Ah ces gens dits de gauche qui ne veulent pas lâcher FB et Insta « parce que la com c’est trop important, déjà que je rame », qui prennent des über « parce que c’est bien pratique », surveillent les bons plans Transavia pour un week-end de décompression au soleil « parce que ça va me faire du bien de prendre un peu de recul sur une plage », louent un petit airbnb trop mignon dans une capitale européenne « pour trouver l’inspiration », qui souscrivent à un abonnement Starlink dans leur résidence secondaire « parce que sinon je rame pour aller sur FB et Insta c’est trop important la com, déjà que je rame », qui continuent d’utiliser les services google « parce que c’est gratuit et pratique », d’acheter les produits d’Amazon « parce que y’a tout et tout de suite », on ne parlera pas des comptes titres « parce qu’il faut bien que je m’occupe de ma retraite et puis ça rapporte pas mal », des produits luxe « parce que je le vaux bien », de l’amour du cash « parce que les charges sociales ça plombe mon chiffre d’affaires à un point tu n’imagines même pas », de se faire livrer un p’tit über eats « parce que le temps de gagné est dingo », de se faire livrer tout en fait « parce que là l’économie de temps est une révolution dans mon quotidien», de balayer son doigt sur un smartphone jusqu’à plus soif « parce que sinon tu comprends déjà que je rame au niveau com alors si en plus je ne suis au courant de rien », d’exhiber sa montre connectée « parce que tu as tout au poignet je gagne un temps fou », de prendre une carte Membership Pinault Collection ou un pass coupe file FLV « parce que l’accès à la culture c’est important », etc, etc, etc, … Bref c’est pas gagné 2027, 2032.
besoin de repères et d’attitudes besoin de simplicité et de décroissance besoin de liberté et d’imaginaires besoin d’un programme politique de rupture bien plus ambitieux
alors sans attendre je marche sans gps et je salue les corneilles à mon passage toujours je ne re-contacte pas celles et ceux qui rament je les retarderais désynchronisés nous sommes
de ma petite vue je compte aujourd’hui cent-huit camionnettes dix-huit scooters de livraison de gains de temps de coups de rames en moins galère galère
Il y a huit ans disparaissait Hubert Lucot, la revue TINA lui rend une nouvelle fois hommage en publiant ci-dessous une image grand format du Grand Graphe (1990) œuvre mural composé de 8 rouleaux à coller (4,18 m de large, 2,33 m de haut).
Lisez Opération Lucot (bis)de Jean-Charles Massera sur la revue TINA online pour une première approche de l’œuvre d’Hubert Lucot.
Quand vous êtes à Reims le jour où il serait bienvenu de méditer sur la phrase « L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » et bien, l’envie vous prend de planter une graine dans cette terre. Une graine invisible, dans le noir, qui, sous des airs d’endormie, mijotera des tas de réflexions pour espérer que certains fantômes comme Robert Filliou viennent secouer les vivants. Alors, ne choisissons pas n’importe quel jardin public pour planter cette graine. Rendons-nous dans le Parc de Champagne à Reims, celui qui, à l’origine était destiné au personnel de la Maison Pommery, une des plus grandes marques de Champagne, et aujourd’hui laissé ouvert au public trop généreusement par son propriétaire. Nous sommes à notre place puisque le Groupe Vranken Pommery Monopole (nouveau nom de la Maison) est récompensé en 2012 par l’État en recevant la médaille de « Grand Mécène de la Culture ». Nous passerons, si vous le voulez bien, sur cette condamnation en justice en 2015, pour avoir fait détruire par une société de nettoyage, la sculpture monumentale d’une artiste contemporaine, acquise quelques mois avant, qui devait certainement prendre trop de place au château. Espérons aussi que cette graine n’ai pas tant besoin de ressources puisque ce parc est le fruit de l’habileté humaine, répondant aux caprices des bulles et à la volonté de dédier l’espace à l’entraînement des Jeux olympiques. Le déplacement de 492.000 m3 de craie et l’apport de 278.000 m3 de terre végétale venus des quatre coins de la France promettent alors le même charme que celui d’écouter du fado sans mélancolie. C’est dans le jardin des simples, situé dans un coin du parc artificiel que nous choisissons l’emplacement de la plantation de la graine. Si elle est à la fois élixir et empoisonneuse, elle saura infiltrer de la poésie à nous autres, affamés de rêves. Cette graine est une prière pour l’anniversaire de l’art. Et puisque le visible nous éclabousse, faisons alors confiance à l’invisible.
« l’essentiel est invisible pour les yeux » Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince
À Aix-la-Chapelle, le 17 janvier 1973, nous (c’est-à-dire tout le monde : écoliers, ouvriers, employés, pas seulement « gens du métier »), nous célébrerons le un million et dixième Anniversaire de l’Art. Robert Filliou
À Shanghai, ce 17 janvier 2025, nous (DeYi Studio) vous souhaitons un bon 1.000.062ème anniversaire de l’art !
Depuis 1973 la date anniversaire proposée par Robert Filliou est l’occasion de célébrations dans quelques institutions artistiques. Le plus souvent cet « Art’s Birthday » donne lieu à des « art-projects »… alors que l’idée initiale était de festoyer toute la journée, sans Art, à l’image du 1er mai qui est un jour férié. Pour la fête du travail on ne travaille pas. Mais l’art est-il un travail ?
Les très belles idées de Filliou ont tendance à être retournées comme des gants à force d’être citées sans prendre garde au contexte. On peut rire de n’importe quoi mais pas avec n’importe qui, disait Pierre Desproges. Notre ami Maury ajoute qu’on peut faire de l’art avec n’importe quoi mais pas n’importe où. Quand Filliou nous dit que « l’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » c’est magnifique, mais si c’est LVMH qui le dit il faut entendre que l’art c’est ce qui rend le luxe plus intéressant que l’art. D’une revendication comme « art est vie » on glisse trop facilement vers l’art de vivre et tout le fatras consumériste du Lifestyle ou LifeWear à la Uniqlo & co. L’art en tant que travail n’est-il pas simplement la tête chercheuse et le bras explorateur du marketing ? Dans ce cas il mérite salaire en effet. Mais il faut savoir pour qui l’on travaille. Maury estime en tous cas que les travailleur·ses de l’art vont à contresens de l’idéal de l’amateur porté par Filliou.
