finalement et presque a contrario de ma formation digitale c’est le livre, son design depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. Les revenus de cette activité me sont insuffisants pour vivre. J’ai donc une deuxième activité qui cette fois m’emmène de l’autre côté mon écran d’ordinateur, sur les réseaux cuivre et maintenant fibre, l’infrastructure hightech des communications modernes qui achemine le signal internet.
Un badge d’accès permanent vous permettrait de pouvoir ouvrir les portes du monde de l’entreprise, entrer et sortir des bâtiments du Ministère de la Défense comme bon vous semble suivant le défilé impassible des professionnels de la sécurité nationale.
À l’intérieur, la diversité des uniformes s’épuise dans un dégradé de kakis verts olive, bleu gendarme, chemise de combat moulante à col roulé.
Nuancent les survêtements sports plus décontractés des officiers ou sous-off qui, pour garder la forme ou par obligation de service, courent autour d’un des bâtiments où logent leurs congénères.
Mais le badge qu’on vous remet à l’accueil, après qu’une demande d’accès a bien été validée par un responsable plusieurs jours avant votre venue, vous permet seulement de déverrouiller les barrières du hall d’entrée côté Porte de Sèvres, et d’accéder à un espace extérieur où, température nettement plus fraîche, un rafale C01 devenu une pièce de collection (de promotion ?), reste figé dans son envol. Un petit robot de couleur blanche taille le plan incliné du gazon le long d’une butte artificielle, construite en 19… pour cacher les lieux du boulevard périphérique qui passe au-dessus du parc.
Un tank.
De l’armée, je connais seulement la série documentaire Opérations spéciales, qui passe en boucle sur une chaîne de télé (que je ne regarde pas vraiment). Chaque épisode associe des témoignages de militaires, cagoulés face caméra, à des reconstitutions des missions de combats. La série est bien faite, mais la voix off ne fait le récit des évènements qu’à travers le point de vue des militaires, des professionnels, et le même récit d’héroïsation, de fraternité d’armes, a tendance revenir dans chaque épisode. Toutes les missions se déroulent dans d’autres pays que la France. C’est un récit.
Pour pouvoir badger à son tour et débloquer les portes, un responsable ayant obtenu l’autorisation préalable doit badger une première fois le boitier de la machine, puis attendre quelques secondes. Si l’action est trop rapide ou que deux personnes se trouvent collées l’une derrière l’autre, la machine se bloque et il faut recommencer.
Pour se voir obtenir les autorisations d’accès, chaque personne extérieure fait l’objet d’une enquête préalable, et l’administration ne justifie pas sa décision en cas de refus. Ils vont enquêter sur tout, dit C., ils vont tout regarder.
Un chef ne pouvant transmettre que les informations des personnes dont il est responsable désignera un chef en-dessous de lui pour raccompagner le visiteur.
Ministère de la Défense à ne pas confondre avec le quartier de La Défense, où je dois me rendre régulièrement dans les tours de la Société Générale.
La salle où j’anime la formation ressemble à toutes les autres salles et à toutes les autres portes de l’étage, vides, blanches, désaffectées, une vue plongeante sur les cimetières de Neuilly et de Puteaux, l’occasion pour les plus bavards d’entre nous de rappeler à tous que l’esprit des morts vivent en nous d’une empreinte tenace, et de lancer une conversation joviale, en début de digestion (début d’après-midi), sur la diversité de nos rites funéraires.
Les couloirs suivent une trajectoire de courbes et de cercles, quand on sort d’un ascenseur et qu’on s’aventure dans l’étage, on finit par tomber sur un autre ascenseur sans s’apercevoir qu’on a vraiment changé de point. C’est comme une journée qu’on ne voit pas passer. Après il y a une autre journée de travail, et ainsi de suite. La lumière blanche au bout du couloir reste allumée aussi de l’autre côté. Des tombes jonchent le sol tout autour en dessinant une maille de mini carrés imbriqués les uns sur les autres au-dessus de la dalle, des parkings souterrains, des parcs, des niveaux.
