Les clips de l’opération sont drôles surtout la campagne TV avec toutes ces stars que l’on a pas l’habitude de voir un livre en main. « Sensibiliser l’ensemble des citoyens à l’importance de la lecture » quelle belle mission.
TINA vous propose aussi de lire le PDF « On en garde 10 pour la littérature » avec les conseils de lecture de 50 auteurs (un peu bizarre l’absence quasi totale d’auteur.e.s vivants dans les livres proposés) – # 11marsjelisquedesauteur.e.smorts –
Literature and Art Hospital, 46 Tianping Rd, Xuhui District, Shanghai
Dans les années cinquante, Salvador Dali orchestra une conférence à Londres revêtu d’un scaphandre. L’homme chargé d’inspecter la combinaison lui demanda jusqu’à quelle profondeur il avait l’intention de descendre. Avec son accent fleuri, le maître s’exclama : “Jusqu’à l’inconscient !”. D’un air déterminé, l’homme lui répondit : “J’ai bien peur que nous ne puissions aller si loin !” Cinq minutes plus tard, Dali s’étouffait sous son casque. James a retrouvé ce scaphandre dans l’arrière-boutique d’un antiquaire de Cannes. Une errance apparemment sans but après une séance de signature éprouvante dans une librairie de la croisette. La dernière probablement.
Don DeLillo a entamé un lent processus de disparition en refusant désormais toute intervention publique qui ne serait pas la publication d’un livre et Henry Miller pensait qu’un écrivain n’avait nulle volonté d’écrire mais celle de faire du monde le lieu où il puisse vivre en paix ses imaginations. Heisenberg a lancé l’idée qu’on ne pouvait connaître à la fois la vitesse et la position d’une particule. Mais la vitesse n’est qu’un leurre. Le monde est immobile, depuis toujours. Une voiture fonce sur l’autoroute – fahr fahr fahr an die autobahn – mais son conducteur est assis dans l’habitacle, rêveur. Et lorsque le choc a lieu, c’est un simple événement de salon. Une fulgurance cathodique qui foudroie un téléspectateur sanglé sur son canapé. Un être humain pétrifié pour l’éternité dans le réseau des poignards de chrome et du verre givré. Larvé dans le scaphandre de Salvador Dali, James pense que l’écrivain doit s’exiler définitivement au plus profond de ses paysages intérieurs. Il connaît déjà sa position ultime, celle où il pourra s’intégrer à la marine cristallisée de la plage terminale. Ses dernières gouttes de mémoire se seront évaporées et, allongé sur le sable, il fixera une roue de vélo rouillée en essayant d’extrapoler l’essence fondamentale de leurs liens réciproques. Le mémoscaphe est pesant. Il lui rappelle les combinaisons spatiales du Nostromo. James revoit aussitôt le profil émacié de Sigourney Weaver, revêtue d’une minuscule culotte pâle de laquelle aucun poil ne dépasse. Elle vient de prendre conscience de la présence du monstre dans l’habitacle de la navette. Niché dans la pénombre, il se tortille comme une larve et gémit faiblement devant cette jeune fille qui suinte la terreur et le désir. Ses organes génitaux, perdus quelque part sous la carrosserie lustrée de sa peau d’hybride parfait, crachent une laiteuse semence à l’intérieur de ses viscères. Une bave bulleuse dégouline le long des crénelures lustrées de sa double mâchoire télescopique. Il pourrait bondir et lui arracher la tête d’un simple claquement de gueule, mais il ne bouge pas. Il sait que tôt ou tard il la pénétrera, l’a déjà pénétrée dans l’inconscient collectif de ses créateurs. Ripley le sait aussi. Tout comme cette femme à l’instinct basique qui croise et décroise ses jambes. Alice déculottée derrière la vitre fragile des apparences. Célébration. Géométrie parfaite de la perversité. Cannibalisme estival. Mariée déshabillée sur une plage de placenta poché. Et Ripley se glisse lentement dans sa combinaison pour se protéger du baiser empoisonné de la Bête. S’infiltre dans le mémoscaphe de James en un tourbillon d’effluves zoophiliques. James s’immisce entre ses cuisses et entre en résonance avec les émanations des astronautes morts qui retrouvent leur identité dans les postures des jambes de centaines de starlettes, de milliers de pare-chocs emboutis, de millions de morts en série des magazines à sensation. Il se dit que le sexe est devenu une action conceptuelle, et que seules les perversions nous permettent d’entrer vraiment en contact les uns avec les autres. James mordille la culotte blanche, postérisée dans Crash Magazine, en songeant à la symétrie perdue de la blatosphère, lorsque le ventre de Ripley éclate. La double mâchoire télescopique de ses paysages intérieurs lui perfore le crâne.
Zone-néant.
Il suffoque. Un parasite freudien, un cafard au trou du cul qui parle a déchiré son mémoscaphe et se trémousse entre ses jambes.
Googolplex.
James déchire son mémoscaphe et écrase l’insecte verbeux qui lui a inoculé son poison hallucinatoire.
Re-play.
Il trébuche dans le sable et aperçoit Jacqueline au volant d’une Lincoln Continental, stationnée entre deux dunes. Elle le regarde marcher à travers la poussière qui recouvre le pare brise. “Je t’en prie, retourne une fois au moins sur cette bouche d’aération !”, pense James en se tournant tragiquement vers elle. “Tes cuisses, dévoilées par l’instant, étaient comme recouvertes de givre, et ta culotte noire brillait comme un soleil éteint.” Des carcasses de rats et de porcs tremblent dans l’air bouillant telles des épaves d’automobiles abandonnées. Adossé à la portière d’une Bentley d’occasion, John Kennedy, l’œil gauche rivé à la lunette de son pistolet à vapeur, transpire abondamment. Le visage d’Oswald émerge de la carcasse d’un porc. Jacqueline sort élégamment de l’automobile et tue Mark S. Goodman d’une balle en plein front. Il était prêt à tirer sur Berverley Davis, cachée derrière une collinette de rats crevés. Puis elle commence à se déshabiller. Au-delà des dunes noires, la plage étale ses moutonnements sablonneux. James imagine les corps bronzés des touristes, les seins remodelés par la chirurgie esthétique, les brisures érotiques des minuscules maillots de bain colorés, les fesses charnues mordant le tissu. Il a un début d’érection. Jacqueline est prête. Elle a revêtu une robe blanche et posé sur sa tête une perruque blonde. À l’instant même où la soufflerie se met en marche, Kennedy ouvre la course avec son pistolet à vapeur. Et James prend le départ, en songeant à la mort si douce de Marilyn Monroe. Il fait pendant les deux premiers tiers du parcours une excellente course, mais, à la hauteur de la léproserie, après avoir essayé de faire un croc-en-jambe à un porc, il est disqualifié et abattu sur le champ.
Il reprend conscience dans son mémoscaphe, inondé de sueur. Les derniers paliers de décompression sont apparemment les plus difficiles à franchir. Salvador Dali a tenu cinq minutes. Il a bien l’intention de tenir plus.
Maintenant, James est entouré d’eau. Son scaphandre est de plus en plus pesant. Il lève la tête et aperçoit la coque d’un navire. Il fait surface et grimpe péniblement dans l’embarcation abandonnée. L’eau est rouge et il entend au loin les battements sourds d’un cœur à l’agonie. Il n’est qu’un corps étranger dans l’artère de pierre d’un géant noyé. Sur un rocher à fleur d’eau pleure une petite fille. James la prend par la main et la conduit dans cette école dévorée par la jungle et à moitié enlisée dans le sable qu’il a aperçu derrière une dune. James pense que l’école est une prison. Mais le monde aussi est une prison et sa femme est morte. Les enfants ont joué un rôle extrêmement important dans sa vie. Le bruit des enfants qui jouaient dans la rue l’inquiétait beaucoup. C’était plutôt préoccupant d’avoir des enfants dans la nature.
L’élément féminin dans ses récits l’obsédait aussi. Il aurait peut-être dû sortir de son chemin pour créer une relation amoureuse. Mais maintenant tout cela n’a plus d’importance. Il coule de plus en plus vite dans le monde des eaux profondes aux prétentions pré-utérines. Mort Conceptuelle d’un Mannequin Obscène. Orbite Gauche et Tempe du Spectacle Sophistiqué. Voyeur Miteux du Labyrinthe à Images. Pose Inhabituelle des Désastres Contrefaits. Demi-tour Interdit de l’Autogeddon. Géométrie de son Visage à la Virilité Transposée. Voyages à l’Intérieur de l’Analyse Stochastique. Problèmes Cosmétiques de Crash Magazine. Zone d’Impact d’un Zoom de Soixante Minutes. Profil de Lésion Optima de l’Orifice d’une Femme non Identifiée. Célébration des Corps Enchevêtrés. Dépression Thoracique d’un Sourire Brisé. À quoi pensez-vous ? Mais Kennedy n’est-il pas déjà mort ? Qu’essaye-t-il au juste de vendre ? Des questions, toujours des questions. Fragmentation divisible à l’infini jusqu’à la lassitude de la plage.
Zone terminale.
Le scaphandre l’empêche de s’étendre confortablement. Il se dit qu’il n’en a plus besoin maintenant qu’il est là où il doit être. Et puis il ne l’enlève pas vraiment puisqu’il est à l’intérieur de sa tête ! Il est allongé sur la plage avec la roue de vélo rouillée. De temps en temps, il recouvre de sable l’un des rayons, en neutralisant ainsi la géométrie radiale. Il s’intéresse à la jante. Dissimulé derrière la dune, le fantôme de sa femme l’observe en silence. Le bruit des enfants est une apocalypse silencieuse. Le ciel ne varie pas, l’air chaud fait frissonner les papiers gras sortis du sable. Il poursuit l’examen de la roue. Rien ne se produit.
Images enregistrées. Tanguy : “Jours de lenteur.” Ernst : “Le vol de la mariée.” Chirico : “Le rêve du poète”
Le scaphandre est vide La pièce est vide Le monde est vide Et le rêveur illimité est allongé sur le sable.
Parfois cinq, parfois neuf, parfois quinze, parfois trente showmeuses brandissent les voix à Bordeaux et ses alentours pour écraser l’invisibilité du travail non reconnu exercé par les femmes et arracher l’étiquette du chômage, ce statut qui tranche notre légitimité à faire société. A cappella ou servi sur des compositions électros qui assurent l’ambiance des revendications, elles chantent en Gilets jaunes, verts, bleus, violets, blancs, roses,… en soutien aux mobilisations sociales que nous n’oublions pas.
