Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 17 février 2018
Je mets longtemps à choisir mes vêtements même quand je sais que personne ne me verra vraiment dans la journée. Je bois le café très chaud, presque brûlant. Je préfère écouter la radio plutôt que des playlists. Je garde les fenêtres fermées quand il fait trop chaud. Je m’assois souvent par terre sans raison. Je ne sais jamais quoi faire de mes mains quand je parle. Je garde les boîtes vides parce qu’elles pourraient servir. Je relis les messages avant de les envoyer, puis je les efface avant de les réécrire. Je n’aime pas qu’on me regarde quand je réfléchis. Pareil, quand je dors. Je marche plus vite quand je suis nerveuse. Je garde les tickets de transport dans mes poches. Je me souviens des lieux plus que des visages. Je préfère les lumières indirectes. Je ne supporte pas les voix trop fortes. Je n’aime pas expliquer mes choix. Je garde les livres même quand je ne les aime pas. Je mange rarement à heures fixes. Je m’assieds toujours près des fenêtres. Je regarde les gens sans les écouter. Je n’aime pas qu’on touche mes cheveux. Déjà enfant, je n’aimais que ma grand-mère me pince les joues, même si pour elle c’était un geste affectueux. Je garde tous mes vêtements même s’ils sont trop vieux, usés. Je préfère les marges aux centres. Je m’endors difficilement quand tout est trop calme. Je laisse la vaisselle s’accumuler. Je n’aime pas les compliments directs. Je garde certaines phrases comme des talismans. Je ne sais pas répondre aux questions simples. Je m’ennuie vite quand tout est prévu, organisé, planifié de longue date. Je garde les silences que je ne sais pas remplir. Je repousse certaines décisions jusqu’à ce qu’elles se prennent sans moi. Je me demande souvent si ce que je ressens est visible. Je continue à avancer sans savoir exactement dans quelle direction je vais.
Je me réveille systématiquement quelques minutes avant que le réveil sonne, comme si mon corps cherchait toujours à devancer la machine. Je bois mon café trop vite et je me brûle presque toujours la langue. Je n’aime pas répondre immédiatement aux messages, même quand je suis disponible. Je garde les tickets de caisse dans mes poches pendant plusieurs jours avant de les jeter. Je marche plus lentement que les autres sans m’en rendre compte. Je préfère les escaliers aux ascenseurs, sauf quand je suis vraiment fatigué. Je coupe le son de mon téléphone dès que je franchis la porte de chez moi. Je m’arrête parfois au milieu d’une phrase parce que je ne sais plus ce que je voulais dire. Je n’aime pas les pièces trop éclairées. Je laisse souvent les livres ouverts à l’envers pour marquer la page. Je regarde les vitrines sans jamais entrer dans les magasins. Je repousse les rendez-vous médicaux tant que la douleur reste supportable. Je mange debout dans la cuisine même quand la table est libre. Je parle rarement de mon enfance parce que je ne sais pas quels souvenirs sont vrais. Je reconnais les voix plus facilement que les visages. Je vérifie plusieurs fois que la porte est fermée avant de sortir. Je garde les objets cassés en me disant qu’ils pourraient servir un jour. Je n’aime pas qu’on touche à mon bureau. Je me souviens avec précision des odeurs mais pas des dates. Je change souvent de place dans les cafés. Je n’aime pas qu’on me regarde écrire. Je note des phrases sur des bouts de papier que je perds ensuite. Je me souviens de rêves que je n’ai jamais faits. Je préfère écouter des histoires plutôt qu’en raconter. Je laisse traîner mes vêtements sur une chaise plutôt que dans l’armoire. Je regarde les gens dans le métro sans imaginer leur vie. Je déteste les alarmes. Je garde des silences trop longs au téléphone. Je parle plus facilement à des inconnus qu’à mes proches. Je n’aime pas qu’on me demande ce que je ressens. Je me couche tard même quand je suis fatigué. Je relis les mêmes phrases plusieurs fois. Je me demande souvent à quel moment exact j’ai commencé à devenir quelqu’un d’autre.