Comme Maury nous avons beaucoup d’amis qui se reconnaissent travailleur·ses de l’art. Nos doutes quant à leur perspective ne remettent pas en cause notre amitié et notre estime pour ce qu’ils font. Il faut bien sûr d’abord considérer le côté positif de la démarche. Vigilance et lutte contre les abus et les discriminations sont clairement indispensables, et engagent notre responsabilité partout, tout le temps, dans toutes les activités. Passons sur la perplexité que nous inspire le souci de la retraite chez de jeunes artistes de moins de trente ans, même si c’est raisonnablement légitime dans le contexte actuel. Soulignons plutôt l’organisation manifeste d’une véritable solidarité dans un milieu jusqu’ici miné par les rivalités individualistes. De solitaire à solidaire il n’y a qu’une lettre mais plus d’un pas. Encore deux et voici la très salutaire révolution culturelle de penser et d’agir enfin ensemble concernant une pratique traditionnellement esseulée et rendue hautement concurrentielle par la logique du marché de l’art. Mais cette mutualité nouvelle doit-elle simplement conforter l’oppression en l’aménageant pour la rendre vivable, et donc durable ? On préfèrerait que cette mobilisation vise une sécession plutôt qu’une assurance. Au moment où les jeunes ingénieurs bifurquent n’est-il pas déconcertant de voir les jeunes artistes se raccorder au monde de l’art tel qu’il est ? La faute sans doute à la « professionnalisation » qui sévit dans les écoles d’art.
Les artistes travaillent, oui, certainement, et beaucoup. Mais est-ce un métier pour autant ? Sommes-nous des travailleur.ses de l’art ? Nous travaillons d’autant plus que nous ne vivons pas de notre pratique artistique. Nous sommes donc des travailleurs comme les autres pour ce qui est de « gagner sa vie », comme on dit, ce qui revient surtout à la perdre, comme on sait. Travailler pour financer une activité artistique n’est pas une mince affaire, d’autant que cela n’a de sens qu’à condition de dégager assez de temps pour pratiquer cette activité. Mais là où un travailleur distingue en général le temps du travail de celui du loisir, et cherche à augmenter les revenus du premier pour profiter du second, l’artiste quant à lui distingue le temps d’un travail alimentaire et le temps du travail artistique, méprisant le premier et s’y engageant aussi peu que possible (même quand il s’agit d’enseigner) et laissant croire à son entourage (et aux étudiants en art) que le second lui assure un revenu suffisant, par crainte de n’être pas crédible comme artiste professionnel. Reconnaître le travail artistique comme un loisir – essentiel, exigeant, nécessaire, vital – aurait du moins le mérite de lever la mauvaise conscience qui caractérise les artistes au travail. Et par là même nous épargnerait cette appellation hautement cafardeuse de « travailleur.ses de l’art ». Car non, l’art n’est pas un métier. Ou alors seulement la triste besogne de produire des objets et leurs concepts afférents au profit de l’industrie culturelle. On devrait dans ce cas dire simplement travailleur·ses de l’industrie culturelle, et laisser l’art au dimanche.
Convoquer la mythologie révolutionnaire des travailleur·ses est bien sympathique et réconfortant à nos yeux, mais n’est-ce pas se prémunir un peu vite et trop commodément de la mauvaise conscience d’œuvrer pour le royaume du luxe ? Comme si militer pour un luxe communal en 2025 consistait à rêver d’un sac Vuitton abordable au lieu de renverser la colonne Vendôme. Se libérer de l’oppression du marché requiert des stratégies d’auto-invisibilisation (cryptage, camouflage, furtivité ou simple discrétion) car il n’est pas tant question aujourd’hui de production que d’extraction de valeur. Tout ce qui est visible (au sens médiatique et non optique), rémunéré ou pas, s’offre benoîtement à l’extractivisme forcené de l’économie de plateforme. Réclamer sa part n’y changera rien. Négocier sa place conforte le dispositif.
Il faut en finir avec le travail, sortir d’un imaginaire de la production, penser la décroissance et pratiquer l’art comme une conversation, libre et non rémunérée (ou alors c’est une comédie). Cette conversation, engagée depuis 1.000.062 ans, mobilise des images, des objets, des sons, des rituels, des mots ou des gestes. Elle trouve ses lieux par les réseaux* bien mieux que dans l’exposition, média hégémonique d’une économie qui nous mène au désastre.
Si vous tombez dans un canal cela vous semblera une bonne idée de réclamer une bouée, mais l’essentiel est de sortir de l’eau. Si vous n’êtes pas encore tombé à l’eau rien ne vous oblige à y plonger en réclamant une bouée. Une fois dans la bouée, si elle ne vous est pas tombée sur la tête, elle vous entrainera dans le sens du courant. Le milieu de l’art étant solidement structuré aujourd’hui en France autour du couple marché-institution, avec les fondations d’entreprise comme courroies de transmission, nager à contre-courant, avec ou sans bouée, ne suffit pas, essayons d’en sortir.
Bon anniversaire de l’art, vive l’amateurisme et les loisirs, vive le revenu universel d’existence !
Notes : -> * attention nous dit Maury, parler des réseaux n’est pas promouvoir Facebook, Instagram, X et les autres, bouffis d’algorithmes toxiques, saturés de publicités ciblées, qu’il faut définitivement boycotter sans hésiter.
-> illustration : —> 1) bassin devant le Pearl Art Museum à Shanghai, photo DeYi Studio —> 2) Robert Filliou « whispered ART HISTORY », Clémence Hiver Éditeur, 1994 6 rue de la Planète, 30610 Sauve – > exemple de célébration ART’S BIRTHDAY aujourd’hui : https://www.muhka.be/fr/activities/arts-birthday-2025/
Document : Lettre de Robert Filliou le 17 janvier 1973.