Performance ? Manifestation ? Concert ? Difficile à définir, Chœur de showmeuses entremêle l’activisme, la poésie et le social. Il y a donc dans ce geste, une frontière poreuse entre l’art et la politique. Serait-ce un art politique ? ou même carrément, un acte politique artistique ?
Avant un événement public, il y a la fabrication de l’œuvre, terreau essentiel du chœur, qui invite à la rencontre et au partage. Cet espace pourrait être considéré comme l’atelier des showmeuses. Groupes de paroles, tables rondes, entretiens personnels, goûters, ateliers d’écriture en binôme et collectifs, ateliers de création musicale,… elles s’aventurent dans des questions de statut, de légitimité, de compétence, de travail, de reconnaissance… Il s’agit donc dans un premier temps de délimiter un espace de confiance, de parole, d’écoute, où chacune peut venir partager sa propre expérience pour créer du commun. Ces échanges permettent aussi de débattre, de mettre en exergue leurs positionnements, leurs doutes, leurs différences ou leurs impasses dans la construction de cette société aux valeurs productivistes. Si les showmeuses se demandent comment faire reconnaître la valeur de certaines activités passées sous silence, domestiques, artistiques, administratives, associatives, elles éprouvent la nécessité de bouleverser cet état de fait. L’exemple significatif du travail domestique, cette énergie invisible de la vie sociale, dépourvue de reconnaissance, non rémunérée, et pourtant, tenant une place substantielle et structurante, revient malheureusement bien trop souvent dans les constats. Et c’est par la création qu’elles décident de redresser cette partie invisibilisée du quotidien. La création est en effet, leur moteur essentiel, et il s’agit là d’écrire des chansons et de les donner à entendre. Certaines femmes, sans emploi depuis plusieurs années et donc isolées par ce statut, arrivent dans le chœur et semblent retrouver une estime d’elle-même par la création. Oui, leur histoire a résonné et leurs mots ont inspiré au groupe, l’air d’une chanson. Elles décident ensemble, de faire de leur situation, un acte artistique. Cette expérience collective rééquilibre la légitimité de parler, de créer et donc d’être au monde.
Chœur de showmeuses intervient à la sauvage ou de manière préparée. Elles chantent dans des lieux militants, dans des festivals engagés, institutionnels ou indépendants, dans des manifs, dans une gare à l’heure où les gens vont travailler ou encore à l’opéra de Bordeaux. A l’intérieur même de ces représentations, elles expérimentent leurs propres réflexions sur les rapports entre travail, chômage, utilité et bénévolat. Lorsque le chœur est rémunéré, alors, les amatrices deviennent symboliquement professionnelles et légitimes. Dans ces circonstances, on risque de retomber une fois encore, dans une reconnaissance par l’argent. Sauf que, si le chœur est mobilisé autant dans une situation bénévole que rémunératrice, alors le moteur financier est étouffé par la puissance du groupe, par l’œuvre commune, qui elle, donne des ailes pour dessiner une nouvelle place assumée à chacune.
Le chœur constitue aussi le réceptacle de certains paradoxes et permet de questionner les limites de sa forme. Parfois, elles sont financées pour mener des ateliers avec des personnes au chômage, inscrites à France Travail. Dans cette situation, le système se fait complice de son propre dysfonctionnement et use de leurs atouts pour remettre certaines femmes sur les rails de l’emploi, par la sociabilisation et la reprise d’une activité. Et pourtant, dans ce contexte, quelque chose opère : la rencontre. Elle est primordiale parce qu’elle s’oppose à la culture omniprésente de l’individualisme, et surtout, elle fabrique du lien sur la question du travail. Ainsi, l’échange déplace, mobilise inévitablement l’esprit critique et la remise en question de son propre point de vue sur le chômage, les chômeuses et sur leur stigmatisation. Et cette porte ouvre des positions contre les mécanismes sociétaux qui engendrent l’oppression en boucle du travail au chômage et du chômage au travail ; met en évidence que l’aliénation personnelle est le symptôme d’une aliénation collective ; détecte que ce qui défaille en soi relève en l’espèce d’une programmation du capitalisme ; réalise que les oppressions ne relèvent pas d’une mauvaise adaptation au système mais d’une mauvaise adaptation du système à nos vies. Un bienfait social à vocation militante.
Une grande question financière anime le groupe depuis longtemps et permet d’expérimenter plusieurs pistes : la rémunération. Qui reçoit l’argent perçu du chœur ? Doit-il être partagé de manière équitable ? A quelques showmeuses seulement ? … Il s’agit ici de se demander sur quels critères perçoit-on des rémunérations. La légitimité ? les compétences ? l’obligation ? la subordination ? le temps passé ? la production d’une valeur ? le besoin ? le statut ? Parmi elles, certaines expriment que cela les mettrait mal à l’aise de percevoir de l’argent, qu’il importe de distinguer une démarche de loisir et/ou de bénévolat d’une démarche professionnelle. Est aussi exprimé le refus d’éprouver le sentiment d’être redevable et que ce sentiment est intrinsèque à la perception d’argent. Elles ont alors imaginé d’autres modes de rémunération comme une dépense collective (un resto, une fête). Parfois elles optent pour les critères du besoin et du plaisir mais la question reste ouverte.
La plupart des chansons du chœur sont nées de fragments de vie, confiés, à chaque fois, par l’une d’entre elles. Chaque chant a un titre mais se distingue dans leur groupe par « la chanson d’unetelle ou d’unetelle ». En effet, c’est leur propre expérience qu’elles confient au groupe. Elles se mettent à nu avec leurs mots et c’est l’assemblée qui prend en charge chaque témoignage. Il y a dans cette démarche, une solidarité très forte, une voix se confie d’abord et le groupe s’engage à la porter ensuite. Au-delà de cet esprit presque fraternel, une question agite le chœur depuis quelque temps et réveille, là encore, des sujets sociétaux comme celui de la propriété intellectuelle. À qui appartiennent les chansons ? Est-ce que les chansons doivent appartenir à quelqu’une ? À celle qui a témoigné ? À celle qui a composé ? Aux premières participantes ? Ou alors est-ce que les chansons appartiennent au groupe ? À personne ? Doivent-elles être libres de droit ? Bref, il y a là une question essentielle : doivent-elles protéger l’œuvre ? Et si oui, pourquoi ? La notion de propriété semble contradictoire avec le geste de chœur de showmeuses et pourtant, il ne faut pas l’écarter si rapidement. La nuance est importante car l’œuvre doit être tout de même protégée d’usurpation éventuelle. Que faire si certaines chansons sont reprises par des mouvements qui n’ont pas les mêmes valeurs, la même éthique du groupe ? Que faire si d’autres paroles, éloignées ou pas des originaux, sont chantées sur les airs composés ? Il n’y a pas cinquante possibilités aujourd’hui pour protéger des chansons, mais prendre cette direction, n’est-ce pas ici, s’écarter du bien commun et alimenter la machine de ce fonctionnement économique des droits d’auteur ? De plus, là encore, la question de la valeur ressurgit puisque déposer une chanson ne renforce-t-il pas encore une fois, la valorisation d’une œuvre par l’affirmation de sa propriété ? Certes, une chose est sûre, Chœur de showmeuses doit se penser pour l’intérêt général et non pour l’intérêt individuel. Reste à trouver maintenant comment résister à l’abus de propriété tout en inventant des conditions d’utilisation de ces chansons libres.
Si Chœur de showmeuses tente une expérience esthétique pour mettre en scène l’oppression, rendre compte d’un système et déstabiliser nos représentations sur le travail, bien vissées dans le bitume, elles proclament que le chômage ne rend pas oisif et qu’un salaire à vie revaloriserait nos interactions sociales.
You can’t really understand another person’s experience until you’ve walked a mile in theirshoes*
Une série d’une vingtaine de dessins entamée en 2022. Des chaussures, plus chevilles et jambes aussi parfois. Notre rapport au sol, à la mort, au style. Des stars, des victimes, des militant.e.s, des anonymes. Des personnages absents pour permettre l’identification. Un détail du monde, de la géopolitique, de symboles emblématiques. Un imagier d’Histoire, d’instants futiles ou dramatiques, remarquables ou effacés. Des intrigues, des fils à tirer, des focus au milieu des flux et surplus d’images. Des informations précises, des chaussures dans l’espace. Un dessin, DIY, un temps de concentration plutôt qu’un prompt. Un temps de concentration sur les chaussures. Les corps et les têtes ont disparu, enfin. Leurs trop pleins d’intimité, d’égocentrisme, de complexité. Juste un fait, une position, ancrée, un état du monde. Un état du monde des stars, des victimes, des anonymes, dans leur rapport au sol, à la mort, au style. Une série de dessins entamée au milieu des flux d’images. Une pause, un stop, une déconnexion. Une géographie des positions. Des souvenirs ré-activables. Des cerveaux ré-activables. Le choix des chaussures, tout un monde, une avalanche de signes. Une comédie humaine. Un autre rapport à l’actualité politique. Au fusain et tout ce blanc, cette absence du monde, ce retrait réparateur, cette concentration compossible. On est concentré.e.s là. Focus. C’est précis. Et les livres d’histoire comporteraient ces dessins, tout un monde à déployer. Et les step in my shoes de Francine Flandrin s’opposeraient au bruit des bottes. Et ces souvenirs ré-activables répareraient le monde.
Step in my shoes – Alain Mimoun, Melbourne 1956Step in my shoes – Chelsea Girl, Aubervilliers 2022Step in my shoes – Cowboy, pistolero, Texas, 1850Step in my shoes – Homme, Gaza 2017Step in my shoes – Homme, Israël 2023Step in my shoes – Soldat, Ukraine 2023
* Vous ne pouvez pas vraiment comprendre l’expérience d’une autre personne avant d’avoir marché un mile dans leurs chaussures – est une expression attribuée aux peuples autochtones d’Amérique du Nord, probablement Cherokees, cité par Francine Flandrin.