Les deux tours de la SG n’évoquent pas des poteaux de rugby, mais la forme d’une graine.
Samuel Vandermeer Après des études de Lettres à Toulouse puis à Paris, Samuel Vandermeer travaille aujourd’hui pour un organisme de formation dédié à l’apprentissage du français langue étrangère et à l’alphabétisation. Ses recherches portent sur le monde du travail et de l’entreprise. Son premier livre publié, Cahier d’appels, paru aux éditions Az’art atelier (2025), propose une traversée labyrinthique de discours et de gestes effectués au travail. Un prochain texte à paraître : Summer Time (éd. Az’art atelier).
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 11 avril 2018
Ce n’est pas que je sois bavarde, mais j’ai des choses à dire. Au téléphone, je ne vois pas le temps passer. Les choses arrivent comme ça, ensuite on les raconte, attends, attends, tu vas trop vite. J’aime humer l’odeur fondante du four et croquer la croûte de la baguette en sortant de la boulangerie dans laquelle je viens de l’acheter. Je me demande toujours si la vie inspire l’œuvre d’art ou bien si c’est l’art qui invente la vie. À la maison, faire le ménage est souvent le signe d’un grand désarroi, de colère ou d’inquiétude, de ressassement d’idées noires, signe de mouvements intérieurs de pensées violentes et contradictoires qu’il faut chasser, aspirer, pour mieux les éliminer. Je n’emploie jamais le mot amant, je trouve ce mot prosaïque et vulgaire. Ma fille a de nombreuses aventures avec des hommes, elle n’arrive pas à se fixer avec l’un d’eux. J’ai l’impression qu’elle ne cherche pas l’amour, elle est seulement amoureuse de son sentiment, bien trop inquiète de sa fragilité pour le mettre en danger. Dans toutes les maisons où j’ai vécu, la cuisine a toujours été mon endroit favori. Je fais souvent le même rêve : il y a un château, un parc, une guerre, des ruines. Il y a le feu, les bombes, les cendres, la nuit. Et dans un jardin, la mort. Je ne peux pas être attirée par un homme qui ne porte pas de chaussettes avec ses chaussures. J’aime jouer avec mon alliance, la faire tourner autour de mon doigt, mais toujours dans le même sens. Je n’aime pas les faits divers. Dans une salle d’attente, que ce soit chez le médecin ou le kinésithérapeute, lorsque l’attente est un peu trop longue, je commence à m’inquiéter pour ma santé. Mes oreilles bourdonnent, mon pouls s’accélère, je me sens mal. Je doute des évidences, des transparences. Je me souviens de l’odeur de fleur d’oranger dans la maison silencieuse de mes parents. Moi, j’écoute bien plus que je parle. Comment tuer la peur, je me le demande.
J’ai parfois du mal à me concentrer sur une conversation lorsque j’entends quelqu’un d’autre parler à mes côtés, cela me perturbe et me distrait, je finis par ne plus entendre ni l’une ni l’autre des conversations, je me sens perdu, déboussolé. Il y a beaucoup de bruits aujourd’hui sur le boulevard, ça n’arrange rien. J’entends les voitures qui s’arrêtent au feu rouge. Les enfants de l’école remontent le boulevard en se chamaillant. Les sirènes des ambulances, et celles de la police. Je n’arrive jamais à les distinguer. Je sens la rame de métro qui file sur le tracé souterrain de la ligne 2, son mouvement sonore fait trembler le blanc. Je porte un appareil auditif. Mes petits-enfants me demandent souvent lorsque je les vois si j’ai bien mis mes oreilles. Je me demande ce que cela pourrait donner si je devais décrire le parcours que je viens de faire pour retrouver mon vieux copain sur ce banc, en me concentrant uniquement sur les sons. Je me demande si on pourrait écrire une histoire avec des descriptions sonores. Coup de klaxon d’un camion, bruit de la sirène d’une péniche, coup de klaxon de la locomotive qui passe dans la gare de triage, une mobylette passe, une moto démarre, bruit des deux sirènes de mercredi midi, montantes, descendantes, passage d’une voiture rapidement, coup de klaxon d’un camion, passage du bruit du grincement des rails d’une locomotive dans les voies ferrées, bruit du moteur d’une péniche, une péniche qui tracte une péniche, passage d’un camion, passage du bruit d’une mobylette, coup de klaxon d’un camion, une voiture klaxonne, une voiture démarre, passage d’une moto, sirène d’une ambulance qui passe rapidement. Longtemps, j’ai eu un livre de poèmes sur moi. Quand j’ai quitté mon pays pour venir vivre ici avec ma femme, je l’ai perdu. Je parle bien le français mais j’ai gardé une pointe d’accent. La confiance prend du temps. Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de me perdre.