Il est des objets culturels massifs que l’on ne peut ignorer. Ils nous affectent même quand ils ne nous concernent pas. Vous pouvez à juste titre préférer un artiste qui concerne au mieux cent trente personnes pendant quinze jours, et considérer néanmoins avec respect un artiste qui en a fasciné près de cent trente millions durant quinze minutes.
Nous parlons ici de la performance de Bad Bunny pour la mi-temps de la finale du championnat de football américain organisé par la National Football League à Santa Clara en Californie, suivie en direct par 128,2 millions de téléspectateurs, et revue 83 208 149 de fois sur YouTube depuis 5 jours au moment où nous écrivons ces lignes.
Quand un objet culturel mobilise une aussi large audience il acquiert un poids tel qu’il infléchit la surface de l’expérience commune et creuse une sorte de courbure dans l’espace quotidien, laquelle contraint inévitablement les trajectoires d’objets plus légers. Que cette audience de masse soit spontanée (résonance), fabriquée (marketing), ou manipulée (propagande), ne change rien aux effets collatéraux de la charge qu’elle condense dans l’objet plébiscité. Le plus ésotérique ou le plus discret des objets artistiques contemporains partage sans le vouloir le même environnement socio-culturel. Il s’y trouve fatalement pris dans son orbite, comme aimanté, tour à tour attiré ou repoussé, capté ou refoulé, diffracté ou condensé, éclipsé ou illuminé, altéré ou augmenté. Ainsi la chaise monobloc blanche percée de 700 trous dont nous avons parlé dans un précédent post.
Le football américain ne nous intéresse pas, et nous ignorions tout de Bad Bunny jusqu’à lundi, mais les commentaires furieux de Donald Trump nous ont donné une très bonne mauvaise raison de regarder la vidéo du fameux « halftime show » de la finale du Super Bowl. Et nous n’avons pas été déçus.
Après neuf minutes d’une virtuosité cinématique époustouflante la caméra se pose tranquillement, devant quelques bananiers, sur une estrade au milieu du stade, face à deux chaises de jardin en plastique blanc. Sur celle de droite est assis Ricky Martin, autre star portoricaine, qui entonne quelques phrases d’une chanson de Bad Bunny. Mais celle de gauche reste étrangement vide. Pourquoi placer deux chaises si une seule suffit, et pourquoi ces chaises bas de gamme quand on s’offre, à l’échelle d’un stade et pour la durée d’une mi-temps, le luxe d’un décor complet avec champ de cannes à sucre, maison typique de Porto Rico et quartier portoricain de New York ? Réponse sans doute évidente pour les fans de Bad Bunny, mais il nous a fallu une petite enquête sur Qwant avant de décrypter la scénographie de cette séquence.
Les deux chaises blanches recomposent en fait assez précisément la photographie qui illustre la pochette du dernier album de Bad Bunny, DeBÍ TiRAR MàS FOToS (J’aurais dû prendre plus de photos), qui lui a valu début février le Grammy Awards du meilleur album de l’année (une première pour un album non anglophone). Photographie pleine page et sans aucun nom, ni titres, ni textes, tous reportés au dos avec la liste des chansons. On remarquera pour ergoter que Ricky Martin est assis sur la chaise sans accoudoirs qui aurait dû être placée à gauche selon l’image de référence. Mise en place précipitée du décor après le départ des footballeurs et négligence d’un accessoiriste peu regardant ? C’est possible, mais puisque rien ne semble avoir été laissé au hasard dans ce spectacle millimétré où chaque figurant est téléguidé à l’oreillette, on penche davantage en faveur d’un choix de composition de l’image. En effet à la fin du couplet la caméra s’oriente vers la gauche en laissant voir les gerbes d’étincelles qui jaillissent à l’arrière plan de la chaise vide, ce qui permet d’enchaîner rapidement sur le pylône qu’escalade Bad Bunny pour sa chanson sur les grandes pannes du réseau électrique après l’ouragan Maria, en 2017, qui avait mis en évidence le mépris de la première administration Trump envers Porto Rico.