Nicolas Nova (1977-2024) était socio-anthropologue, chercheur et professeur à la Haute école d’art et de design de Genève. Depuis son premier livre en 2009 sur les médias géolocalisés , il explorait en éclaireur la culture numérique, les pratiques en marge, et les imaginaires du futur, inspirant par ses analyses de nombreux artistes. TINA lui rend hommage avec deux compte-rendus (#60) au sujet de deux de ses derniers livres qui sauront, encore une fois, susciter de l’intérêt dans différentes communautés, bien au-delà de son champ disciplinaire.
25 février 2023, à l’espace Confort mental, à Paris. Première session du programme « By Machines Of Loving Grace », proposée par le designer graphique Pierre Vanni, qui explore l’influence de l’intelligence artificielle (IA) sur les pratiques dans le champ du design. Parmi les intervenants, Valentin Maynadié y présente son projet d’installation numérique et d’éditionsAaronsw artificial thoughts (2019). Comme son titre le suggère, Maynadié a produit, à partir des nombreuses traces laissées par Aaron Swartz, ce jeune programmeur américain, défenseur de la culture libre et « martyre » d’Internet qui s’est suicidé à l’âge de 26 ans, « une intelligence artificielle qui génère des pensées en direct et en continu », avec des éditions qui « recueillent les réactions de l’IA face à des faits d’actualité récents, qu’aurait sûrement évoquer Aaron Swartz s’il avait été vivant aujourd’hui » (site Web de Valentin Maynadié). Ce cas de « deadbot », qui rejoint la critique, par Vinciane Despret, de la conception classique du deuil, aurait certainement passionné Nicolas Nova qui a choisi, dans Persistance du merveilleux : le petit peuple de nos machines (Premier Parallèle, 2024), d’aborder cette figure parmi d’autres curiosités numériques.
Dans cet ultime ouvrage, Nova soutient en effet la thèse d’une « persistance du merveilleux » au sein même de nos environnements numériques (ordinateurs, téléphones portables, etc.), donc là où on s’y attendrait – a priori – le moins. Il entend, en effet, « montrer en quoi, malgré l’accusation de désenchantement, notre monde technologique contemporain est empreint de curiosités et d’étrangetés » (p. 19). Il est vrai qu’on associe généralement la modernité à un « désenchantement du monde » (Weber), c’est-à-dire ce « processus de rationalisation et d’intellectualisation qui a conduit à l’élimination progressive des explications magiques et surnaturelles des phénomènes naturels et sociaux » (p. 187). Et l’on reconnaît que le merveilleux, défini par Nova comme cette « catégorie alternative à la réalité qui englobe des éléments tels que la magie, les animaux et les créatures mythiques, les mondes et les événements extraordinaires » (p. 11), a eu maille à partir avec une certaine vision du progrès technique. Cette persistance du merveilleux, selon l’auteur « repose sur différents processus culturels à l’œuvre depuis bien longtemps, reconfigurés par l’entremise des médias numériques ». Reste à comprendre ce que signifie cette persistance – nous pourrions même dire ce retour en force du merveilleux – qui ne manque pas, parallèlement à la multiplication des références au Moyen Âge dans l’art contemporain (ce à quoi la couverture de l’ouvrage semble faire en partie référence), de nous questionner sur l’état actuel du monde (occidental).
Nicolas Nova, penseur de l’hybride et des marges, et notamment co-auteur, avec le collectif Disnovation.org, du Bestiaire de l’Anthropocène, ne s’intéresse plus ici à des réalités physiques hybrides, conséquences des transformations géo-climatiques dont les actions humaines, cumulées, sont responsables, mais à une singulière « ménagerie » composée de « compagnons numériques » plus ou moins bienveillants : « [d]aemons, crons, watchdogs, fantômes, chevaux de Troie, virus, vers, bugs, trolls, botnets, trollbots, PNJ [Personnage non-joueur], chatbots, sprite, avatars, Loab, Crungus, Basilic de Roko, Maximiseur de trombones, Apprenant sans limites, AI, Shoggoths, superintelligence, AGI [intelligence artificielle générale], Perroquets stochastiques, centaures, centaures inversés ». Si ces entités numériques, sans former un système cohérent (un « cosmos »), relèvent de temporalités et de géographies différentes, empruntant tout autant à la mythologie grecque, celtique ou scandinave, et plus rarement, à des cultures éloignées de l’Occident (l’avatar indien), qu’au bestiaire médiéval, elles ne constitue pas moins une « agglutination » dans laquelle chaque composant conserve une identité reconnaissable (p. 185). La ménagerie peut en outre accueillir des « créatures mythiques plus récentes » tels « les Shoggoths de I.P. Lovecraft » (p. 177). « Cet ensemble, écrit Nova, illustre […] les multiples façons dont l’avènement des technologies de l’information et de la communication est venu bousculer nos manières d’habiter notre planète et de renouveler nos interactions » (p. 186). Nova nous invite même à envisager ce bestiaire numérique comme un possible « système mythologique en devenir » (p. 177).
Dans la perspective anthropologique qui est la sienne, Nova entend ici, non seulement décrire précisément les différents membres de cette ménagerie, mais également « comprendre ce que sont concrètement ces entités pour celles et ceux qui les créent, les côtoient, les utilisent et les subissent » (p. 15). L’ouvrage est ainsi structuré en cinq chapitres, portant successivement sur les daemons, les revenants, les trolls, les avatars associés aux PNJ et agents conversationnels, et enfin l’IA, qui sont autant de catégories thématiques rassemblant ces entités en fonction de la similarité de leur comportement. Pour chacune, l’auteur commence par la description d’un cas exemplaire, pour ensuite analyser la dite catégorie, et s’attarder sur les relations que nous entretenons avec ces entités. Il s’agit notamment de reconnaître les « effets de personne » qu’elles produisent, invitant ainsi à ne pas les considérer comme de simples artefacts que nous manipulerions en toute impunité. Les lecteurs de théories des médias ou d’anthropologie des sciences et techniques, familiers de la notion d’agentivité, ne seront pas surpris par cette approche qui vise à contrer une vision seulement instrumentale de la technique, et lui substituer la compréhension d’un milieu socio-technique où nous côtoyons, manipulons et modifions des objets et des environnements tout autant qu’ils nous modifient en retour. Or, c’est précisément ce qu’un ensemble de propositions artistiques, absentes de l’ouvrage, éclairent selon nous de façon tout aussi exemplaire, poussant même parfois bien plus loin l’analyse critique des médias et de leurs conditions sociales, économiques ou politiques. Pensons par exemple au travail de Chris Marker, autant capable de réaliser, avec Dialektor (1985), un programme permettant de dialoguer avec l’ordinateur, que d’explorer sous la forme de son avatar Chat/Guillaume-en-Egypte, les potentialités ouvertes par les mondes virtuels sous la forme d’avatar dans L’Ouvroir(2008).
Nous en proposons donc ici une sorte d’extension avec d’oeuvres circulant hors ou en ligne, et qui manifeste ce retour en force du merveilleux, en regard de nos usages des technologies numériques, à l’image de Phonehenge (2024), une sculpture en plein air d’Ellinor Aurora Aasgaard, installée au Granåsen Ski Centre, à Trondheim, en Norvège, qui prend la forme d’un dolmen constitué de trois « anciens » téléphones portables, réalisés en béton ; ou encore de 4 Exs (Écho des Luttes et des Conquêtes) de Kevin Bray, vidéoprojection sur un volume représentant la décomposition d’un mouvement circulaire, effectué par une figure bipède à tête de poisson rouge. Ce personnage hybride, qui semble tout droit sorti d’un jeu vidéo d’heroic fantasy, y brandit un drapeau qui se transforme progressivement en épée puis en pioche, dans un bruit métallique bien connu des gamers. Cette extension présente en outre l’avantage de naviguer entre les cinq catégories d’entités, établies par l’auteur – limite que l’auteur reconnaît par ailleurs (p. 177) – pour, nous l’espérons, enrichir la lecture de l’ouvrage, à laquelle ce texte ne pourra donc pas se substituer. Elle permet de montrer qu’à côté des théoriciens, les artistes formulent aussi dans les œuvres des hypothèses sur l’évolution de la culture.
Le constat d’un désenchantement du monde et d’une évacuation du merveilleux pourrait, en premier lieu, étonner l’observateur attentif des pratiques artistiques modernes ou contemporaines. Comme Nova le rappelle (un peu tardivement, p. 57 et 182), les « machines à communiquer » ont souvent fait l’objet de spéculations irrationnelles, et la diffusion des nouvelles techniques a souvent été accompagnée d’expressions merveilleuses. Cette « projection de la dimension magique et surnaturelle sur les techniques » qu’il reprend à Marcel Mauss, s’observe en effet, selon nous, tout autant dans la Fée Électricité (1937) d’un Raoul Dufy que, plus récemment, dans certaines des expositions de Marc-Olivier Wahler au Palais de Tokyo, dans les années 2000 (par exemple, Gakona, inspirée des travaux de l’inventeur Nikola Tesla, en 2009), ou encore à travers un programme de recherche et d’exposition comme Média Médiums coordonné par Jeff Guess et Gwenola Wagon (2013-2014). Cette évacuation du merveilleux relève donc davantage d’une idée convenue, que d’une observation rigoureuse de notre relation aux objets techniques.