Mon grand-père était berger. Il parlait à ses brebis, à qui il avait donné des surnoms. Mes parents et moi, on habitait dans la vallée. Je venais parfois chez lui en vacances. Il me semble qu’enfant je ne vivais que pour ces moments-là, pour m’enfuir et disparaître dans les vallons. Ils résonnaient de mon prénom, Karim, Karim. Je me mélange les pinceaux de temps en temps, je confonds le début et la fin. J’ai une Kangoo, mais je ne conduis plus depuis longtemps. J’ai la gorge sèche. Je ne bois pas assez. J’ai mal aux dents, à la mâchoire depuis trois jours. C’est pour cela que je suis sorti de chez moi, malgré la douleur qui m’a lancé encore toute la nuit, m’empêchant de dormir. Ma femme a réussi à m’obtenir un rendez-vous à la dernière minute, dans un cabinet dentaire, près de chez moi. J’ai la joue toute gonflée, on dirait un monstre. J’ai pris des médicaments pour me soulager. Sur le chemin, j’ai retrouvé mon vieil ami. On se connaît depuis plus de vingt ans. Nous nous voyions régulièrement à la mosquée pour la prière. Il a toujours été un soutien pour moi, comme un grand frère. Nous ne venons pas du même pays, mais nous avons les mêmes croyances. Cette culture nous rapproche. Mes parents étaient des gens bien, des gens très droits, pour qui la parole donnée est une chose qui compte. Les oiseaux apparaissent dans les arbres du boulevard, comme des signes, des griffures. Mon ami a beaucoup d’humour, tout l’inverse de moi qui suis très mélancolique. Il me raconte toujours des histoires drôles, pas des blagues, non, des histoires qui lui sont arrivées. Il dit souvent : ma vie est un roman. Je l’écoute, c’est comme si je vivais ce qu’il me raconte avec lui. La douleur s’estompe. J’ai toujours mon chapelet sur moi, pour la récitation des prières. À moins que tout ce qui m’arrive m’arrive dans l’ordre, comme en circuit fermé. Ma mère disait que cette patience, ça vient de la terre. J’ai toujours eu peur d’être à la rue.
Nous nous sommes appauvris. Il ne nous reste que le souvenir du pays que nous étions. Nous vivons au bord d’un désastre dont nous sommes incapables de reconnaître les symptômes. Nous n’existerons que par morceaux, après coup, sur une terre polie par la destruction. Une main de peau sombre se tend vers toi. Elle est blessée et tremblante. Tu fouilles à l’intérieur de toi, à la recherche d’une pitié que tu ne trouves pas.
Ce roman est un corps en morceaux : Nicoletta Vallorani semble avoir hérité de Frankenstein, le roman à travers lequel une femme inventa la science-fiction. Difficile, en effet, de l’assigner à un seul genre. Tu auras mes yeux relève à la fois du cyberpunk, du roman noir, du polar et de la dystopie, tout en intégrant des fragments à forte densité poétique. Il s’agit donc de bien plus qu’un simple noir fantastique.