Ces chaises en plastique qui nous intriguent se retrouvent dans plusieurs clips vidéo de Bad Bunny. A nos yeux elles pourraient représenter le désastre de la mondialisation qui déverse la même camelote insipide et imputrescible sur toute la planète. Mais dans la pop culture les choses sont plus complexes, non linéaires en quelque sorte. La nostalgie qui inspire tout l’album n’est pas celle d’une authenticité vernaculaire d’avant la colonisation de l’île de Porto Rico par les Espagnols. C’est celle d’un artiste portoricain qui réalise à 30 ans que l’environnement de son enfance a disparu sous l’effet de la gentrification et qui regrette amèrement de ne pas en avoir conservé de trace, de ne pas avoir fait plus de photos. Pour Bad Bunny les chaises de jardin en plastique sont celles des soirées de Noël et du nouvel an en famille, celles d’un premier baiser amoureux, et si elles sont vides c’est que ce temps est révolu et qu’il ne peut être rappelé qu’en chanson (cf. PITToRO DE COCO).
Assis sur l’une de ces chaises, Ricky Martin chante un extrait de LO QUE LE PASÓ A HAWAii, qui dénonce les effets de la gentrification en prenant l’exemple d’Hawaï. La banalité internationale de ces chaises s’inverse en signe distinctif original d’une culture qui s’oppose à celle des classes dominantes. Un retournement offensif propre aux minorités opprimées qui font de l’opprobre un motif de fierté. Au centre du terrain du Super Bowl, comme sur la pochette de l’album, les chaises de jardin en plastique évoquent la modestie assumée de conditions de vie difficiles et convoquent une esthétique à l’opposé du bon goût bourgeois-bohème de la couleur locale.
Beaucoup se sont interrogés sur la signification du numéro 64 floqué blanc sur blanc au dos de la veste Zara de Bad Bunny. Les diverses théories échafaudées par les internautes à ce sujet restent plus intéressantes que l’explication finalement révélée par l’artiste. Nous vous laissons voir tout ça en ligne. Ce sera ici simplement le prétexte pour s’autoriser à notre tour une libre herméneutique sur un autre élément qui n’a pas vraiment fait débat. Un mariage a été célébré pendant le spectacle. Deux fiancés avaient envoyé à Bad Bunny une invitation à leur mariage sans espérer de réponse, mais en retour il les a invités à se marier pendant son spectacle. Ce qui fut fait. Juste avant de laisser place à Lady Gaga pour ouvrir le bal de la noce ainsi mise en scène, on entend l’officiant prononcer les paroles rituelles de ce qui constitue le modèle d’un énoncé performatif : « Je vous déclare mari et femme ». Nous savons que les conditions de félicité encadrant la réussite d’un tel énoncé s’attachent pour une bonne part au contexte de cet énoncé et que le white cube est à l’art ce que la mairie ou l’église sont au mariage (1). Quand on se préoccupe comme nous d’art non déclaratif, par opposition à l’art performatif, il faut commencer par se défaire des préjugés induits par l’hégémonie de l’art d’exposition et apprécier les énoncés non performatifs qui s’émancipent de l’écosystème institutionnel-marchand. Mais tandis que certains artistes s’échappent du système, d’autres artistes, par un geste comparable, étendent son emprise. On constate ici qu’un mariage peut être reconnu valide hors du cadre attendu. Cela reste sans doute l’exception qui confirme la règle (quoi que nous ne sachions rien des usages en ce domaine aux États-Unis). Cependant nous ne devons pas négliger la propension des énoncés artistiques performatifs à s’imposer au delà du white cube et à coloniser tout l’espace social, assurant la mainmise intégrale et exclusive du marché et de l’institution sur chaque proposition artistique, naturalisant les jeux de pouvoirs afférents et asphyxiant toute pratique émancipée.
Pour le reste il y aurait beaucoup à dire mais il y a déjà beaucoup trop à lire ou à écouter dans les médias et sur les réseaux sociaux. On passera sans s’attarder sur le machisme embarrassant de certaines danses et de certaines paroles, et nous ne risquerons aucune hypothèse sur l’étrange façon d’assurer son pantalon en l’agrippant à l’entrejambe. Nous ne commenterons pas non plus l’inévitable parenté avec les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques. Cette manie bien appuyée de distribuer sur une trop grande scène et sur un tempo précipité le maximum de symboles du pays et de références à l’histoire nationale. Mais bon, nous n’étions ni à Paris 2024 ni à Milan 2026, et pour Bad Bunny, de son vrai nom Benito Antonio Martínez Ocasio, ce chapelet de clichés avait une portée critique et tenait d’une revendication politique forte et d’un engagement courageux à l’heure MAGA. Selon les témoignages rapportés par la presse les spectateurs portoricains s’y sont reconnus et en ont tiré une fierté plus que jamais nécessaire (2). C’est déjà beaucoup. De notre côté nous y avons vu une énergie et une joie communicative très bienvenues en ces temps moroses, et deux chaises en plastique blanc non moins remarquables.