Passons rapidement sur le premier chapitre (« Des démons très discrets »), consacré aux « daemons », terme emprunté au folklore européen (« [p]rotecteurs dans les cultures antiques, ils sont néanmoins imprévisibles et capricieux, munis de pouvoirs surnaturels », p. 32.) et avec lesquels les humains entretiennent des relations ambiguës. En tant que termes choisis et utilisés par des ingénieurs, ce sont désormais « des programmes informatiques rudimentaires, pour la plupart lancés quand l’ordinateur démarre, et qui fonctionnent en arrière-plan, c’est-à-dire sans contrôle direct de la part de l’utilisateur » (p. 30). Ils sont, pour cette raison, qualifiés par l’auteur de « concierge numérique » (p. 45). Le second chapitre (« Rumeurs de revenants ») résonne davantage avec la création contemporaine. Il traite de la permanence des fantômes et de la figure du revenant dans notre culture numérique. Partant d’un exemple dans le domaine du jeu vidéo (la présence d’un « fantôme » compris comme la trace de la dernière meilleure course d’un joueur, ici entre temps décédé), Nova s’appuie, dans son analyse, sur le genre exclusivement numérique des creepypasta, désignant des « histoires courtes ou [d]es anecdotes effrayantes partagées en ligne » (p. 52). Si le « caractère spectral des “machines à communiquer” », évoqué par Nova (p. 57), n’aura jamais été mieux saisi que par Adolfo Bioy Casares dans son Invention de Morel (1940), nous pourrions ajouter aux exemples convoqués par l’auteur, le phénomène des « espaces liminaux » qui passionnent nombre d’artistes en ce moment-même. Il s’agit d’images de lieux sans qualité particulière, à la fois familières et étranges car exemptes de présence humaine, et qui s’échangent sur les réseaux sous le hashtag #liminalspace. Ces espaces sont associés à la théorie des backrooms selon laquelle ils constitueraient des mondes parallèles auxquels on accèderait par un phénomène de noclip – phénomène propre au jeu vidéo, désignant l’anomalie qui consiste, dans un environnement 3D, à traverser les cloisons d’une pièce d’un jeu, etc. Ils semblent témoigner de l’injection volontaire de fantastique dans une architecture moderne ou contemporaine standardisée. L’évocation, dans ce même chapitre, des deadbots par Nova est l’occasion d’évoquer la présence de fantômes numériques de personnes décédées, phénomène anticipé par Mission Eternity (2005) du collectif Etoy, ou encore le travail de Meynadier évoqué plus haut.
Dans le troisième chapitre (« La ménagerie malfaisante, des virus aux trolls »), l’auteur aborde les chevaux de Troie, virus, vers, botnets, trolls, trollbots, bugs, soit des entités « au mode d’existence d’existence singulier, celui de fléau aux conséquences floues et au fonctionnement mystérieux, entre fantasmes de catastrophes et conséquences bien tangibles ». Les récits qui accompagnent ces entités « reformulent ce faisant les avertissements des récits édifiants (cautionary tales) des contes et légendes. » (p. 102). Il présente, dans un premier temps, l’apparition et l’évolution des virus informatiques, ces « objets de craintes et de curiosité » (p. 94) à l’instar de Brain (1986), ILOVEYOU (2000), Storm (2006) ou WannaCry (2017). Il en va de même du fameux « cheval de Troie », ce programme malveillant infiltrant nos ordinateurs pour mieux les perturber. « Comme pour les fantômes numériques du chapitre précédent, rapporte Nova, la dimension narrative joue […] un rôle fondamental dans le mode opératoire de la ménagerie numérique » (p. 90), établissant ainsi que « l’importance médiatique de ces récits contribue in fine à la constitution d’un folklore technologique qui prend de l’ampleur avec le temps » (p. 91). Mais c’est la sous-section « Bugs, trolls et autres trollbots » (p. 95) qui a plus particulièrement retenu notre attention. Le bug (p. 98-101), pourrait étymologiquement renvoyer au gallois bwg, « qui fait référence aux créatures fabuleuses de type spectres et hobgoblins, “dont les attributs principaux sont le fait d’être invisibles et terrifiants” [selon Vitali-Rosati] » Il décrit de nos jours un défaut dans un programme informatique, qui s’exprime en art par l’intérêt pour le glitch ou l’erreur d’affichage sur un écran, tel qu’on peut, par exemple, l’observer dans le travail du duo JoDi, composé de Joan Heemskerk et Dirk Paesmans, avec https://wwwwwwwww.jodi.org/ dès 1993 (aller dans l’onglet « option pour développeur » puis « code source » pour saisir ce qui est responsable de ce chaos visuel qui s’apparente à une erreur au premier coup d’oeil), quand il ne trouve pas une autre expression, en bande dessinée, avec la série éponyme d’Enki Bilal, depuis 2017. Mais venons-en aux trolls, ces créatures de la mythologie scandinave, dont la signification a évolué « pour caractériser tout comportement ayant trait au maléfique et à la méchanceté », dont la « nature perturbatrice […] semble avoir été retenue pour définir cette pratique communicationnelle née dans le milieu des années 1980 ». Impossible ici de ne pas penser à ce travail de l’artiste Caroline Delieutraz, qui s’est emparée, en 2019, de cette figure retors lors de son exposition When We Were Trolls (WWWT) à la galerie 22,48 m2, à Paris. Elle y présentait un certain nombre de sculptures constituées de masques à la fois effrayants et grotesques, reliés chacun par une chaînette à une paire de chaussures, incarnations physiques de ces trolls à l’existence numérique derrière lesquels se cachent de bien réelles personnes, combinant ainsi les multiples références (mythologiques, numériques et humaines) auxquelles renvoient cette entité. Un véritable troll d’Internet, dénommé Aurélien, lui avait alors confié son propre disque dur, contenant toutes ses archives (collections d’images et de vidéos, échanges en ligne entre trolls, écrits divers, etc.), que l’artiste sélectionna pour produire, entre autres, trois vidéos. Dans chacune d’elles, un avatar 3D différent s’exprimait à travers une voix de synthèse des plus monocordes et déshumanisée, comme pour venir incarner les différentes identités de ce troll : Monologue, résultat d’entretiens menés par l’artiste avec cette personne, Inflammable,constitué de fragments de son disque dur, et enfin, Odyssey. Dans cette dernière, l’artiste reprenait une nouvelle de science-fiction de cet Aurélien, lue par une figure humaine dissimulée derrière un masque numérique similaire à ceux exposés dans la galerie, renvoyant au phénomène des filtres de visage (qu’elle explorait encore dans Fantastic Blue, également exposé) – masques numériques qui se développait alors sur Instagram à ce moment-là, transformant les réseaux sociaux en carnaval permanent.
Caroline Delieutraz, Troll #25 (série Trolls Just Want To Have Fun), 2019. En collaboration avec Vincent Kimyon
Ce projet semble ainsi déborder sur la quatrième catégorie, abordée au chapitre suivant, « Compagnons d’interaction », qui se rapporte aux personnages de jeux vidéo ou avatars, aux agents conversationnels sur les réseaux sociaux et assistants sur téléphone. Nova y distingue les personnages au comportement automatisés, appelés « personnages non joueurs » (PNJ), des avatars, ces marionnettes numériques qui nous représentent dans ces mondes virtuels en 3D, mais dont l’origine, dans la culture hindouiste, renvoie curieusement à un mouvement inverse : l’incarnation d’une divinité sur terre. L’avatar numérique peut alors correspondre à une représentation fidèle du joueur ou, au contraire, à l’« incarnation d’une créature qui se trouve dotée d’aptitudes surnaturelles » (p. 132), ce qui, pour Nova, manifeste sa proximité avec les contes et légendes du merveilleux. « Comme dans les contes et les récits merveilleux où des êtres fabuleux possédaient une force ou un talent prodigieux, ils permettent de transcender les limites humaines et suscitent un sentiment d’émerveillement et de fascination. » (p. 133). L’avatar est sans nul doute, avec le troll, l’une des figures-clés de notre culture numérique. On ne s’étonnera donc pas qu’il soit devenu un objet d’étude quasi-ethnographique dans le documentaire Knit’s Island, l’île sans fin (2024), un film entièrement réalisé à l’intérieur d’un monde persistant survivaliste par d’anciens étudiants des Beaux arts de Montpellier, qui opèrent, à travers leurs avatars, en équipe de tournage en ligne, sondant cette étrange communauté. Ce travail, comme les multiples présences d’avatars dans l’exposition World Building : Jeux vidéo et art à l’ère digitale (2023) au Centre Pompidou-Metz, s’inscrit lui-même dans la lignée des travaux de Yan Duyvendak (You’re Dead, 2004, qui semble avoir, à son insu, inspiré un phénomène contemporain sur Tik Tok, mais à propos de PNJs), d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita (Neighborhood, 2005), d’Agnès de Cayeux (Second Life, un monde possible, 2007) ou de Chloé Delaume (Corpus Simsi, 2003) qui témoignaient déjà d’entrelacements complexes entre pratiques numériques et vie hors ligne – phénomène encore confirmé, dans un registre documentaire, par le reportage Sylvie3600 et Bolly Coco : sur les traces des métavers de Jeanne Mayer (2022). Nova décrit surtout, en s’appuyant sur les travaux d’Amato, Perény et Fanny George, experts en ce domaine, une évolution importante dans notre relation à cette entité numérique, de l’avatar-marionnette à l’avatar-masque, soit celle d’une « intrication croissante de l’identité ludique et de l’identité numérique des joueurs » (p. 135), et ce que les premiers désignent sous l’expression d’« avatarisation généralisée » (p. 132) :
Depuis le début des années 2000, [l’avatar] ne correspond plus seulement à l’incarnation d’un joueur humain dans un jeu, mais en est venu à désigner toute manifestation de notre présence en ligne, que ce soit dans les mondes virtuels, sur les réseaux sociaux ou les applications utilitaires. Il est alors le simple visage de nos identités numériques. Ce phénomène reposerait sur le besoin des utilisateurs d’adopter un mode d’incarnation permettant d’interagir avec les habitants de ces espaces représentés et simulés, et, par la même occasion, de décider quelle image et impression ils souhaitent donner aux autres – soit une représentation fidèle, soit une projection subjective et symbolique. Ce phénomène institue, en retour, de nouveaux « modes de fréquentation » avec les entités à l’écran. (p. 132)
Nos apparitions en ligne sont non seulement multiples, mais elles peuvent encore évoluer dans le temps – pensons, par exemple, aux profile pictures par lesquelles on se représente sur les réseaux sociaux. S’appuyant sur les travaux de Fanny Georges, Nova précise :
Devenue prépondérante aujourd’hui, la figure de « l’avatar-masque » souligne ce rapprochement entre le joueur et le personnage qu’il contrôle. À travers l’interaction avec son avatar et l’observation de ses actions dans l’univers numérique, l’utilisateur peut ainsi découvrir des traits cachés de sa personnalité, faisant de son double un instrument d’autoréflexion et de développement personnel. (p. 133-134)
Il poursuit enfin avec l’étude de ce jeu d’influences réciproques :
Les recherches à propos des usages du jeu vidéo ont montré que des aspects personnels, tels que l’allure et la personnalité d’un individu, affectaient ceux des avatars dans le jeu. L’inverse est également vrai : des caractéristiques de l’avatar, parfois très éloigné du joueur, peuvent influencer le comportement de ce dernier au sein de mondes virtuels. À tel point que les psychologues parlent à ce sujet d’« effet Proteus », du nom de la divinité marine de la mythologie grecque capable de changer de forme à volonté. Cet effet documenté en psychologie décrit la manière dont les individus modifient leur comportement, leur personnalité ou leur identité en fonction de leur environnement ou des rôles qu’ils endossent. (p. 133-134)
Ce qui est particulièrement vrai de la figure du troll sur Internet, abordée par Delieutraz, à l’identité non seulement multiple, mais comme décomplexée ou augmentée par l’anonymat derrière lequel il se dissimule. Nova résume pour sa part, ainsi, son propos :
Cette évolution témoigne en outre d’une intrication croissante de l’identité ludique et de l’identité numérique des joueurs, comme l’a montré Fanny Georges : même si l’apparence des avatars n’est pas celle des joueurs, leur vie quotidienne et leur activité ludique fusionnent, en raison du temps passé à les incarner et des sociabilités qui se créent au sein même du jeu et qui se prolongent sur les réseaux sociaux. Dit autrement, nous ne « descendons plus » tels des dieux dans nos machines, mais nous prolongeons notre vie dans celles-ci au moyen d’entités toujours plus individualisées, que l’on incarne avec des pouvoirs parfois divins ou surhumains. Or, comme l’a montré le sociologue Antonio Casilli, cette capacité à se mettre dans la peau d’un corps virtuel « libre des stigmates de la maladie et de la mort » est sans aucun doute une caractéristique majeure d’un effacement de la dimension charnelle du corps, entre substitution et sublimation à l’écran. Les incarnations dont on parle ici n’impliquent guère la chair organique, comme dans le contexte hindouiste à l’origine du terme. Elles se produisent dans un autre assemblage matériel mythique, formé par les ordinateurs, consoles et smartphones, lui-même descendant des automates merveilleux de jadis. (p. 135)
Est-ce ceci qui pourrait expliquer en partie ce phénomène, récemment partagé par David Broner dans l’entretien que le collectif It’s Our Playground a mené avec lui, et diffusé sur le site Museum Apocalypse (« Internet est mon premier white cube », 2024) : « Je constate aujourd’hui qu’une jeune génération est touchée de plus en plus précocement par le manque d’intensité des interactions physiques. » ?