Figure majeure de la science-fiction italienne depuis Réplicante (Prix Urania 1993), Vallorani poursuit ici son exploration d’un imaginaire dystopique aux tonalités sombres, traversé par des échos culturels multiples, de la chanson de Fabrizio De André (« Se ti tagliassero a pezzetti… », « Si l’on te découpait en morceaux…») à la poésie de Cesare Pavese (« Verrà la morte e avrà i tuoi occhi », « La mort viendra et aura tes yeux »). Au cœur du roman, une constante : la violence faite aux femmes. Une violence diffuse, systémique, institutionnalisée, qui, dans le Milan futuriste imaginé par Vallorani, ne peut être contrée que par un effort extrême d’empathie et de reconstruction du lien communautaire.
La ville – un Milan des années 2050, fragmenté en secteurs selon des hiérarchies sociales rigides – devient le théâtre d’un chant funèbre : celui des mourners, entités cyborg engagées pour pleurer les cadavres de femmes. D’où viennent ces corps ? Pourquoi ces morts ? Faut-il les considérer comme humaines, alors qu’il s’agit de « cobayes » ? « Que savons-nous de la vie des choses ? », cette question obsédante traverse le roman et nous invite à nous interroger sur une question loin d’être évidente aujourd’hui : qu’est-ce que l’on considère comme « humain » ?
Les cobayes ne sont pas des personnes, seulement des corps. Des objets fonctionnels à une fin, censée être celle d’objets à sacrifier à la recherche scientifique. Une matérialité sans âme, qui ne souffre pas et ne réagit pas, et pourtant manifeste des réactions physiques parfaitement compatibles avec la structure de l’être humain. C’est comme ça que ça a commencé, non ?
Pour tenter de répondre à ces questions, deux figures arpentent la ville : Olivia et Nigredo. Deux trajectoires narratives distinctes mais constamment entrelacées, puisque Olivia voit aussi – comme nous le suggère le titre – à travers ses yeux.
Nous nous appartenons, Nigredo, dans cette ville mosaïque. Tu auras mes yeux pour en dessiner la carte. Je suis Olivia, et je vois avec toi. La ville est souffle, et nous avec elle.
La fragmentation de la ville et des corps se reflète dans l’écriture de Vallorani : une syntaxe brisée, à l’image des corps décrits, qui met le lecteur à l’épreuve ; une narration polyphonique qui alterne points de vue, dialogues, flashbacks et documents bureaucratiques issus du « Réservoir Ghisolfa », archive anarchique des rares résistants. En français, Cristina Vignali parvient à restituer le rythme heurté et la tension de l’original italien, sans jamais en lisser les aspérités.
Mais à quoi bon une dystopie face aux défis bien réels du monde ? Vallorani nous rappelle que l’imaginaire n’est jamais gratuit : « la création imaginaire […] permet d’hypothétiser des mondes capables de nous apprendre quelque chose sur le nôtre. » La dystopie devient alors un instrument critique, un miroir déformant – et pourtant révélateur – de notre propre réalité.
Tu auras mes yeux Nicoletta Vallorani traduit de l’italien par Cristina Vignali KC Éditions – 2026 240 pages – 19 €
Martina Mileto prépare une thèse à Sorbonne Université sur les Nouvelles formes de l’engagement dans la poésie d’Anedda, Magrelli et Valduga. Spécialiste de littérature italienne contemporaine, elle collabore avec des revues littéraires italiennes et françaises.