À quel moment un homme qui dort sur le sol dans la rue devient pour nous l’équivalent d’une image parmi tant d’autres, une silhouette dans un coin de notre tête, une forme qui se répète jusqu’à devenir banale, presque abstraite ? Cette peinture d’un dormeur, collée sur le bas de la vitrine de la banque, est différente. Elle attire notre regard. Sous cet écran publicitaire qui diffuse en boucle des promesses de rendement, d’optimisation de compte épargne. Il y a quelque chose d’intrigant dans la vitrine de cette banque. Les mots qui invitent à faire confiance à la banque, à se reposer sur leurs services pour s’occuper de notre argent, sont soutenus par l’image d’une femme endormie. Des pointes métalliques fixées au sol, empêchent de s’asseoir, l’espace est trop réduit pour même imaginer s’allonger à cet endroit. Soudain toutes les informations se superposent, se font écho, la peinture, la publicité, l’architecture hostile, la rue. Peut-être le rôle de l’art tient-il dans ce léger déplacement qu’il nous invite à faire, par ce presque rien qui nous force à voir ce que nous avions cessé de voir, de rendre visible l’invisible.
Parce que la grande majorité des logiciels que nous utilisons sont trop trop — techno-libertariens, intrusifs, surveillants, commerciaux, dédiés à entrainer des I.A. — nous avons dressé une petite liste de logiciels alternatifs*. La liste des alternatives c’est bien, cela fait gagner du temps mais l’essentiel n’est pas là, l’essentiel est votre motivation et il en faut pour franchir le cap, s’y mettre vraiment.
Bouger Le site sncf.com est vraiment trop lourd et trop commercial mais 12train est léger, rapide, minimal, créé et maintenu par un développeur alsacien. https://www.12train.com
Cartographie Perso je n’en peux plus des zoé-google qui quadrille ma ville avec leurs caméras. Bye bye Google maps, utilisez Open Street Map. https://www.openstreetmap.org Ou bien Organic Maps, qui en plus des routes, connait aussi les sentiers de randonnée et les pistes cyclables, et qui permet de télécharger des cartes en local pour des randonnées hors connexion : https://organicmaps.app/fr
Musique Quittez toutes ces plateformes qui exploitent les musiciens, ou qui soutiennent ICE ou financent les industries de l’armement (Spotify). Vous n’avez pas un disque-dur bourré de mp3 ? un walkman ? un abonnement à une salle de concert ? Si vraiment vous êtes accro alors utilisez un service français, qui paye mieux les musiciens : https://www.qobuz.com/ pour la qualité audio https://www.deezer.com/ pour le choix du catalogue
Pétitions N’utilisez plus change.org (américain) ou mesopinions.org (français, privé, exploitant vos mails) mais Pytition de Framasoft https://framalibre.org/notices/pytition.html
Réseaux sociaux Instagram : très dur de franchir le pas et de quitter Instagram car c’est the place to be professionnellement pour tous les artistes-créateurs mais Pixelfed est super mais encore un peu désert pour l’instant, mais marcher dans un désert reste intéressant. https://pixelfed.fr Whatsapp : dur de s’en passer côté famille, vie quotidienne, assos, alors que Signal ou Chatmailsecure sont top. Il y a aussi DeltaChat, qui utilise les passerelles mail pour fonctionner et est donc quasiment impossible à bloquer (c’était le seul service encore fonctionnel en Iran pendant le blocus internet). https://signal.org/fr https://chatmailsecure.com https://delta.chat Vimeo adieu, installez votre propre serveur PeerTube ! https://peer.tube Au revoir Facebook nous sommes passés à Mastodon, génial, sans pub, sans exploitations de vos données. https://joinmastodon.org/fr Les solutions proposées par Framasoft. Bon ok parfois Framasoft c’est un peu « mal foutu », manque de vraies interfaces intuitives, manque de design, un peu l’esprit et l’esthétique d’il y a vingt ans 🙂 mais ça marche quand même https://framasoft.org/fr https://degooglisons-internet.org/fr
Transfert de fichiers Désolé We transfer on te quitte pour Gros fichiers https://www.grosfichiers.com/fr Désolé Gros fichiers il parait que désormais tu entraînes des I.A avec nos données alors on passe à un NextCloud (qui remplace aussi DropBox et GoogleDrive tant qu’à faire), hébergé chez soi si on a des doigts de fée geek, soit chez Zaclys ou un autre Chaton qui propose ces services à petit prix solidaire : https://nextcloud.com/fr/ https://www.zaclys.com/ https://www.chatons.org
Web N’utilisez plus Safari (lourd, Apple) ni Chrome (Google), mais Brave, confidentiel, avec bloqueur de pub intégré, ainsi que son moteur de recherche indépendant ou aussi Vivaldi. https://brave.com/fr https://vivaldi.com/fr
* Nous mettrons à jour cette page dans les mois qui viennent car tout change très vite.