Nova aborde enfin, toujours dans le même chapitre, le passionnant sujet des « Chat bots et PNJ, ces compagnons programmés », attirant notamment notre attention sur ces services recourant à des techniques d’intelligence artificielle pour engager des interactions particulièrement sophistiquées avec leur utilisateur, à même de développer une relation amicale ou amoureuse (citant Replika, PicSo.ai ou encore KARI pour « Knowledge Acquiring and Response Intelligence »), qui pourraient faire sourire le lecteur si ils ne se montraient pas si efficaces – écoutez encore ceci. Outre les deux incontournables références cinématographiques mobilisées par Nova pour évoquer cette possibilité – les films de fiction Blade Runner et Her -, citons le film Petit ami parfait (2021) d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, qui s’intéresse précisément au phénomène du Dating Sim (jeu de simulation de drague) au Japon, à la suite d’un court métrage documentaire, Tsuma Musume Haha (2019) qui abordait, quant à lui, des histoires d’amour non-réciproques entre humains et non-humains, reposant sur cette question : « Une poupée grandeur nature, un avatar, une intelligence artificielle peuvent-ils véritablement vous aimer ? ».
Il conclut le parcours du chapitre par cette critique :
[L]e fait que l’immense majorité de ces compagnons soit pensée et produite par des entreprises interpelle. D’une certaine manière, celles-ci ont en effet le pouvoir de structurer les relations sociales, telles que les liens amoureux, amicaux ou familiaux, selon leur propre logique d’action. En favorisant certains contenus ou certaines modalités d’interaction et en en occultant d’autres qui contreviennent à leur modèle d’affaires ou à leur posture morale, ces entreprises appauvrissent la variété des situations relationnelles ou les rendent plus homogènes. La commercialisation de relations affectives soulève en outre d’évidentes questions éthiques, renforcées par le manque de transparence de ces entreprises sur le fonctionnement de leurs technologies. (p. 141)
Le chapitre 5, « Les IA, ces nouveaux monstres » aborde enfin les monstruosités produites par l’utilisation de techniques d’intelligence artificielle (IA), techniques que l’on a vu parcourir les chapitres précédents à travers les deadbots et autres chatbots. Un « bestiaire de l’IA » y est présenté, à partir de la sélection de quatre figures produites à l’aide d’outils d’IA générative, en mesure de créer des hybrides à partir de textes (prompts) associés à des bases de données d’images. Il en va ainsi de Loab qu’évoque Nova en introduction du chapitre (p. 145), un visage de femme particulièrement inquiétant, partagé par Steph Maj Swanson en 2022 sur le réseau X/Twitter. Aujourd’hui, nous pourrions ajouter que les deep fake s’inscrivent dans cette mouvance, à l’instar de ce film en noir et blanc, circulant su les réseaux, se présentant comme une archive sensée « expliquer » l’origine des pyramides d’Égypte, dans lequel des géants manipulent de grosses pierres au milieu d’humains qui s’affairent autour d’eux, ce que l’équipe du Dessous des images sur ARTE a récemment décrypté. Mais l’inquiétante étrangeté de ce « réalisme sans réel », selon l’expression de Grégory Chatonsky, a été sondée par nombre d’artistes, comme Hito Steyerl, ou Pierre Huyghe dans son installation Uumwelt, en 2018. Artistes qui, disposant ces images dans l’espace d’exposition, conduisent à nous interroger sur la place qu’elles occupent dans notre vie.
Que retenir de ce parcours, au-delà du constat de la pluralité des relations que nous établissons avec ces entités, et de l’éventail d’émotions, de façons d’agir et de communiquer qui en résulte ? Nova reconnaît dans sa conclusion que « les entités du merveilleux ne sont plus modelées par des traditions locales, mais par une combinaison de puissance technique et de modalités d’expression propres aux technologies numériques » (p. 185). Si, comme il le précise encore, « de telles reprises relèvent cependant moins d’une survivance de strates anciennes que de manifestations des relations sociales contemporaines » (p. 178), c’est bien le diagnostic des temps présents que cette ménagerie formule qui peut être davantage sondé : [U]ne nouvelle étape du merveilleux est en cours. Celle-ci est en continuité avec le passé, mais reflète aussi les ruptures du présent. Qu’il s’agisse de changements techniques d’une sophistication inédite, de la toile de fond économique et politique dans laquelle de nouveaux mécanismes d’aliénation se déploient ou des dommages environnementaux causés par une telle infrastructure matérielle, les mutations sociotechniques à l’œuvre viennent sans cesse alimenter la production de curiosités aussi inquiétantes que fascinantes. (p. 188)
À ce titre, cette ménagerie numérique n’est pas très éloignée d’une autre, présentée par l’anthropologue Alexandre Laumonier dans son livre brièvement intitulé 6/5, qui donne la parole à Sniper, un algorithme de trading de haute fréquence (HFT trading), circulant dans une infrastructure informatique peuplée de personnages répondant aux noms de Dagger, Sniffer, Guerrilla, Shark ou Razor. Ces programmes qui agissent désormais en toute autonomie, suscitent pour cette raison ce même mélange de curiosité et de crainte. Si, à la différences de la plupart des êtres évoqués par Nova dans son ouvrage, ces entités artificielles ne sont pas accessibles au commun des mortels, le livre de Laumonier semble répondre à l’invitation de Nova, en conclusion, à « prêter attention à d’autres protagonistes tout aussi présents […] parce qu’il convient de prendre conscience de la place importante qu’ils occupent dans notre vie quotidienne, mais aussi parce qu’ils jouent indirectement un rôle dans les multiples facettes de la crise écologique, comme en atteste le poids énergétique et hydrique croissant des techniques d’intelligence artificielle » (p. 186-187).
Le merveilleux demeure ainsi une notion profondément ambivalente, et pas uniquement en ce qu’elle articule fascination et crainte, attraction et répulsion. Mais aussi parce que, si elle renvoie à un acte, a priori salutaire, de résistance à l’égard d’une certaine rationalisation générale du monde qui participe de son appauvrissement, elle signale aussi, et de façon bien plus problématique l’insaisissabilité des technologies informatiques pour l’immense majorité des individus qui y recourent quotidiennement. Ces « boîtes noires » ( ordinateur, téléphone portable, IA, etc.) génératrices de fascination peuvent même participer d’un phénomène plus inquiétant. Évoquant « le recours aux métaphores magiques fréquentes dans l’histoire de l’informatique », visant à susciter l’intérêt du consommateur, Nova écrit ainsi que « l’on peut se demander si l’emploi de métaphores fabuleuses ne serait pas une manière d’entretenir une certaine méconnaissance », […] presque d’une forme d’infantilisation dans la mesure où elles renforcent le manque voire la rétention d’informations quant au fonctionnement de ces objets numériques » (p. 180). Perception magique des nouvelles technologies, qui encore une fois, n’est pas nouvelle : elle agaçait, déjà, un Robert Rauschenberg dans son entretien avec Gail R. Scott dans Maurice Tuchman, lorsqu’il évoquait la place de la technologie dans son travail, dans A Report on the Art and Technology Program of the Los Angeles County Museum of Art 1967-1971, 1971 (« My piece is not the work of a magician »… p. 284).
Reconnaissant ces risques, Nova semble toutefois privilégier une lecture plus positive. L’emploi d’une terminologie qui emprunte au merveilleux est aussi, selon lui, une façon de s’approprier ces réalités techniques obscures qui ont une véritable influence sur nos vies, et de les traduire en des phénomènes un peu plus compréhensibles. Ceci pourrait alors être perçu comme « spécifique d’une phase transitoire de domestication » (p. 180).
En personnifiant le mode opératoire de programmes et d’outils, la langue leur attribue implicitement un comportement et des capacités d’action. Et, ce faisant, elle implique toute une gamme de relations, de manières d’interagir avec cette entité et de s’en occuper. […] La convocation de diverses créatures du merveilleux, écrit Nova, souligne […] la singularité des objets numériques et les risques qu’ils portent. Elle permet d’abord de souligner la démesure et les proportions gargantuesques de certains de ces programmes […]. Mais surtout, elle rend compte de leur comportement surnaturel ou aberrant. (p. 179).