2019-2025 – Brasilia et environs, Camille Ruiz Je ne sais jamais à l’avance quel détail s’enroulera jusqu’à former le fil où commence le texte, ni quel angle donnera une photo intéressante. Dans le doute, j’en prends beaucoup, je note beaucoup, je trie parfois, dans un second temps. Souvent, ce ne sont pas les photos que j’aime en premier qui m’interpellent, des mois ou des années plus tard. Mon regard change, les images changent elles aussi, et la matière du texte ne rejoint presque jamais celle des images, même si les deux relèvent de la prise, du hasard quotidien, du carnet. Il y a le flou broussailleux du cerrado et la lumière qui traverse ou ne traverse pas, les courbes des fruits et celles du béton, des manières de déambuler ou d’occuper, de regarder par terre ou vers le ciel trop chaud. Ensemble, image et texte forment un corpus étrange, parfois disparate, parfois répétitif, que j’appelle « les journaux brésiliens », même s’ils n’ont rien de journalier. C’est en quelque sorte une trace que je garde du fait de vivre ici, à Brasilia, plutôt qu’ailleurs, et de voir ce que je vois, plutôt qu’autre chose.
Camille Ruiz vient de publier Un chien arrive, aux éditions Corti.
TINA Street, une nouvelle rubrique dans TINA online : rue Levat, Marseille
À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA. Le principe est simple : arpenter une rue du début à la fin (ou l’inverse) et noter librement ce qui retient l’attention en passant, sans préoccupation d’inventaire systématique ni orthodoxie documentaire ; au risque du tourisme et de l’exotisme mais plutôt du côté d’une esthétique du divers. Juste un regard piéton singulier à un moment donné dans une rue particulière. Le deuxième article de cette nouvelle rubrique concerne la rue Levat à Marseille, parcourue par Pierre Ménard.
À Marseille, dans le quartier de la Belle de Mai, la rue Levat est un axe singulier qui débute au niveau de la rue Jobim, par un parking improvisé sur un espace laissé à l’abandon, un immeuble d’habitation moderne qui s’efface sur la droite de la rue en trois bâtiments construits en espalier et sur la gauche le poste électrique de la Belle de Mai dont l’accès est protégé. Ensuite, très rapidement, la rue se réduit tout en ondulant entre des maisons anciennes de deux étages, au point d’obliger les piétons à s’immobiliser lorsqu’une voiture se présente au ralenti pour la laisser passer.
Ici, les gens ont tendance à l’appeler la rue du couvent, en effet, quelques dizaines de mètres plus loin, un immense jardin s’ouvre sur la gauche, il s’agit du Couvent, un lieu de création, de rencontres et de diffusion. Il porte ce nom car il s’est établi dans l’ancien bâtiment principal des sœurs qui ont habité là pendant des décennies. Il abrite une quarantaine d’ateliers, ainsi que deux anciennes chapelles dédiées à l’accueil de résidences et d’expositions. Dans l’immense jardin, des parcelles potagères, des arbres fruitiers, des ruches, du maraîchage, une serre, un poulailler, et même des poissons rouges.
À l’origine, le couvent était une bastide provençale datant du 18ᵉ siècle. En 1838, est créée la congrégation religieuse des Victimes du Sacré-Cœur de Jésus et les sœurs, au nombre de 33, s’installent dans le bâtiment en 1840. Elles vivaient cloîtrées, en économie fermée, produisaient ce qu’elles consommaient et s’occupaient seules de l’ensemble du domaine. Elles quittent Marseille fin 2016 pour se rendre en Vendée dans un couvent beaucoup plus reculé.
La rue Levat est une parenthèse de calme et de nature dans une ville qui en offre assez peu. Quelques affiches sauvages sur les poteaux, les devantures se distinguent les unes des autres par une décoration originale reproduisant un soleil à l’aide de galets ou par l’ajout d’une peinture dont les motifs en noir et blanc représentent la campagne et la mer. Aujourd’hui, on fête le printemps. C’est également le jour de la fin du Ramadan pour les musulmans. Un homme descend tranquillement la rue vêtu de son caftan blanc et d’un bonnet blanc sur sa tête en guise de chéchia.
La rue est interrompue par la rue Clovis Hugues. Le café Au bon coin est fermé aujourd’hui. Dans le petit jardin d’enfants sur la droite, une bande de jeunes discute en fumant. Une voiture de police patrouille, c’est à peine si elle ralentit à leur hauteur avant de poursuivre sa ronde. Les jeunes sourient.