Chers ami(e)s, Par un matin de 1963, improvisant L’Histoire chuchotée de l’art, j’écrivais : « Tout a commencé un 17 janvier, il y a un million d’années. » Drôle mais, indépendamment de la date arbitraire, il semble qu’il y ait environ un million d’année que les êtres humains apparurent sur terre. Pourquoi alors ne pas proclamer ce qui au départ ne fut que chuchoté, tel un dangereux secret : « Voici un million et 10 ans, Art était Vie, dans un million et 10 ans, il le sera encore. Festoyons donc toute la journée, sans Art, pour célébrer ce début heureux et annoncer cette fin heureuse. » Le fond de ma pensée ? : éventuellement, l’art doit revenir au peuple auquel il appartient. Comment ? Et si l’Anniversaire de l’Art était prétexte à congés payés pour les ouvriers du monde entier, à partir du 17 janvier si le poème est pris comme référence, de n’importe quelle autre date s’il ne l’est pas ? D’abord un jour, puis deux, trois, quatre, cinq, et à mesure que les conditions objectives et subjectives du monde le permettent, un, deux, trois cents, et éventuellement (dans un million et 10 ans) trois cent soixante-cinq ? Si ceci était fait, nulle autre festivité ne serait à prévoir. Les peuples joyeux n’ont besoin d’aucune autre « chose ». Non ? Quoiqu’il en soit, à Aix-la-Chapelle, nous avons décidé de créer un précédent. À Aix-la-Chapelle, le 17 janvier 1973, nous (c’est-à-dire tout le monde : écoliers, ouvriers, employés, pas seulement « gens du métier »), nous célébrerons le un million et dixième Anniversaire de l’Art. Une belle journée, souhaitons-le : vacances pour filles et garçons, jour férié pour les ouvriers, musées et galeries débordant de fleurs, banderoles et lanternes par toute la ville, orchestres, danses, bals publics, feux d’artifice… Mes vivantes salutations Robert Filliou Né en 999 963 a.a (après l’art)
Sans doute avez-vous déjà vu sur votre smartphone les très courtes vidéos de Shoji Yamasaki. Peut-être même comptez-vous parmi les millions d’abonnés à son compte Tiktok ou Instagram. Depuis quelques mois Shoji Yamasaki poste des vidéos de 15″ à l’écran divisé juxtaposant deux danses identiques, un détritus à gauche et lui à droite : Littered Mvmnts (2020–ongoing).
Un sac poubelle virevolte dans un courant d’air au coin d’un mur. Un morceau de carton se plie et se déplie au gré du vent sur un trottoir. Un vieux chiffon s’agite au passage d’une automobile. Un sachet plastique transparent coincé sous un grillage se gonfle et se dégonfle. Un papier d’aluminium froissé se dresse et retombe. C’est comme le dernier souffle des objets consommés, bien décidés à une autonomie inopinée.
Autant de détritus animés par le vent, autant de mouvements habituellement indifférents à nos regards trop affairés, mais autant de gestes poétiques pour Shoji Yamasaki, autant de motifs chorégraphiques offerts à son écholocalisation de danseur. Et autant de sourires, ou de ricanements, pour ses milliers de followers sur Tiktok. Prince des nuées, son exil au milieu des huées rencontre un succès inattendu, ou un malentendu sans nom.
Shoji Yamasaki a développé un talent singulier pour voir de la danse dans l’oscillation irrégulière d’un simple bout de papier trainant par terre. La propension du shintoïsme à reconnaître une âme aux pierres ou aux arbres a peut-être infusé chez lui, jusqu’à attribuer une volonté propre aux déchets que nous abandonnons un peu partout. Il a trouvé une manière élégante de partager cette sensibilité particulière. Après plusieurs tentatives expérimentales, une forme très simple s’est imposée qui lui vaut son audience récente sur les réseaux sociaux. Shoji Yamasaki incorpore les spasmes, soubresauts et tremblements des déchets observés dans la rue, et il les réactive aussi fidèlement que possible en s’agitant à leur manière. Là est son geste artistique. De ces gestes minimalistes improbables s’ensuivent des vidéos qui confrontent brièvement côte à côte les deux mouvements synchronisés. Celui du modèle de rebut enregistré sur place à l’improviste, et celui de Shoji Yamasaki, mime halluciné d’un paquet de bonbons ou d’un sachet de chips, filmé dans un contexte similaire. Pour parfaire son mimétisme cinétique Shoji Yamasaki prend soin de s’habiller de façon comparable. En blanc s’il s’agit d’un plastique blanc, en gris ou noir pour un sac poubelle, en body argenté pour un emballage en aluminium, en brun pour un carton, jaune pour une enveloppe de Pulparindo, etc. Il précise toutefois dans un interview qu’il n’utilise que les vêtements qu’il a sous la main chez lui, et qu’il n’achète jamais ni ne fabrique aucun costume pour une vidéo, afin de ne pas produire davantage de déchets. À la fin d’une première compilation postée sur YouTube il y a trois ans vous pourrez lire aussi : « Tous les déchets présentés dans cette vidéo ont été ramassés et mis dans un sac, rejoignant ainsi les quelque 728 000 tonnes d’autres déchets produits chaque jour aux États- Unis et destinés à être enfouis dans les décharges ».
Des pièces chorégraphiques de 15″ donc, postées, repostées et repostées encore sur Tiktok. Jusqu’à atteindre des millions de vues. Le succès pour de mauvaises raisons fait sans doute partie de l’équation qui nous intéresse pour de bonnes raisons. Cette équation opère une drôle de résolution en introduisant la variable de l’humour entre son geste radical hérité des avant-gardes artistiques confidentielles et sa réception collective massive sur les réseaux sociaux. À part la haine, la rigolade reste ce que les algorithmes mobilisent le plus facilement pour capter l’attention et optimiser l’engagement. Mais la blague est juste une parenthèse qui dénature beaucoup moins le propos que le whitecube ne le désactive. Est-ce un savant calcul de la part de Shoji Yamasaki ? Pas sûr. C’est plus probablement une affaire de génération, par où la culture mute selon l’environnement technologique de l’époque.
Pour sonder l’abîme entre générations (entre étudiants et enseignants par exemple) on notera sur son site web l’aplomb avec lequel Shoji Yamasaki (diplômé de CalArts à Los Angeles en 2023) revendique son engagement depuis quinze ans comme bénévole pour l’ASPCA (American Society for the Prevention of Cruelty to Animals), expliquant doctement qu’il a sauvé une trentaine de lapins handicapés et précisant fièrement qu’enfant il a été cité en 2009 dans l’édition annuelle de l’ASPCA Kid’s book. Les sous-cultures japonaises ou californiennes n’expliquent pas tout. Il y a moins de cinq ans pas un artiste raisonnable n’aurait mentionné sérieusement une telle référence dans son CV. Mais aucune dérision semble-t-il ici, et nulle ironie de ce côté aujourd’hui. Plusieurs de ses créations chorégraphiques sont inspirés du langage corporel que les lapins utilisent pour communiquer entre eux… Cela nous laisse un peu rêveurs, mais quel bonheur de regarder danser malgré tout Shoji Yamasaki. Malgré tout. Malgré les immondices, malgré les élections, malgré les incendies, malgré l’effondrement, malgré nous, les artistes se sauvent et nous sauvent.