Au final, ce recours au merveilleux peut être interprété comme « un moyen efficace d’évoquer des menaces plus ou moins lisibles et les moyens de s’en défendre. Il s’appuie à cet effet sur des analogies qui rendent les concepts techniques plus compréhensibles » (p. 180). Comme toute métaphore, précise l’auteur en toute fin d’ouvrage, les termes constitutifs de sa ménagerie numérique « embarquent avec eux un point de vue sur le monde, constitué d’un ensemble de références, de connotations ou de présupposés, ainsi que d’usages et de manières de faire » (p. 188-189). « En identifiant des expériences telles que des pannes ou des glitchs à des entités, en appréhendant comme des êtres des outils, des programmes informatiques, des personnages de jeux vidéo, des phénomènes inexplicables ou des menaces dans nos machines, nous mobilisons ce que George Lakoff et Mark Johnson nomment des “métaphores ontologiques” ou, plus simplement, des références qui aident à désigner des situations, à évaluer leur importance et à attribuer des causes à des phénomènes insaisissables » (p. 189). Citant Lakoff et Johson, encore : « À leur manière, ces métaphores créent des réalités, en donnant lieu à tout « un réseau cohérent d’implications qui met en valeur certains traits de la réalité et en masque d’autres [26] » (p. 189)
Reste cependant ouverte la question de l’instrumentalisation politique du merveilleux sur Internet, comme a pu, par exemple, récemment l’analyser Norman Ajari à travers une critique de l’esthétique du cyberfascisme aux Etats-Unis, courant qui a su parfaitement s’approprier le Dark Gothic – et que la trajectoire, rapportée dans le documentaire Feels Good Man, 2000, de Pepe The Frog, créature initialement bienveillante inventée par Matt Furie dans le comics Boy’s Club (2005), devenue en 2008 un mème Internet récupéré par l’alt-right qui le transforme en symbole raciste, ne fait que confirmer. Cette persistance, voire ce retour en force du merveilleux, bien lisible à travers l’actualité des créations et expositions qui multiplient encore les références au Moyen-Âge, ne constitue-t-il pas, dans cette perspective, un « réenchantement » problématique ? Qu’est-ce qui distingue fondamentalement l’Endarkenment (notion convoquée pour décrire l’œuvre de Kévin Bray et qui consiste en une inversion des valeurs des Lumières) du Dark Enlightment ? Autrement dit, à force de taper sur la raison et les Lumières (qu’il faudrait au passage cesser de caricaturer dans une opposition binaire ; bref, relire par exemple Todorov), on ne devrait pas s’étonner de l’orientation du paysage politique international.
Me vient soudainement l’idée de recourir à une IA, nourrie des nombreux écrits de Nicolas Nova, afin de poursuivre avec lui la conversation, sur ces sujets et possibles ouvertures. Mais en fait, non.
PS : Merci à Garam Choi pour ses retours et suggestions.
Nicolas Nova (1977-2024) était socio-anthropologue, chercheur et professeur à la Haute école d’art et de design de Genève. Depuis son premier livre en 2009 sur les médias géolocalisés , il explorait en éclaireur la culture numérique, les pratiques en marge, et les imaginaires du futur, inspirant par ses analyses de nombreux artistes. TINA lui rend hommage avec deux compte-rendus (#61) au sujet de deux de ses derniers livres qui sauront, encore une fois, susciter de l’intérêt dans différentes communautés, bien au-delà de son champ disciplinaire.
Voici un formidable petit livre qui devrait être distribué dans les écoles d’art à tous les étudiants de première année. Non qu’il soit inutile par la suite, mais il pose clairement les bases pour l’approche sereine d’une pratique artistique qui ne serait pas d’emblée assujettie à la production d’œuvre. On ne dessine pas d’abord pour faire de l’art, on dessine pour voir. On dessine pour apprendre à voir, et avons-nous jamais fini d’apprendre ?
Apprendre à voir est l’objet de ces exercices d’observation. Il n’est pas spécialement question de dessin. Nicolas Nova s’inspire davantage des méthodes de sociologues, d’ethnographes, d’anthropologues, de géographe, de géologues ou d’écrivains, et quand il évoque des plasticiens ce sont plutôt des designers ou des artistes conceptuels que des dessinateurs.
Le livre est organisé en 19 chapitres. Chacun propose un ou deux exercices et suggère des variantes, accompagnés de conseils pratiques, de recommandations méthodologiques, de considérations éthiques, et suivi d’exemples d’activations, prestigieux ou plus confidentiels, repérés dans de multiples domaines de recherche. Il s’agit bien d’exercices. Des exercices à réaliser soi-même. A réaliser non pas une fois comme un exercice de grammaire, mais tous les jours comme un exercice de yoga. Le livre est bref (moins de 90 pages) mais il pourra vous occuper des années.
Rien n’interdit toutefois de parcourir ce livre juste pour la richesse et la diversité des exemples commentés. Quel plaisir de se retrouver en compagnie de Marc Augé, Walter Benjamin, Sophie Calle, Michel de Certeau, Julio Cortazar, Guy Debord, Annie Ernaux, Christophe Hanna, Tim Ingold, Franck Leibovici, Baptiste Morizot, Karen O’Rourke, Georges Perec, Francis Ponge, Raymond Queneau, Gilbert Simmondon, Jean-Paul Thibaud, Anna Tsing, et bien d’autres. Quelle chance de fréquenter leurs mille et une stratégies inventées pour apprendre à voir.
En retrouvant (parfois) et en découvrant (souvent) les exemples que nous offre Nicolas Nova après chacun des exercices on se surprend à s’en remémorer d’autres. Ainsi les fameuses lignes d’erre de Fernand Deligny, où le tracé de cartes des trajets dans l’espace de vie d’enfants autistes n’avait d’autre but que voir sans le filtre du langage. Ainsi encore les croquis de la série « this way Brouwn », lorsque Stanley Brown demandait son chemin à des passants qui traçaient pour lui sur son carnet des itinéraires schématiques. Mais loin de révéler d’éventuelles lacunes ces exemples complémentaires qui nous viennent à l’esprit montrent la puissance heuristique de l’inventaire établi par Nicolas Nova. Inventaire qui par simple juxtaposition fait émerger un concept capable d’agréger ensuite les matériaux épars que nous pouvons croiser, et leur conférer une signification enrichie par simple voisinage.
Nicolas Nova insiste à plusieurs reprises sur le respect de l’observateur vis à vis des observés. Il détaille les précautions méthodologiques prises dans le champ des sciences humaines par les enquêteurs-observateurs pour limiter les biais culturels, éviter un regard surplombant, s’abstenir d’intrusions indiscrètes et s’interdire toute captation prédatrice. Précautions dont s’encombrent malheureusement trop peu souvent les artistes pour qui faire œuvre importe plus que tout. Raison de plus pour recommander vivement ce livre aux étudiants en art.
L’idée même d’exercice, assez évidente en sport comme en musique, et pas seulement dans la phase d’apprentissage, ne va pas de soi dans le champ de la création où entrainement et répétition passent pour contraire à l’innovation. L’approche de Nicolas Nova montre au contraire que dans de nombreux domaines l’exercice régulier sédimente graduellement un fond d’expérience qui ouvre la voie à la découverte. Cette réhabilitation de l’exercice ne s’accompagne aucunement d’une nostalgie de la tradition ou d’une méfiance vis à vis de la technologie. Nicolas Nova, qui était chercheur en anthropologie numérique, encourage par exemple sans réserve l’emploi du smartphone comme un outil de notation utile à l’observation au même titre que le crayon.
Asseyons-nous sur un banc en compagnie du fantôme de Nicolas Nova, sortons notre calepin, respirons et prenons le temps de noter, lister, griffonner sans complexe ce qui nous entoure. C’est une façon de remarquer, de regarder, d’être attentif, une façon d’être présent au monde, une manière de vivre.
illustration : copie d’écran Google Street, vue du Café de la Mairie où Georges Perec s’est installé du 18 au 20 octobre 1974 pour observer la place Saint Sulpice et écrire « Tentatived’épuisement d’un lieu parisien« . Premier exemple du premier exercice « (In)exhaustivité ».
Le différé s’est creusé mais nous partageons tout de même tardivement nos impressions dunouvel an chinois devant la télévision il y a un mois.
À part Trump qui regarde encore la télévision ? Les familles chinoises le soir du nouvel an ? Pas sûr. Les parents, l’enfant unique et les grands-parents sont bien réunis dans le séjour devant le petit écran, devenu très grand, très plat et jamais éteint. Pour une fois le climatiseur souffle un peu d’air chaud mais on a gardé les doudounes sans manche des jours ordinaires. Devant la TV, oui, mais vaquant à ses occupations, allant et venant de la cuisine aux canapés, avec escales près de la table où l’on dîne en self-service, et finalement peu attentif aux variétés qui s’enchaînent, entrecoupées de dithyrambes enthousiastes par des couples de présentatrices et présentateurs aux sourires démesurés et aux tenues kitchissimes renouvelés à chaque apparition. Dans les coussins indifférents chacun pianote sur son smartphone sans lever le nez vers la télévision. On reçoit, poste et reposte des smileys, gif animés et mini-vidéos idiotes, des vœux de la famille ou des amis. En terme d’ambiance une radio ferait l’affaire. Mais l’émission télévisée annuelle du nouvel an sur CCTV reste une sorte d’institution et l’un des derniers rites depuis l’interdiction des pétards dans les grandes villes (et quels pétards ! chaque famille tirait alors l’équivalent du feu d’artifice d’un village français le 14 juillet). Elle a beaucoup perdu de sa popularité depuis l’éviction des humoristes qui moquaient le pouvoir à mots couverts. Subsistent quelques sketches bien pensants à l’humour indigent, mais globalement l’émission est pourtant dans son genre de très grande qualité. Curieusement sa sophistication semble inversement proportionnelle à l’attention qu’on lui porte.De notre soirée devant la télévision nous avons retenus trois séquences remarquables que nous vous recommandons de visionner sur le site web de CCTV. La première fait danser des robots, la seconde est militaire, la troisième s’affranchit de la scène pour se déployer à l’échelle d’une ville. Le tout n’est pas une charade mais un aperçu de ce que l’on pourrait définir en Chine aujourd’hui comme une culture pop officielle.