Le dernier tronçon de la rue file sous la ligne de chemin de fer. Un TER passe. Le portrait de Snoop Dog nous accompagne rieur, fresque peinte par OCMvibration, artiste peintre indépendant spécialisé dans la réalisation de fresques murales, dont on voit de nombreuses œuvres dans la ville. La rue se termine quelques centaines de mètres plus loin en débouchant dans la perpendiculaire de la rue Belle de Mai.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 6 avril 2018
À la maison, il fait sombre, toujours sombre, il faut bien connaître les pièces, leur agencement, et la disposition du mobilier, pour ne pas se cogner dans la table de la cuisine, buter contre le montant du lit, heurter la porte d’entrée. Le matin, la cuisine est à peine éclairée, ma femme est toujours la première levée, il y a à peine un peu de lumière dans laquelle dansent les ombres de la vaisselle. Je sors pour retrouver la lumière du jour. J’aime ce moment de solitude. Je sais que ma femme aussi. Je ne l’abandonne pas. Nous nous offrons un petit moment de distance. Mes yeux s’accrochent aux branches des arbres qui forment un bord irrégulier, en lambeaux. Les ombres des arbres projetées au sol dessinent un réseau de lignes entrelacées dont le motif me rappelle celui de mes veines. J’aime admirer leurs tracés affleurant et disparaissant, plus ou moins sombres en certains endroits, sous la peau tachetée par la vieillesse. C’est un peu comme suivre du bout des doigts les lignes au creux de sa main en s’amusant à y chercher un message secret, une ligne de conduite à suivre, trouver un sens à sa vie. Quand on a mon âge, c’est encore plus cocasse. On m’a toujours dit que ma ligne de chance croisait celle de l’amour. Ce midi le boulevard est assez calme. J’en profite pour laisser mon esprit divaguer. Dans le monde, quelque chose s’écroule et le monde se traîne. On dit toujours que tout s’accélère, qu’on vit une époque fulgurante, les voitures, les trains, les avions, les nouvelles, tout va trop vite et nous dépasse, mais c’est faux, c’est une impression trompeuse. Nous vivons en une seule génération, toutes les générations. Le monde se traîne, dans la pénombre, dans des places vides, dans des usines découragées. Il est temps que je rentre, je commence à me perdre dans mes propres idées. Ma femme insiste pour que j’arrête de ressasser, alors que je suis assis bien tranquillement au fond de mon fauteuil, immobile, sans rien dire. Elle sait ce qui se passe dans ma tête, et comment ça s’agace en moi et s’enhardit, alors que je ne dis rien. Il est temps de rentrer à la maison désormais. En disant cela, j’entends un autre mot : à la raison.
Mais quel est donc ce livre ? Qui se cache derrière ce pseudo ? Mais pourquoi le livre n’est pas folioté ? Est-ce qu’un livre de questions questionne vraiment ? Est-ce un livre conceptuel (que l’on va feuilleter sans le lire) ou un livre pratique (que l’on va vraiment utiliser pour s’auto analyser) ?
Extrait 1 : Comment allez-vous aujourd’hui ? Sommes-nous aujourd’hui ? Qui est aujourd’hui ? Qui, de vous ou de moi, est aujourd’hui ? Pourquoi serait-ce vous qui seriez aujourd’hui ? Pourquoi devrais-je être hier ? Pourquoi pensez-vous que les questions que je vous pose précèdent le l’instant où elles vous parviennent ? Pourquoi ces questions ne vous parviendraient-elles pas demain ? N’est-ce pas plutôt demain que ces questions vous parviendront ?
Est-ce que les lecteur.trice.s vont avoir peur d’être le sujet du livre ? Est-ce que cette accumulation de questions peut vous perturber, vous remettre en question ? Est-ce que pour une fois l’histoire ça peut être vous, avec rebondissements à gogo ? Êtes-vous le héros/héroïne de ce livre ? Are you prêts à être le héros/héroïne de ce livre ?