Marius Guérin s’entretient avec Audrey Jeuland à propos d’Insula de Théo Casciani.
Marius Guérin : Alors, ça y est, Audrey, tu as lu Insula ?
Audrey Jeuland : Oui.
Marius Guérin : Moi j’ai été passablement étonné voire échaudé à la lecture.
Audrey Jeuland : Moi pas du tout.
Marius Guérin : Les remerciements, longs au demeurant, m’ont interloqué.
Audrey Jeuland : Comment cela?
Marius Guérin : Le coup par exemple de signifier de manière insistante, à cet endroit, qu’il s’agit d’une fiction. Je cite de mémoire : « parce que oui, je ne sais pas si ça doit vous rassurer ou vous inquiéter, mais c’est une fiction ».
Audrey Jeuland : J’ai l’impression mais peut-être que je me trompe que tu es passé à côté de ou des intentions de l’auteur.
Marius Guérin : Nullement.
Audrey Jeuland : Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Marius Guérin : Et toi ?
Audrey Jeuland : Je vois. As-tu remarqué la structure du livre, du texte je veux dire. Les remerciements, oui, on dirait. C’est le genre en soi qui est ici rejoué.
Marius Guérin : Pourquoi pas; mais encore ?
Audrey Jeuland : On dirait qu’il y a deux parties, la première « GAME », la seconde « PLAY ». Mais il y aurait aussi une continuité trans-parties -oserais-je trans partisane ? — du chapitrage. Tu as vu les chapitres de la première partie sont juste numérotés, « 1 » et « 2 », de même ceux de la seconde, mais « 3 » et « 4 ». J’ai d’ailleurs été particulièrement sensible à « 4 ».
Marius Guérin, sans prévenir, part à la cuisine pour se préparer une collation. Puis revient.
Marius Guérin : Pourquoi t’es-tu arrêtée ? Non seulement je t’écoutais mais je t’entendais !
Audrey Jeuland : Impayable, va ! Tu es égal à toi-même à faire, pour te citer, le pitre de pacotille. Bien revenons à Insula. Insula rime avec gymkhana ; il y a de cela tout au long du livre mais comme je te le disais il y a quelques instants, « 4 » m’a ému. Je cite: « Si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que je peux vous faire confiance. Je veux donc dire pardon à toutes celles et tous ceux que j’ai pu offenser […] ». La fin de passage me ferait presque penser à du Lukács ; écoute: « […] alors qu’en vérité, vous le savez: personne n’est innocent. » Dans « 4 », le roman prend toute sa dimension. Le récit y converge, il y a une sorte de concrétion. Et de véritables considérations littéraires. Pas exemple : « […] je préfère encore faire infuser la réalité dans la fiction et la laisser tremper jusqu’à ce qu’elle suinte, parce que dans mon for intérieur, je crois que ça reste le meilleur moyen de résoudre le réel. »
Marius Guérin : Okay, okay ; en t’écoutant j’en viendrais presque à changer d’avis. Je perçois une forme d’ironie, peut-être, une sorte d’ironie. Moi aussi je peux donner des exemples: « Quand il était paru, j’avais été étonné de voir mon bouquin sur l’étal des best-sellers de toutes les librairies parisiennes, intrigué par l’incohérence de ce succès apparent et des chiffres mitigés que me transmettait mon éditeur, jusqu’au jour où j’avais surpris mon père dans un magasin en train d’en commander des dizaines de copies et d’en placer d’autres en tête de gondole pour faire ma promotion clandestine ».