-> illustrations : copies d’écran Youtube de vidéos de Shoji Yamasaki -> compilation sur Youtube de quelques vidéos publiées sur Tiktok : LITTERED MVMNTS | A Dance Film by Shoji Yamasaki https://youtu.be/VeWFZV1FWFs (peu de vues sur Youtube, contrairement à Tiktok) -> site web de Shoji Yamasaki : https://www.shojiyamasaki.com/
Quand il y a une voix vous pouvez acceptez beaucoup de choses de l’auteur.e. Il y en a une. Des formes, des styles, des choix, des formules qui ne vous auraient pas habituellement emballés mais ici ce n’est pas le cas, tout est dosé, précis, brodé, mystérieux, historique. Ce n’est pas un roman c’est autre chose et tant mieux, il y a des photos, le récit est organisé en blocs, mini définitions, envolées poétiques quand il le faut pas plus. Le sujet est très bien résumé dans la quatrième de couverture de l’éditeur et je ne me risquerais pas à plus :
« Fascinée par une boîte de négatifs dont elle a fait l’acquisition sur un marché à Berlin, une femme s’efforce d’en deviner les motifs. À travers les ombres et les contrastes, elle guette les signes qui lui permettent de les dater et y distingue la silhouette d’une autre femme, dont elle imagine l’existence : celle d’une personne ayant grandi sous le régime nazi, formatée par cette idéologie de la « normalité » et de la performance. Mais à cette réflexion sur le conditionnement social, sur la valeur des images, ce qu’elles fabriquent et transmettent, vient se greffer une interrogation sur la propre trajectoire de la narratrice : pourquoi a-t-elle été attirée par cette femme et ces photos ? N’a-t-elle pas elle-même été considérée comme « différente », inapte à interagir avec les autres ? Si les dictatures sont connues pour contraindre les trajectoires individuelles, au nom d’un idéal supérieur, les sociétés contemporaines sont-elles exemptes de critiques quant aux catégorisations qu’elles créent et aux modalités qu’elles imposent ? Au fil de cette double enquête historique et sensible, Sandra de Vivies traque les trajectoires perçues comme non conventionnelles et interroge les possibilités de leur existence. »
Je ne suis pas très fan de la dernière phrase ou alors je ne comprends pas bien cette phrase. Mais de fait Sandra de Vivies compose un récit imposant des interrogations contemporaines filtrées par une enquête historique, littéraire, mémorielle, cela fonctionne de la première à la dernière page sans oubli, sans relâche, suspendu dans une économie de mots, à la limite de la punchline par instants. La Femme du lac c’est deux heures de lecture en continu qui sont le temps d’un trek, d’une enquête contemporaine, d’une immersion dans les pensées d’une femme qui est vivante, cela se lit.
Extrait, page 78 « Les images nocturnes estompent la frontière entre ces deux types de réels, ce qui semble indiquer que l’aspect tangible vient de l’image plus que de l’évènement en lui-même. Si ces images se sont formées dans le cerveau puis mises en mouvement, si elles ont effréné le cœur élevé la température corporelle jusqu’à déclencher la sudation, si elles ont dérangé le balancier de l’inspiration l’expiration mobilisé la voix, si elles ont suscité la peur les hurlements c’est qu’elles sont vraies, du moins que quelque chose fût-ce par elles a vraiment eu lieu. »
Avec son fusil à bioxyde de carbone, Maury Frauenzimmer abattit soigneusement la réclame Nitz qui adhérait au mur situé à l’opposé de son bureau encombré. Elle s’était infiltrée durant la nuit et l’avait accueilli au matin de sa harangue perçante. Philip K. Dick, Simulacres, 1964 (trad. 1973, éd. Calmann-Lévy)
L’année qui vient ne sera pas marrante, on le devine, mais elle sera marron, on nous le dit. Pas marrante, c’est probable avec aux commandes de nos régimes démocratiques ou autoritaires les joyeux compères trop bien connus. Marron, c’est moins attendu mais soyez-en certain, c’est Pantone qui nous l’assure. Chaque année Pantone propose une couleur sensée incarner l’esprit du temps. Cette année ce sera marron ! Rassurez-vous le marron sélectionné pour 2025 n’est pas celui de la boue des tranchées en Ukraine ni celui de la poussière des ruines de Gaza. C’est un marron réconfortant, le marron Mocha Mousse 17-1230. « Savourez des instants précieux rien que pour vous. Empreinte de richesse sensorielle, la couleur PANTONE 17-1230 Mocha Mousse nous inspire à créer des expériences qui dynamisent notre bien-être et notre confort personnel. » Depuis plusieurs jours, quand Maury sort de chez lui, elle est là, dans l’ascenseur. Et quand Maury rentre chez lui, elle est encore là, dans l’ascenseur. Elle porte un grand manteau noir brillant matelassé de la marque Yaya, un genre d’anorak qui tombe jusqu’au genoux. Elle, c’est Maye Musk. Les chinois pensent qu’elle vit en Chine car on la voit partout sur les réseaux sociaux et dans les publicités, mais elle n’habite pas l’immeuble de Maury. C’est simplement un écran vidéo publicitaire installé dans l’ascenseur qui lui serine des âneries et s’impose à ses regards plus facilement que les voisins à qui il tourne le dos, le nez sur la porte automatique en acier inoxydable. Elle est là, et bien sûr elle parle. Impossible d’y échapper. En vendant notre tranquillité quand il a autorisé ces écrans dans l’ascenseur le gérant s’est bien gardé de diminuer d’autant les charges. Triste sort des locataires qui, faute de fusil à bioxyde de carbone, n’osent pas même donner un coup de coude dans l’écran pour détruire les réclames envahissantes. Mais bon, pas grave, Maury a installé sur son smartphone le fond d’écran marron Mocha Mousse qui reflète nos aspirations collectives sous la forme d’une teinte unique et distincte et ça le réconforte. Avec ses cinq narratifs de couleur, via Pantone Connect, Maury est assuré d’être dans le ton. Et bien entendu ce n’est pas le marron déposé par UPS, ni aucune des autres couleurs déjà déposées par Veuve-Clicquot, Mattel, Louboutin, Valentino, Hermes, Nikon, Decathlon, Ferrari, Milka, Tour de France, Tiffany & co, et les autres, sans parler du Vantablack, le noir le plus noir du monde, produit par Surrey Nanosystems, dont Anish Kapoor a acheté l’exclusivité. Comme tout ce qui nous entoure la liste des couleurs est soumise a des droits de propriété intellectuelle. Maury se plaint qu’Orange nous a exproprié d’une couleur sans que personne ne s’en offusque. Il y a des choses plus graves, bien sûr. Mais ça commence comme ça. Le marketing est un vampire qui se nourrit de nos mots comme de nos couleurs et nous en prive. Nous pensons dans son langage manipulé. L’idiome de la croissance. L’idiome des imbéciles, marrons que nous sommes.