Extrait 2 : Encore une fois : à quoi pensez-vous ? À quoi ne pensez-vous pas ? Avez-vous la capacité de penser à ce à quoi vous ne pensez pas ? Avez-vous la capacité de penser à ce à quoi je vous invite à penser ? À quoi ne pensez-vous pas ? Croyez-vous que vous choisissez ce à quoi vous pensez ? Pourquoi ne pouvez-vous pas choisir ce à quoi vous pensez ? Pourquoi ne pensez-vous pas à ce à quoi vous ne pensez pas ? Pourquoi ne pouvez-vous pas penser à ce à quoi vous ne pouvez pas penser ? Pourquoi ne pouvez-vous pas penser ce que vous voudriez penser ? Pourquoi ne pouvez-vous même pas vouloir penser à autre chose que ce à quoi vous pensez ? Que serait votre pensée si vous étiez en mesure de penser à autre chose que ce à quoi vous pensez ? Qu’est-ce qui vous empêche de penser ? Qu’est-ce qui vous empêche ? Savez-vous de quoi votre condition vous empêche ? Avez-vous une idée de tout ce que votre condition vous empêche ?
Allez-vous acheter ce livre ? Allez-vous utiliser ce livre ?
C’est une maison sableuse et pluvieuse tachée de coulures anthracite. Un muret bas sans portillon ni gonds, pas terminé, pas besoin, entoure cette bâtisse des années soixante-dix, perchée sur un monticule animé de broussailles organisées. C’est vaguement vert. Les ouvertures sont lasurées marron, les portes-fenêtres sont constituées de petits carreaux. Malgré les rideaux, la lumière en défonce découpe des formes inertes à l’intérieur et laisse entrevoir l’espace indéfini à l’arrière. Personne. Vide. Pas d’auto à l’extérieur, toutes sont rentrées dans leurs garages. C’est par un temps sans soleil, sans pluie, sans humeur que j’aborde ce rendez-vous. Il faut que je me gare mais où ? C’est une cité pavillonnaire de bourg de campagne où les rues pâles se croisent prédestinées à l’oubli. Je n’y reviendrai sans doute jamais, et d’ailleurs comment se rappeler où se situe un carré blanc sur fond blanc ? Où trouver un truc qui accueille ? Je monte sur un trottoir longeant un carré de terre ocre granuleuse et caillouteuse clôturé par un mur d’angle en parpaing sans enduit, moussu, transformé par le temps, l’eau et le soleil. Il ne semble pas avoir été construit, plutôt sorti de terre, comme un os mis au jour après une longue période d’enfouissement.
Je me gare.
C’est sûr, il n’y a personne. Je passe un portillon fantôme, je remonte l’allée en courbe où chaque broussaille m’arrête, elles semblent fatiguées. J’arrive à ce rectangle sombre, je sonne, je recule d’un pas. Je me mobilise, je souris, les mains dans les poches, mon sac dans le dos, bandoulière barrant l’abdomen. Tranquille.
La porte s’ouvre, un monsieur petit et sans âge est devant moi, il a les yeux imprimés dans la masse de ses verres, une vieille doudoune et des chaussons. Son pantalon est très large et court. Une tête, un cou, un sourire dans un coin du visage.
Bonjour, nous avons rendez-vous à 15 heures. Bonjour, oui. Guillaume c’est ça ? Oui, c’est bien moi. Vous venez me réparer. Bah, vous n’avez pas l’air cassé.
Sa doudoune fait des petits sauts répétés, je n’arrive pas à situer la source de cette vibration, le pantalon bouge également, sa tête sur le côté menace de tomber et le coin de son sourire rentre profondément dans son visage, aspiré par un rire qui ne sort pas. Il m’ouvre en grand, j’entre. Je passe devant et je m’engage dans le couloir. Sur ma gauche j’entrevois une pièce, un espace figé dans la pénombre. Le salon. J’arrive à la cuisine, un cube. Le sol se détache du mobilier périphérique à contre-jour. Mes yeux sont aspirés par la lumière franche venant de l’extérieur qui s’abîme sur le plateau marron foncé d’une petite table entourée de chaises. Un néon enchâssé sous le retour d’un placard dépose sa lumière orange sur la table de cuisson à ma droite. C’est une cuisine équipée, de type rustique, lave-vaisselle, four, micro-onde, moulé, lissé, vernis usine, collé, pratique, pas d’entretien, juste un coup d’éponge. C’est le centre de la maison.