On connait les vidéos de démonstration de Boston Dynamics où des robots humanoïdes sautent, trébuchent, pirouettent. Il y a trois ans déjà deux robots anthropomorphe Atlas dansaient sur « Do you love me », mais c’était en vidéo et en studio. Là c’est plus fort, sur scène et en public. Ils sont une vingtaine et côtoient des danseuses sans les bousculer ni de les écraser en tombant. Car ces monstres doivent peser leur poids de tôle et de moteurs. Et ils piétinent allègrement de leur semelles d’acier un sol d’écrans vidéo. Là où des robots japonais auraient été blancs, mignon et souriants, ceux-ci sont noirs et inexpressifs et on les imagine sans peine tout juste sortis d’un entrepôt de l’armée. Ce ne sont pas leurs sémillants gilets riquiqui qui vont nous rassurer.
C’est un classique des émissions de variétés en Chine, et le téléspectateur étranger en reste bouche bée. L’armée de libération populaire dispose d’une académie des arts, où l’épouse de l’actuel président a fait carrière avec succès comme chanteuse. Il y a donc au moins une chanson patriotique et guerrière pendant la soirée du nouvel an, avec une chorégraphie à mi-chemin entre groupe sculpté révolutionnaire et entrainement de troupes d’assaut. On ne traduira pas les paroles qui évoquent un jeune soldat se préparant à tout quitter pour défendre son pays. II faut surtout apprécier ici la maitrise avec laquelle sont combinés les déplacements gymniques des soldats-danseurs, le mouvement incessant du plateau constitué de cubes vidéos escamotables (ou érectiles, c’est selon), et les projections virtuelles en 3D. Cet art très particulier témoigne de l’héritage esthétique des huit opéras modèles, seuls autorisés pendant la révolution culturelle, dont le célèbre ballet LeDétachement féminin rouge (1964).
Pour conclure cet aperçu de notre soirée TV du 29 janvier il faut subir un dernier extrait qui assène une démonstration délirante de la virtuosité sans borne des réalisateurs de l’émission avec cette séquence tournée à Chongqing. Spectacle télévisuel étrange dont les spectateurs sont devenus le matériau premier, filmé, dirigé, agité, synchronisé, euphorisé, tandis que nous-mêmes sommes réduits devant l’écran à un regard sans corps capable de se glisser le long d’un métro filant à pleine vitesse et assez fluide pour traverser l’habitacle de trois taxis bloqués dans un embouteillage avant de s’engouffrer dans un troisième alors qu’une actrice en descend et se mêle à la foule en chantant. A ce point on ne sait plus où on est. Un train de marchandise entre en gare comme au premier temps du cinéma. Des enfants dessinent sur les containers de la mondialisation heureuse. Des motards s’élancent sur un pont suspendu. La ville entière devient le plateau de l’émission et quand un plateau circulaire plus conventionnel apparaît un instant il est entouré en guise de public d’un bon millier de voitures dont les phares affichent du pixel art au rythme de la musique. Ce sont évidemment des SUV M9, le tout nouveau modèle made in Chongqing de la marque Aito (acronyme de Adding Intelligence To Automobile). Et comme cela ne suffit pas on ajoutera encore un ballet de drones lumineux devant un skyline étincelant. Le tout en un concentré hyperdense de six minutes d’acrobaties vidéographiques qui ferait passer rétrospectivement l’interminable ouverture des jeux de Paris pour une petite kermesse de patronage.
Quoi de mieux pour vous dire le Transsibérien Que des retours à la ligne Avec sutures et chutes J’y suis et on démarre Dans l’ordre mais à rebours Je raconte après coup On y va Jour 0 La nuit tard déjà et je quitte Moscou et ses clochers coiffés de Chapiteaux-litchis chapiteaux-baozi chapiteaux-xiaolongbao Et chapiteaux-meringues On est encore quand même en Europe non Mais mettez l’accent chinois sauf à meringues Donc le train en fait le train est vieux zut J’avais ouï dire flambant neuf Mais il y a des douches à cent cinquante roubles et dehors il neige Joyeux présage Mon seul voisin de compartiment s’appelle Aleksei On parle un peu je ne sais pas de quoi Puis on parle de Veronika ça je comprends Les photos parlent De moins en moins de vêtements « Magnifik » dit Aleksei le quasi-francophone J’approuve poliment Puis des pieds nus arrosés de champagne magnifik mais ça Ça vient d’internet Aleksei Sans doute faut-il que je dorme pour me réveiller sur le permafrost Déjà demain déjà décembre et toujours la banlieue C’est grand Moscou ça secoue Je dors en hauteur et en-dessous il mange C’était donc vrai Les Russes mangent quand ils veulent même après minuit Patates lyophilisées que le samovar dégourdit lentement J’éteins ma lumière prêt à me faire empaler par les fuseaux horaires Jour 1 Kirov Aleksei dort Moi j’ai dormi après Vladimir C’est une ville Six cents kilomètres en douze heures et il neige et le paysage est enneigé Jusqu’au bout certainement Jusqu’à Vladivostok mais moi je vais à Pékin En Chine Ici c’est le Nord de l’Ouest du Kazakhstan C’est assez précis point d’interrogation Bon À nouveau les idées que donne le train Non le train-train C’est-à-dire des-idées-à-tirets des idées-wagons point de suspension Car le train n’est point un moyen de transport Mais un outil de mesure Mesure géographique-intellectuelle culturelle-imaginaire paysagère Et pensez que mea culpa Je n’ai lu ni Dosto ni Tolstoi ni Maïakovski Mais j’ai vu Stalker alors Taisez-vous et lisez avec les liaisons et surtout les diérèses taisez-vous et lisez Sortez Smartphone en main et gueulez En majuscule, dodus, les bras en croix Donc au-dessus du Kazakhstan roulant roulant et la nuit à venir menace déjà mon matin Mais l’important Ce n’est pas ça l’important L’important c’est l’Âme russe pas besoin de lire les susmentionnés pour comprendre qu’elle est dans la certitude d’un espace sans fin Dans mon vertige devant la carte l’Âme russe dans les visages penchés les tatouages Dans le dos de Moscou derrière l’épaule du Kremlin À mûrir depuis toujours cette certitude millésimée Qui rassure ou enivre Certitude d’un territoire où il y aurait de l’or du pétrole de la tune Mais le plus sûr c’est qu’il y aura toujours de la solitude ici pour tous en masse pas de jaloux Bon Mon économie écologique reste à organiser alors que le monde tourne Sous nous immobile Immobile sans s Nous est un seul Un seul qui roule Donc maladroit et gourd la faute à quoi Une fourchette pour manger des yaourts Une gourde de métal qui brûle quand je l’emplis au samovar du bout du wagon Voiture 5 C’est chez moi Moi guindé pas encore habitué Moi qui hallucine déjà qu’il y ait encore des villages dans la désolation Comment l’Homme peut choisir de s’arrêter là pensais-je Mais le moi de maintenant vous dit que le moi de l’alors n’avait encore rien vu Penses-tu Glazov Parce qu’il faut bien un rythme Marquer les coups Les gares ça marche ça hache Un quai une pendule rouge un thermomètre du cyrillique Entre deux barreaux de l’échelle du temps Balbec je rigole Balesino République d’Oudmourtie Moi non plus ça ne me parle pas Pas lu Pouchkine « Fresh luft » dit Aleksei Ok papy on sort prendre l’air Il a décidé que notre langue commune serait l’allemand Pourquoi pas « Meine liebe Frau » dit-il encore C’est Veronika pas moi la liebe Frau Le pire c’est que je comprends Svetlana la cheffe de la voiture 5 et ses collègues Déglacent les essieux à grands coups de pique De trique De truc Le mec du compartiment 6 est énorme énorme et fume fume Tout son soûl Toute son âme avant l’enfermement Le mouvement Le Moins deux dit la gare Très fresh le luft J’achète un mug estampillé me fais un thé Le jour s’en va six jours de train ce ne sera pas long Sept nuits oui Le temps n’existe plus c’est la première fois que je le pense Mais vous verrez ça a son importance Dans un train à travers neiges Je revois l’auberge de jeunesse moscovite Un jour avant Mille ans plus tôt Mon horloge interne a des sursauts de répulsion d’anticipation de perdition des hauts-le-cœur des à-coups On reroule hein À nouveau l’Œil de Moscou roule La Langue de Moscou Les muscles flasques de Moscou qui sortent exercer leur droit de cuissage Sur leurs terres sans fin Soit-disant autonomes Dehors les lumières Donc il y a du monde dans ces villages si loin du monde De ce que je croyais être le monde Mais non Le monde c’est ça Perm Aleksei descend Da tout ça tout ça Aleksei Bonjour à Veronika On repart sans lui Il m’a laissé sa cuillère Zéro degré dehors Demain j’explore le train Il faut profiter des plaisirs un par un pas trop vite Perm Grande ville pleine de tours et sûrement de tristesse mais bon Ville de Veronika aussi Quelqu’un prendra la couchette sous la tienne à Ekaterinbourg Me dit Svetlana en substance Ok je m’en fous un peu je partage ma chambre Je partage le cocon de confort qui sinue sur les terres les plus hostiles du monde J’espère qu’au moins j’amoindris mon bilan-carbone Ekaterinbourg ça fait rêver non comme les noms des villes en Californie On est la Beat Generation de Russie Jour 2 Donc j’ai dormi Oui jusqu’à midi Tu sais le sommeil quand on l’a ici mieux vaut le garder en profiter Un réveil du travail ce serait gâcher Ishim Oui c’est du russe De l’autonome de je-ne-sais-où peut-être Un train Tchita-Moscou sur le quai d’en face Hier à Ekaterinbourg c’était un Moscou-Vladivostok qu’on attendait Comme quoi la ligne roule J’ai du réseau d’ailleurs le temps de trois mots pour ma grand-mère Mais je pense à tout le monde Qu’est-ce que je suis sympa et comme je me marre Le ciel est bleu C’est pas si mal comme vers non Le ciel est bleu À Moscou il était couleur mandarine pourrie à Ishim il est bleu Moi ça me va J’aurais bien pris l’air mais je suis dans mon long caleçon de soie Peut-être avant le soir J’en doute Mais si oui alors je sortirai courir Faire attention quand même Un contrôle arrive vite Il n’y a que moi qui rigole ici rappelle-le toi rappelez-vous le Les autres travaillent Sont utiles et tout Mais moi aussi moi aussi Mon désir de voyage est une marchandise mon