Sorti de l’immeuble Maury traverse la résidence et ses alignements de Tesla multicolores. La Gigafactory 3 c’est ici, à Shanghai – jusqu’à 1600 voitures par jour – et comme il n’y a que 4 modèles il y a mille couleurs (c’est la théorie des couleurs de Maury. Fini le sérieux et la respectabilité imposante des voitures thermiques noires ou grises. Les voitures électriques sont de gros jouets silencieux aux couleurs acidulées). Essayez d’imaginer 35 voitures fabriquées chaque heure sur chaque ligne de production. Maury ferme les yeux, il est dans l’usine, deux minutes, il ouvre les yeux, ça y est une voiture est faite. Bon n’exagérons pas, traînent encore quelques thermiques allemandes sous les arbres de la résidence. Des Volkswagen, Mercedes, BMW, Audi et Porche (Maury n’a jamais vu autant de Porche qu’à Shanghai). Mais aussi quantité de BYD, la firme automobile chinoise aux cent dix mille ingénieurs R&D et au million d’ouvriers qui a vendu 4,25 millions de voitures en 2024. Build your dream, build your dreams, build your dreams se répète Maury en lisant sans le vouloir le slogan de la marque à l’arrière de chaque BYD. C’est quand même très malin d’avoir trouvé ce slogan bien après avoir choisi le nom de l’entreprise. Installé en 1995 dans un village du nom de Yadi près de Shenzhen pour fabriquer des batteries, Wang Chuanfu estime que son entreprise sera mieux placée dans les listes si son nom commence par un B. Ce sera donc Bǐyàdí, BYD : B (pour batterie) et YD (pour Yàdí). Ce n’est qu’en 2003 que BYD se diversifie dans l’automobile. Le slogan arrivera beaucoup plus tard. Les premières BYD qui stationnaient dans la résidence vers 2008 portaient un logo copié sans vergogne sur celui de BMW et Maury prononçait leur nom à la française : bide. Mais il se trompait, et pas seulement sur la prononciation. Ceci dit, aucune BYD ni aucune Tesla marron dans les parages. Pantone se serait planté ? Quand il habitait Nice Maury roulait en 504 break marron. Pas vraiment la classe, mais une occasion bon marché. L’été en France c’est une Twingo électrique bleu layette avec 190 km d’autonomie. Un peu juste mais un leasing abordable. Ce week-end à Wuhan Maury n’a vu ni Renault ni Peugeot ni Citroën. On lui dit que Dongfeng Motors a racheté les 3 usines de Stellandis de Wuhan. Bon, tout s’explique, et au fond ça lui est franchement égal.
Ce qui ne lui est pas du tout égal c’est que madame Musk s’infiltre chez lui. Pire qu’une réclame Nitz imaginée par Philip K. Dick il y a soixante ans. Sans être visionnaire Maury est persuadé que les profondes mutations culturelles à venir sont lisibles à la surface du quotidien dans le détail du réaménagement ordinaire de notre environnement. Une opération marketing, un écran vidéo publicitaire dans un ascenseur ou une nouvelle automobile participent au façonnage de nos existences. Une Tesla modèle Y n’est plus une Citroën DS 19 et Maury n’est pas Roland. D’ailleurs il ne dirait pas que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques considérées en tant que créations collectives anonymes, ne serait-ce que parce la Tesla Roadster couleur Midnight Cherry expédiée en orbite elliptique héliocentrique par une fusée Falcon Heavy de Space X en 2018 est signée Musk. Non, l’automobile serait plutôt l’équivalent approximatif d’une sculpture abstraite. L’expérience que la plupart des citadins font de l’automobile est celle d’un gros objet immobile encombrant l’espace public. Ce qui est une définition de la sculpture au moins aussi juste et en tous cas plus contemporaine que celle d’Ad Reinhart datant de l’époque des expositions (« la sculpture est ce dans quoi on se cogne quand on recule pour mieux voir un tableau »). Les milliers de véhicules garés le long des rues sont autant de sculptures offertes à l’appréciation sensible quotidienne des piétons. Étalage de carrosserie sans cesse renouvelée et jugement esthétique toujours renégocié. On pourra au moins reconvertir les centres d’art en parking quand les subventions culturelles ne seront plus qu’un vieux souvenir de 2024.
Quoi qu’il en soit, subventions ou pas en 2025, Gros-Jean comme devant, nous sommes marrons !
Le monde ne va pas bien. L’impression depuis des années d’atteindre le pic mais comme celui des hydrocarbures il est sans cesse repoussé, la stupidité humaine ne semble pas posséder de limites. Après la première guerre mondiale le monde ne va pas bien non plus et l’immersion que nous propose Antonio Scurati est d’une puissance fascinante.
Version 1.0.0
1919
Oui, comme il serait bon de se réveiller à l’aube et d’envoyer tout au diable, de monter dans un coupé rouge et de marcher sur Rome à la tête de la nouvelle génération, d’une colonne de combattants, de jeunes gens de vingt ans, d’Arditi ! Le délire violent du poète est séduisant, magnifique – on en a les larmes aux yeux -, mais il n’a rien à voir avec la politique. La politique requiert le courage grossier et mauvais des combats de rue, non le courage aérien des charges de cavalerie. La politique, c’est l’arène des vices, non des vertus. Elle n’a besoin que d’une vertu, la patience. Pour arriver à Rome, il faudra d’abord interpréter cette parodie sénile, se faire entendre du sanhédrin des vieillards, cette demi-douzaine de gâteux, de naïfs et de canailles qui gouvernent le monde.
2025
M, l’enfant du siècle d’Antonio Scurati, 2018, 2020 pour la traduction française parue chez Les Arènes, 1090 pages est une plongée saisissante dans l’Italie de 1919 à 1924, retraçant la prise du pouvoir de l’Italie par Bénito Mussolini. Deux autres tomes forment la saga historico-politico-littéraire M, l’homme de la providence (2021) et M, les derniers jours de l’Europe (2023).