Audrey Jeuland : Et puis cela se lit super bien. Et plutôt allègrement.
Marius Guérin : Pas totalement faux.
Audrey Jeuland part à son tour à la cuisine préparer des collations.
le mercredi 27 mai 2026 publication sur TINA online de l’article rassemblant les contributions des 30 auteur.e.s >>>>>>
Des auteur.e.s vont partir du coin de chez eux le dimanche 24 mai 2026 à 10h30 du matin. Iels vont marcher pendant plusieurs kilomètres en continu. Certains ont donné rendez-vous à quelques-uns de leurs ami.e.s proches pour les accompagner, d’autres pas. Au cours de cette marche iels vont construire une phrase, une seule, d’une longueur proportionnelle à la durée de leur marche (60 minutes de marche = 60 caractères), et prendre une photo, une seule. En légende de la photo iels noteront la température, le temps, la vitesse estimée du vent. Iels savent que cette phrase et cette photo sont importantes, transmissibles, issues de leurs expériences. Une phrase clé ? Un mantra ? Une punchline ? Un slogan ? Une réflexion profonde ? Iels verront le jour J.
avec Cécile Mainardi, Paris Virginie Gautier, Ouistreham Élisabeth Sierra, Évry Perrine Le Querrec, La Boucle du Pin Adrien Blouët, Ljubljana Anne Savelli, Rome AC.Hello, Marseille Michel Dupuy, Paris Gaëlle Théval, Rouen Virginie Lalucq, Massy Magali Daniaux & Cédric Pigot, Villecomtal-sur-Arros Antoine Dufeu, Paris Frédéric Arnoux, Paris Claire Renier, Montreuil Serge Cassini, Tokyo Aurélie Herbet, Paris Nicolas Guillemin, Montreuil Oscarine Bosquet, Paris Valérie Bourquin, Saint-Maurice-Colombier Valérie Guidoux, Mahalon Samuel Vandermeer, Châtillon Isabelle Jégo, Paris Sarah Deslandes & Marion Lebbe, Mont Cervin Pierre Ménard, Paris Christine Lapostolle, Douarnenez DeYi Studio, Illiers-Combray Louis Clais, Illiers-Combray Éric Arlix, Alfortville Hortense Gauthier, Angoulême
* Hortense Gauthier : Artiste, poète, performeuse, créatrice sonore, elle développe depuis 2006 un travail d’écriture intermédia. Dans une dynamique transtextuelle, elle interroge les matérialités multiples du corps, et les différentes dimensions du temps et de l’espace, à travers des créations protéiformes (performance, installation, photographie, video, musique acousmatique …) et des projets géopoétiques mêlant art action, marche, et dispositifs numériques. https://www.hortensegauthier.org
Dans le premier texte de cette série, quelqu’un a reçu un cadeau. C’est un comics qui raconte une histoire de super-héros. Les protagonistes forment une communauté de pensée et d’action sous l’égide d’un chef nommé King. Au long de trois épisodes, iels vont progressivement passer du côté obscur. Nous entendons ici le récit de l’un·e d’entre elleux.
Je suis Draur. Je suis un être des limites, mon nom est un mélange entre la noyade (drowning) et l’aurore, la fin et le recommencement. Je suis fasciné par les collectifs. Fasciné veut dire que j’aime et que j’aimerais en faire partie. Je ne parviens jamais tout à fait à ce but. J’aime le pluriel et le singulier à la fois. Il m’est arrivé de trahir l’ensemble pour sauver l’élément. Égoïstement, quand l’un pouvait croître à partir du multiple je me réjouissais, mais quand la pluralité menaçait l’unique, je me suis enfui.