désir tout court une devise Je dois bien avoir mon utilité En tout cas j’ai plein d’amis Départ Des routes verglacées Des maisons toutes petites Des traces de pneus-neiges sur les étangs congelés Une tente sur une rivière blanche Ici aussi la neige est drôle ? Non Habituelle utile peut-être Dans l’Oural même le soleil est un vieillard C’est là l’Oural C’est pas haut hein Plutôt plat J’ai dû rater les montagnes Yuri s’appelle le chef de wagon Bourru comme ses paysages L’Âme russe encore pas besoin de livre Bourru alors que je lui ai acheté ce super mug Je bois du thé sans arrêt grâce à lui Mais bourru C’est comme ça qu’on tient son wagon Je préfère sa collègue Svetlana ou mon nouveau voisin Yuri je l’ai en grippe Bon Dehors les bouleaux Je me suis lavé au lavabo C’est vieux mais propre en fait Puis il y a des prises Ça tremble Le clavier non le carnet oui ça tremble C’est ma vie désormais Moins sept -7°C Quelques humains dehors à pied Une voiture à l’arrêt Puis rien Pas d’ours pas de loup pas de vie Même pas d’oiseau Au moins il y a de la place pour le futur Pas des masses de rivières On gardera la neige pour la boire en été Les paysages collent aux yeux Personne en tout cas ni moi ni mon nouveau voisin ne peut détourner le regard Le grabataire soleil se couche depuis des heures Enfin il suit l’horizon quelques degrés au-dessus des cheminées des panaches de fumée Il longe tout ça On ralentit Paysage rouille Omsk ? Da. Omsk. Une heure de plus Je sors courir et sauter Moins huit J’ai connu pire j’en parle tout le temps En Mandchourie Du passé tout ça Je rentre diner ou déjeuner Bouffer quoi D’abord une bière au resto Faut claquer les roubles avant la Chine Putain ça y est je me dis encore Le temps a disparu J’ai compris Ce train sera ma maison mon hôpital mon bureau mon supermarché ma librairie toute la vie J’adore qu’on roule J’aime autant ça que les gens dans les dictatures aiment leur pays Cet amour un peu comment dire suspect quoi J’adore qu’on roule et j’adore me dire qu’on roule c’est comme penser à son cœur qui bat En moins flippant Prisonniers d’une abscisse condamnés à une ligne à la ligne Une ligne de vie Moscou-Vladi Dans le resto de fer forgé trois employées boivent du thé plus noir que les ténèbres qui tiennent le train dans leur poing crispé Elles abandonnent leur maison famille ou tout ce qui les concerne un peu plus que ça dehors Ce rien Ce nulle part Ce paradis Moi je m’amuse grâce à leurs vies bizarres Elles jouent aux cartes Une gare moins onze Éclatent de rire si seulement j’avais eu mon appareil photo j’aurais pas eu besoin de l’écrire C’est contagieux ce rire russe Moins onze donc Le temps devient température La dernière utile unité On avance dans le froid On vieillit à l’envers ou pas On s’enfonce On perd le temps enfin surtout Il n’est plus à nous nous a perdu ne nous est plus Pas à moi Moscou-Pékin Ma couchette Cette nuit Novossibirsk Peut-être avant minuit Mais le temps a disparu j’ai dit Je vais pisser et Tatiana m’expulse manu militari C’était pas Svetlana Vraiment pardon Tatiana deux jours de méprise une vie de goulag Elle ferme les toilettes à l’arrêt Sans rire avec ses yeux-glaciers Non c’est pas Novossibirsk dit-elle Les autres sortent fumer Claquettes sans chaussettes Des types vendent des chapkas sur le quai Fourrure véritable je dirais Барабинск Moins douze Un fuseau de plus Je n’en peux plus On roule roule dans l’abstraction Si loin de la mer Notre métaphore de fer continue de hurler Rythmique Cyclique Peut-être qu’au retour je ne serai plus seul Dix-huit minutes à Novossibirsk Quai trois En face un Moscou-Vladivostok stationne deux heures J’aimerais pas être à leur place à l’arrêt longtemps Jour 3 Réveil en Sibérie Tu fais ça souvent toi Te réveiller en Sibérie Waw la Sibérie Kozulka Magnifik je me dis et pourtant Aleksei est loin Loin dans l’espace-temps Les maisons sont minuscules Ou très grandes communautaires sans aucun doute Je suis con les ours doivent hiberner d’où leur absence Le soleil ne fait même plus semblant de se lever maintenant Il clignote Dans les sapins Roule juste sur les crêtes rondes Pas de zénith juste rising up and rising down Mother Russia in my cup Depuis quand on a un nouveau Je ne sais plus Il a insisté pour dormir en bas aussi Yuri a plié Il doit aimer la poigne la volonté Pas comme quand je pose mon pull sur la couchette en haut à droite Ça Ça il aime pas J’ai pas de poigne en russe Yuri tu le sais Mange tes morts tiens Couchette de merde Depuis quand on a un nouveau Je ne sais plus mais avec l’ancien ils sont devenus amis C’est ça la langue ce qui nous fait humains ce qui me fait babouin En hauteur Mais ils m’aiment bien aussi Mes colocs Yura et Denis prononce le s Le bavard le taiseux Le disert l’écouteur Comme ça c’est simple À Krasnoïarsk on aura fait la moitié presque Pas envie qu’on arrive Tiens C’est drôle non Il me semblait que ça semblerait long Bah non C’est juste Juste un « Nickel aluminium » dit Denis D’où la brume polluée de Krasnoïarsk grande ville sinistre La Shenyang de Russie La Tchernobyl du présent La Venise de l’horreur Ici on n’aime pas Greenpeace ou Greenpeace n’aime pas ici fait encore Denis secouant sa main russe devant son nez russe Qui ils peuvent bien appeler les deux amis Au téléphone Au fait je ne surveille plus du tout mes affaires mes trucs chers Je préfère faire confiance sinon c’est chiant Si vous lisez j’avais raison
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Adrien Blouët est né en 1992. Diplômé des Beaux-arts de Paris en 2017 et post-diplôme de l’école Offshore à Shanghai. Il a publié « L’absence de Ciel » en 2019, « Les immeubles de fer » en 2021 (prix Écrire la Ville 2022), et « Comment ne pas devenir écrivain voyageur » en 2024, aux Éditions Noir sur Blanc / Notabilia. https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/auteur/adrien-blouet-2/ https://www.adrienblouet.info/
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Note Selon le Washington Post des instructions ont été envoyées par l’administration Trump aux responsables des programmes de la Fondation Nationale pour la Science (NSF) afin de supprimer le financement de tout projet de recherche comportant l’un de ces mots.
En traversant un jardin, nous nous trouvâmes de l’autre côté de l’académie, où, comme je l’ai dit, résidaient les savants abstraits.
Le premier professeur que je vis était dans une grande pièce, entouré de quarante élèves. Après les premières salutations, comme il s’aperçut que je regardais attentivement une machine qui tenait presque toute la chambre, il me dit que je serais peut-être surpris d’apprendre qu’il nourrissait en ce moment un projet consistant à perfectionner les sciences spéculatives par des opérations mécaniques. Il se flattait que le monde reconnaîtrait bientôt l’utilité de ce système, et il se glorifiait d’avoir eu la plus noble pensée qui fut jamais entrée dans un cerveau humain. Chacun sait, disait-il, combien les méthodes ordinaires employées pour atteindre aux diverses connaissances sont laborieuses; et, par ces inventions, la personne la plus ignorante pouvait, à un prix modéré et par un léger exercice corporel, écrire des livres philosophiques, de la poésie, des traités sur la politique, la théologie, les mathématiques, sans le recours du génie ou de l’étude. Alors il me fit approcher du métier autour duquel étaient rangés ses disciples.
Ce métier avait vingt pieds carrés, et sa superficie se composait de petits morceaux de bois à peu près de la grosseur d’un dé, mais dont quelques-uns étaient plus gros. Ils étaient liés ensemble par des fils d’archal très minces. Sur chaque face des dés étaient collés des papiers, et sur ces papiers on avait écrit tous les mots de la langue dans leurs différents modes, temps ou déclinaisons, mais sans ordre. Le maître m’invita à regarder parce qu’il allait mettre la machine en mouvement. A son commandement, les élèves prirent chacun une des manivelles en fer, au nombre de quarante, qui étaient fixées le long du métier, et, faisant tourner ces manivelles, ils changèrent totalement la dispositions des mots. Le professeur commanda alors à trente six de ses élèves de lire tout bas les lignes à mesure qu’elles paraissaient sur le métier, et quand il se trouvait trois ou quatre mots de suite qui pouvaient faire partie d’une phrase, ils la dictaient aux quatre autres jeunes gens qui servaient de secrétaires. Ce travail fut recommencé trois ou quatre fois, et à chaque tour les mots changeaient de place, les petits cubes étant renversés du haut en bas.
Les élèves étaient occupés six heures par jours à cette besogne, et le professeur me montra plusieurs volumes grand in-folio de phrases décousues qu’il avait déjà recueillies et qu’il avait l’intention d’assortir espérant tirer de ces riches matériaux un corps complet d’études sur toutes les sciences et tous les arts. Mais il pensait que cette entreprise serait grandement activée, et arriverait à un très haut degré de perfection, si le public consentait à fournir les fonds nécessaires pour établir cinq cents machines semblables dans le royaume, et si les directeurs de ces établissements étaient obligés de contribuer en commun aux différentes collections.
Je fis de très humbles remerciements à cet illustre personnage pour les communications dont il m’avait gratifié, et je l’assurai que, si j’avais le bonheur de revoir mon pays, je lui rendrais justice en le citant parmi mes compatriotes comme l’unique auteur de cette merveilleuse machine. Je désirai prendre le dessin de sa forme et de ses divers mouvements : on a pu le voir dans les planches ci-dessus. Je dis encore à l’académicien que, nonobstant l’usage établi chez les savants en Europe de se voler mutuellement les inventions, ce qui laisse toujours quelques doutes sur le véritable inventeur, je prendrais de telles précautions, que l’honneur de sa découvertes lui resterait tout entier.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1726