1920
« Ici, on se prépare à accomplir le crime. Es-tu prêt à envahir avec tes hommes préfectures et commissariats ? » L’appel des assiégés que renferme une lettre parvenue à Milan est dramatique. La brume enveloppe la capitale lombarde depuis deux jours, les plus froids de l’année. Le givre se dépose en écailles sur les toits des voitures garées le long du trottoir. La veille de Noël, Mussolini pénètre au siège du faisceau, la lettre de D’Annunzio dans la poche intérieure de sa veste.
2025
Élans populistes, nationalistes, d’hyper et d’extrêmes droites sont eux aujourd’hui en pleine progression, le monde ne va pas bien. Antonio Scurati s’incruste dans la tête des milliers de personnages qui forment cette saga en trois volumes et bien sûr on ne peut s’empêcher de penser à des situations, des contextes, des tournures similaires avec l’époque contemporaine.
1921
Les fascistes sont jeunes, ils n’ont pas d’histoire -il l’a écrit le matin même dans le Popolo d’Italia – ou peut-être en ont-ils trop. Et pourtant, il y a des jours où les anniversaires donnent le frisson de la conspiration cosmique, comme si un dieu sanguinaire et stupide choisissait avec une cruauté parfaite les dates du destin sur le calendrier du siècle. Deux ans plus tôt exactement, lui, Mussolini, fondait les Faisceaux. Ils ne rassemblaient alors qu’une poignée d’hommes, aujourd’hui ils sont très nombreux.
2025
Elon Musk estime que l’AFD est la dernière lueur d’espoir pour l’Allemagne. Cela a le mérite d’être clair.
1922
C’est l’obscurité qui a donné le signal. À 18 heures, l’éclairage public, saboté par un squadriste, s’est éteint subitement dans toutes les pièces de la préfecture de la petite ville lombarde et dans les rues voisines. À ce signal, environ soixante-dix squadristes ont pénétré dans le bâtiment sur l’odre de Roberto Farinacci. Les carabiniers et les gardes royaux qui servent dans cette province cédée aux fascistes depuis des années ne leur ont guère opposé de résistance.
1923
La masse est un troupeau, le siècle de la démocratie est achevé, la masse n’a pas d’avenir. Les instructions du Duce sont claires. Laissés à eux-mêmes, les individus s’agglutinent en une gélatine d’instincts élémentaires mû par un dynamisme apathique, fragmentaire, incohérent.Bref, ils ne sont que matière.
2025
L’impossibilité des gauches européennes a se réunir pour formuler un projet cohérent et fédérateur a donné, donne et donnera le pouvoir aux droites extrêmes, populistes, disciplinaires.
1924
On raconte que, lors de son voyage en Angleterre, Matteotti a rassemblé les preuves des graves irrégularités commises par le gouvernement dans concession pétrolifère à Sinclair Oil. Le député socialiste se préparerait à les exposer publiquement lors de la séance parlementaire du 11 juin, consacrée à la discussion de l’exercice provisoire du budget.
1 – « Écrire à Tokyo » a débuté en juillet 2020. Quelles étaient vos motivations initiales pour créer ce groupe et comment ont-elles évolué au fil des années ?
EàT est né au cœur de la période de la Covid à Tokyo, où le confinement était massivement mental, le confinement physique n’étant légalement pas applicable. Il y a eu très peu de temps entre l’exposition de l’idée entre Julien Bielka et Lionel Dersot, et le lancement de la dynamique de réunions mensuelles. Tout s’est fait très vite, bien que les détails soient déjà dilués dans la légende. EàT a profité de la Covid et du besoin conséquent de certains de sortir du marasme en s’engageant à participer, la garde assez baissée dans des circonstances d’abord mentalement difficiles. Les premières sessions ont été émotivement chargées, l’écriture devenant un prétexte à se confier, y compris devant des inconnus puisque tous les participants ne se connaissaient pas nécessairement. Ensuite la Covid prenant moins d’importance, la participation s’est normalement décantée mais le fond de bienveillance initiale, totalement imprévu et impensé, demeure. Nous sommes probablement passé d’une quasi vingtaine de participants d’origine à une dizaine au mieux, mais le nombre n’est pas le sujet.
2 – Vous mentionnez que « Écrire à Tokyo » n’est « ni un réseau, ni une association, ni un organisme, ni un collectif ». Comment décririez-vous alors la structure et l’organisation du groupe, et qu’est-ce qui motive ce choix de « dés-organisation » ?
(Lionel Dersot). Personnellement, j’ai été très marqué dans l’enfance par le feuilleton américain Mission Impossible, la version d’origine, pas les séquelles progressivement affligeantes. Cette réunion d’électrons libres immédiatement opérationnels autour d’une mission, qui se séparent une fois le job donne avait un charme fou. Et l’a encore. Se réunir pour faire façon Hannah Arendt recèle un potentiel puissant de devenir, la difficulté à l’usage étant de continuer à s’investir, l’investissement étant absolument un choix personnel. Dans ce sens, la dés-organisation est le meilleur terme – à défaut de mieux – pour évoquer même si en sourdine cette nécessité à mon sens de se démarquer en affirmant la liberté de chacun, mais en restant ferme sur le principe qu’il n’y a que la participation qui fait sens et carburant de la dynamique. C’est aussi pour cela par exemple qu’il n’y a pas d’inscription préalable aux sessions et l’on ne sait vraiment pas exactement qui va participer à chaque fois. Et c’est bien ainsi. L’engagement sans liste est la preuve d’un engagement voulu par l’individu. Le groupe n’existe alors essentiellement que dans le moment de la session et bénéficie de cette volonté de chacun. L’organisation demeure essentiellement pratique, un sujet, une date, une heure.
(Kazuaki Miyagishima). Je le vois comme un rassemblement d’insectes méliphiles autour d’une fleur. En fonction de la saison, la fleur change et les abeilles sont attirées par elle mais il y a toujours quelque chose en commun en bourdonnements. Et tout ça dans un écosystème de l’écriture.
3 – Votre groupe se distingue par son rejet du « fétichisme endémique dont la chose Japon est l’objet ». Comment cette position se traduit-elle concrètement dans le choix des thèmes abordés et dans les discussions au sein du groupe ?