Je suis un être sans qualité, à la limite entre pouvoir et indifférence, entre force et abandon. Mes ami·es, mes allié·es sont des marginaux qui habitent cette zone grise de l’extra-humanité. Jamais bons, jamais tout à fait mauvais, c’est le collectif qui éclaire nos chemins et nous donnent l’idée de ce que serait la justice.
Les individualités baroques et radiantes des X-men sont loin, dans un autre espace sidéral que le nôtre. D’ailleurs, la subjectivité n’existe peut-être déjà plus dans notre monde en clair-obscur. Les IA ont avalé une époque et un faisceau de croyances, nous habitons une autre réalité. Les humains sont entrés dans la ruche et nous sommes un essaim éclaté.
Peut-on se tenir sur le seuil ? À la limite de l’histoire ? Peut-on faire revivre le collectif d’inconnus qui a fait exister un troisième esprit, un intellect commun ?
J’ai rejoint le collectif Druz dans un moment de plénitude. Facile. Je n’avais qu’à observer pour participer. J’ai vu la dualité à l’œuvre en elleux. J’ai été une image en filigrane — mental, esprit, théorie et puis aussi refus, rébellion, rage.
J’ai raté mon entrée dans le monde agissant des super-héros professionnels. J’erre dans le purgatoire de la formation. Je n’ai que des talents inutiles. Nos chefs me l’ont dit. Je suis accueilli par Druz, je pourrais même dire recueilli. J’enrage de rester ici mais ce sont iels qui m’aident à canaliser mon énergie en images projetées sur le réel : à défaut d’action, des pensées et des rêves. Je scande un poème sur le mouvement général. J’ai senti en moi son amorce, j’aimerais que, comme un brasier, il parte et enflamme l’univers.
Une boucle se forme, un nœud où le temps se referme sur lui-même. C’est un moment d’enfermement qui n’est là que dans l’attente de sa fin. Je crois que c’est un arrêt et c’est peut-être autre chose. Je suis entré dans le royaume intermédiaire. Le monde-en-train-de-se-finir, le mien comme celui de Druz est rempli d’influences. Personne ne peut cristalliser ces présences en une connaissance stabilisée. On ne peut pas en rester là et se contenter de caractériser assez superficiellement ce qui s’est passé. La profondeur du brouillard, dans lequel nous sommes tous plongés, me donne très envie d’y voir plus clair. Je me remonte les manches et je m’y mets.
Un souvenir me revient. King est assis dans son fauteuil et fume un petit cigare. La couleur de sa veste résonne agréablement avec le cuir élimé de l’accoudoir. Il devise joyeusement. Il parle au groupe épars réuni autour de lui. Il leur dit qu’une époque dorée les attend, que le monde s’offre à elleux. La prospérité est là à portée de toutes les mains qui voudraient la saisir. Moi, Draur, j’hallucine proprement. Il n’y a pas (ou plus) d’Eldorado pour les super-héros, c’est fini. Y en aurait-il eu pour nous, les vagabonds lumineux, la parenthèse est refermée. Mais ça c’est moi qui le pense ou le ressent, par esprit de contradiction peut-être. Ce qui se passe c’est que moins d’un mois après, la crise nucléaire vient nous obérer.
L’épisode prochain s’appelle La Guerre. Cela permet de lire un peu autrement le mouvement de fourmis des personnages. Iels se débattent pour échapper au chaos et à la dissolution et ne font que l’accélérer. Il y a un sentiment de vide qui précède le choc. Le vide se met à habiter tous et toutes comme une onde psychique. Nous étions des super-héros sans qualités et nous voici de simples contours sans âme. Nous avons mené une quête inutile et il est maintenant temps d’en finir. La guerre n’est qu’une machination, le rideau s’abaisse sur une pièce avortée. Comme de grands craquements, le cerveau collectif mondial se disjoint. Une ombre se projette sur nous, le monde est fragmenté.
Je suis Draur, je suis un être des limites. Plus tranchante est la lumière, plus les limites sont invisibles. Invisibles mais d’autant plus vivantes. Traverser les valeurs devient soit impossible, soit un mur de feu. C’est le moment où l’on ne peut échapper à la formulation de son rêve. L’intellect commun déviant est la guerre, mais l’intellect commun est toujours et encore l’horizon d’un monde plus grand.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art. Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées. https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
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