Je me retourne pour lui demander où se situe le boîtier d’arrivée.
Face, le jour est de mon côté cette fois et il fait apparaître l’inattendue douceur, tout est à portée de main et de pied, les yeux se reposent, la table est accueillante, les mains se détachent, on peut laisser son regard transporter ses propres images loin à travers la fenêtre. Je pourrais passer des heures dans ces proportions idéales du solitaire. L’Homme de Vitruve est devant moi, en chaussons et il a des yeux anaglyphes.
Dans le garage. Let’s allons, je vous suis. C’est de l’anglais et du français ? Oui.
Pareil, les vibes et la tête qui tombe mais de dos et en marchant.
On descend un escalier tout béton peint en rouge industriel mat. Je m’avance sur la gauche dans un dédale d’étagères faites de bois de coffrage patiné, un plafonnier rabat la lumière de son ampoule intrépide sur nos pas. Elle retient en lisière de son halo, les ombres profondes, un territoire. Le garage. Je cherche mon boîtier en accrochant mes yeux aux câbles qui m’intéressent et en suivant leur chemin comme un furet.
Bingo ! Ha.
L’homme semble content pour moi, je le regarde, il m’intrigue. Et puis je suis attiré par des objets familiers vraiment gros. Je lâche mon boîtier et je regarde tout autour. Un compresseur de chantier, un poste à souder avec des bouteilles énormes, masques, visières, une deux-chevaux capot ouvert et, à l’abandon, une remorque, une balance de ferme en bois, un établi en bois, un autre établi, encore un autre, tiroirs, vis, boulons, écrous, outils, serre-joints, joints, rondelles, objets fabriqués, outils fabriqués, et puis il y a tout le reste que la lumière de l’ampoule ne me permet pas d’atteindre, toute une population habite cet imaginaire délocalisé au sous-sol.
Je le regarde. Il me regarde. Je me sens vu.
Il se tient debout, en appui sur ses jambes un peu écartées, le bassin un peu en avant, les mains proches l’une de l’autre, paume sur le devant des cuisses, sans bouger, passif, humble voire intimidé, la position sociale apprise de 37 ans d’éducation délivrée par des contremaîtres successifs. Il sourit, je l’amuse. Il regarde défiler mon schéma de pensée et il attend qu’un son sorte de ma bouche. En fait, il n’est ni passif ni intimidé par un gradé, au contraire, il est apaisé et attentif, tout son corps est attentif. Prêt.
Guillaume Gombert Je suis graphiste, web designer de formation, travailleur indépendant. C’est un métier de solitaire passé la plupart du temps devant son écran à imaginer une réponse satisfaisante aux demandes de ses commanditaires, à communiquer par mail, par transferts de fichiers ou au téléphone. Mon cœur de métier finalement et presque a contrario de ma formation digitale c’est le livre, son design depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. Les revenus de cette activité me sont insuffisants pour vivre. J’ai donc une deuxième activité qui cette fois m’emmène de l’autre côté mon écran d’ordinateur, sur les réseaux cuivre et maintenant fibre, l’infrastructure hightech des communications modernes qui achemine le signal internet.
Rien à voir cependant, en tout cas pas directement, avec un Vidéodrome de David Cronenberg ou un Tron de Steven Lisberger et Bonnie MacBird. Je circule dehors, dans la rue, sur la route, dans les champs, entre les câbles, sur les câbles presque, et chez les abonnés. Ce sont ces inattendus que je raconte.