Au départ, avec des ressentis d’intensité variable selon les individus, se trouvait un certain malaise vis-à-vis de ce qui est publié sur et autour du Japon, grosso modo à partir de l’après Seconde Guerre Mondiale, jusqu’au moment présent qui dans les lettres françaises est de l’ordre du Japonisme 3.0 à fond mercantile. Ce qui est publié exclut la production universitaire mais concerne ce que l’on peut nommer la littérature “grand public”. Les thèmes d’origine de EàT ont été à mon sens des prétextes pour relever les manches et s’arcbouter à la tache de désosser l’animal contemporain nommé “cette passion si française pour le Japon”, dans le domaine des lettres. Très tôt, nous avons évoqué au début avec maladresse en tout cas, mais rapidement avec plus de finesse et de regard stratégique au fur et à mesure que les affects de ce malaise se dissolvait, la nécessité de ne pas tomber dans le piège de l’ironie critique en boucle. Dès lors que les grandes lignes très répétitives des formules et des contextes d’écritures autour du Japon étaient à peu près délimités, il s’agissait de ne pas s’y attarder mais de partir ailleurs, car affirmer vouloir penser d’autres récits nécessite de passer avec célérité à des stades suivants de réflexion, et d’action. Il est apparu par exemple récemment que l’écrivant allochtone au Japon n’est pas tenu d’écrire sur le Japon. Cet énoncé tarte à la crème peut paraître évident, une fois énoncé seulement. Tant qu’il n’est pas dit clairement, et à haute voix, il constitue un non-dit délétère pour ce qui est de l’effort de penser – et d’écrire – d’autres récits. Aussi, nos vies d’allochtones ou pas sont tellement percutées d’intrants géographiquement autres et multiples que se buter sur le principe qu’il me faille écrire sur Tokyo parce que j’y habite est une contrainte à la fois prétentieuse et ridicule. En conséquence de quoi, nous tentons de nous immiscer dans des thématiques où le couple Tokyo-Japon peut ou ne pas apparaître sans que cela soit un problème. Il suffit d’annoncer la couleur : il n’y a pas que le Japon dans nos vies. Un prochain thème que l’on va aborder est l’IA et la poésie. Comment situer géographiquement ce sujet n’est qu’une petite question parmi d’autres. Je pense que nous avons encore beaucoup de travail pour se démarquer de l’obligation “par nature” de penser le Japon et Tokyo comme des incontournables. La mobilité du quotidien, au moins mentale si pas physique, est inévitable et une source de richesse, diversions et échappatoires.
4 – La « résidence d’écriture mobile » est un concept original. Pouvez-vous nous en dire plus sur son fonctionnement et son impact sur les participants ? Y a-t-il eu des collaborations ou des œuvres littéraires nées de cette expérience ?
Une résidence fonctionne sur l’à-priori de l’existence d’un lieu. En l’absence d’un lieu, on range l’idée dans le tiroir des nice to have et on l’oublie. Sauf dans ce cas présent. La question étant comment envisager une résidence hors lieu, la réponse devient alors évidente : pour Tokyo, le lieu est bien évidemment le territoire de la ville, territoire d’une multiplicité de lieux auxquels s’attachent des ressentis et vécus personnels et singuliers dont certains éléments peuvent être offerts à l’écrivant de passage. Ce que je nomme par exemple des savoir-ville. Bien sûr, ce concept de résidence d’écriture sans lieu dédié mais riche de lieux prend tout le monde à contre-pieds (mais putain ! sortez des quatre murs !). Il faut, il faudrait à EàT la rencontre fortuite et heureuse d’un mécène de type noble florentin de la Renaissance. On n’en a pas encore croisé mais ce n’est pas l’essentiel. En attendant oui, il y a eu une seule expression d’intérêt, ou plus exactement une expression de déroute des sens émanent d’un jeune français qui a eu l’audace, le courage donc d’entrer en contact, pour signifier sa curiosité et son incompréhension. Cette valeureuse personne qui se trouve actuellement au Japon mais pas à Tokyo n’a pas donné suite, mais se trouve être sans le savoir lui-même un véritable pionnier dans l’acte pas anodin d’entrer en contact pour s’enquérir. C’est extrêmement rare de nos jours où les applis ont réponses à tout qui permettent l’évitement de la rencontre. Il y a des idées mais qui en reste à ce stade d’idée actuellement mais les énoncer est un pas important. Il faut énoncer les choses et EàT a d’abord cette fonction. Par exemple, la ville (de Tokyo ou d’ailleurs) étant un élément singulier majeur et redondant des discussions, j’ai évoqué pour ma part un projet-souhait d’un ouvrage à deux : deux personnes ne se connaissant pas résidant l’une à Tokyo, l’autre à Berlin (ou ailleurs) s’engagent dans un dialogue épistolaire à présenter à l’autre sa ville. Ce serait au départ, par exemple, un blog à deux voix, avec un ouvrage à la clé. La résidence d’écriture issu de cette expérience pourrait être un voyage réciproque dans la ville de l’autre, chacun étant lesté déjà d’une vision bien entendu non-touristique et non-extatique (la passion est un poison) de la ville de l’autre. Une suite de l’expérience – Maintenant, j’ai vu ta ville – permettrait d’aller encore plus loin dans ce chassé-croisé de ressentis et d’affects transmis via l’écriture.
5 – Vous avez publié un recueil d’écrits d’auteurs indépendants en 2024. Quels sont vos projets éditoriaux pour l’avenir ? Envisagez-vous de créer une maison d’édition « Écrire à Tokyo » ?
Là encore, le mécène renaissant serait bienvenu d’apparaître car autant la résidence d’écriture d’EàT dans son évocation actuelle n’a pas besoin d’un lieu et d’un budget associé, autant une maison d’édition engage à une entreprise capitaliste où l’argent et les volontés sont indispensables. Mais on peut écrire avant cela.
6 – Quelles sont les ambitions du groupe pour 2025 ? Y aura-t-il de nouveaux thèmes ou de nouvelles initiatives ?
L’ambition première est de perdurer, donc 12 sessions pour 2025. Il est tellement facile de se laisser aller à la paresse du désengagement. Sur les thèmes, il s’agit de d’exploiter le surcroît de lucidité que l’on se situe d’abord dans une approche “amateure” de l’écriture – ce qui n’est ni un stigmate ni un aveu de dé-légitimité – pour investir ou s’inspirer de sujets et accroches exposés par exemple dans les études littéraires académiques. Il n’y a aucune raison de ne pas piocher dans la marmite de ce que concocte avec une fermeture absolue et cool des sites comme Fabula, par exemple. En tant que source d’idées, les annonces de colloques sont riches de morceaux et pistes à accaparer comme des pirates incultes. Nulle jalousie ou mépris dans ce qui précède, mais aussi aucune génuflexion ou fétichisme, de même que pour Tokyo et le Japon.
NB : “La paresse du désengagement” tout comme le désengagement stratégique qui consiste à ne pas ou plus vouloir participer pour éviter d’être associé à ce truc déplaisant nommé EàT. Mais il ne s’agit pas de tomber dans la stigmatisation mièvre de ce type de personnes, mais au contraire souligner que le top de la lucidité et du courage pour un écrivant serait d’être capable d’énoncer – encore une fois, il faut dire les choses pour passer à autre chose – qu’une partie de sa “production” est clairement à des fins alimentaires – faut payer le loyer – et de stratégie de présence dans un milieu de spectacle qui rapporte, qui n’empêche pas en parallèle de participer à une dynamique de bons à rien comme EàT. Rares sont de tels participants qui demeurent mais il y en a, difficilement.
7 – Les rencontres « Écrire à Tokyo » se déroulent en ligne. Pourquoi ce choix et envisagez-vous des rencontres physiques à l’avenir, notamment à Tokyo ?
Tous les participants ne se trouvant pas à Tokyo, il n’est pas possible hélas de se faire un grand évènement de 45 000 personnes dans un stade survolté, mais un peu plus d’occasions proposées et mises en acte de boire un coup ensemble ont déjà eu lieu récemment, et auront lieu peut-être plus, mais avec spontanéité, au cours de 2025. La spontanéité a prouvé plus d’une fois déjà qu’elle est l’énergie la plus pure pour faire que quelque chose ait lieu.
8 – Qui sont les « concierges résidents » et quel est leur rôle au sein du groupe ?
Ils méritent à juste titre d’être ignorés, ne servant à rien sinon. qu’à perpétuer l’idée qu’il y aurait a Tokyo une loge dédiée qui s’ent le pot au feu de chou rance alors que ces dames sont dans l’escalier. Que les concierges passent l’aspirateur pour couvrir le bruit de leurs élucubrations vaines est tout ce que l’on peut souhaiter pour 2025.
9 – Comment les personnes intéressées peuvent-elles participer à « Écrire à Tokyo » et quelles sont les conditions de participation ?
C’est donc – si vous avez suivi – le grand secret d’EàT : pour participer, il suffit de le vouloir.
10 – Le groupe « Écrire à Tokyo » semble attirer des participants d’horizons divers. Quel est le profil type des participants et qu’est-ce qui les rassemble ?
Profils multiples et singularités plurielles borderline folie douce. Ce qui les rassemble est l’envie d’y être.
Le 26 décembre la série Squid game saison 2 inonda le monde. Tellement attendue. La série Squid game nous dit si tu es endetté tu ne vaux plus rien (on parle d’individus pas d’États :)). La série Squid game nous dit les incompétents au capitalisme ne sont rien, que de la chair à rire pour des VIP hyper-diaboliques qui se délectent de leurs morts dans des jeux. Dans la vraie vie les incompétents au capitalisme ne sont rien, que de la chair à aides sociales qu’il faut remettre au travail, les libertariens, eux, souhaiteraient entamer une nouvelle phase de délaissement. Mais même chez les incompétents au capitalisme la performance reste de mise, la motivation intacte, le capital win toujours présent même au bord du sur-endettement ou de la mort.
Un événement mondial du divertissement qui ne dit rien, rythmé par des meurtres (des éliminations) et des bribes de vie des candidats incompétents au capitalisme. La performance, la réussite financière, la prise de risque ou devenir des loosers qui ne tentent rien donc peuvent mourir. C’est long, larmoyant, filmé avec les pieds, mal joué, mais une esthétique, des meurtres en cascades et des pensées profondément sociétales accrochent les télespectateur.trice.s. Squid game est l’héritier massifié de Battle royale. La saison 2 de Squid Game est une demie-saison, la suite est en post-production et arrivera en mi-fin 2025 pour découvrir enfin si les méchants VIP compétents en capitalisme vont devoir fermer définitivement leur Colosseo.
La question du vote, nouveauté de la saison 2, après chaque épreuve iels peuvent voter pour arrêter ou continuer le jeu (le massacre). Et … ??? iels s’arrêtent pas les pignoufs (1. la série partirait en sucette 2. les symboles développés ne fonctionneraient plus puisque dans la jungle capitaliste il faut prendre tout les risques pour vraiment réussir). Quand les candidats du Squid game votent vous pouvez, suivant votre pays, imaginer vos représentants en train de censurer un gouvernement, et comme c’est toujours à une ou deux voix près, le suspens est à son comble, magie du vote démocratique.
25 décembre place Stalingrad, départ à pieds à 1H02 puis Jaurès, Belleville, Couronnes, Père Lachaise, Nation, Michel Bizot, 2h25 je traverse le bois de Vincennes pendant seize minutes (de Porte Dorée à Charenton) je rentre chez moi, je marche d’un pas soutenu, il faut nuit noire, un bois c’est toujours impressionnant la nuit même entouré de villes. Les cirques pelouse de Reuilly fournissent de la lumière pendant quelques minutes, je croise deux silhouettes, attentif je suis, le dernier kilomètre est le plus long mais une descente dans Charenton me redynamise quelques minutes, il n’y a personne, aucune voiture en feu, aucun groupe de fêtards en quête de destinations improbables, je longe le gymnase Tony Parker (moins de 600 mètres de chez moi) deux corneilles se dispute des traces de graisse sur un emballage en polystyrène de Donner kebab, je leur dit bon app, j’emprunte la passerelle entre Charenton et Alfortville (1897 refaite en 1952) à la confluence de la Marne et de la Seine, c’est beau deux fleuves la nuit.
Fin décembre 2024 c’est aussi la sortie de Gladiator II, retour au Colosseo et si vous voulez absolument ne rien apprendre sur Rome et les Romains vous pouvez regarder ce film d’une stupidité colossale avant ou après Squid game
2h37, dans ma rue, encore 300 mètres, je suis vanné mais je dois réussir cette épreuve, pas d’adversaire en vue, le bitume glissant ne se prêterait pas de toute façon à l’action ou la course, pas besoin de performer donc, de se la raconter, juste enchainer des pas, moins espacés, tout aussi efficaces, l’épreuve touche à sa fin, je semble être qualifié pour la prochaine saison.