Depuis l’été 2024 et le lancement de la revue TINA quatre slogans (punchline, phrases de motivations) sont mis en avant, sur des badges, comme intention, comme visée.
IL FAUT TOUT REPRENDRE JE CONTRÔLE MON NARRATIF HOULALA C’EST DUR AUJOURD’HUI À LIRE DE TRÈS PRÈS
Pour cet article #250 nous cherchions comment illustrer en photographies ces slogans, sans légende. Voici nos tentatives.
Photographies par Christine Lapostolle, Frédéric Moulin, Pierre Ménard, DeYi Studio, Éric Arlix.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1919
Ma tante Léonie m’avait fait héritier en même temps que de beaucoup d’objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune liquide – révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je n’avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer cette fortune jusqu’à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible rendement qu’il jugeait particulièrement solides, notamment les Consolidés anglais et le 4 % russe. « Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n’est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. » Pour le reste, mon père lui dit en gros ce qu’il avait acheté. M. de Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations : comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter que par un signe d’intelligence à peine avoué, au sujet de celle qu’on possédait ; d’autre part, comme il était lui-même colossalement riche, il trouvait de bon goût d’avoir l’air de juger considérables les revenus moindres d’autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il n’hésita pas à féliciter mon père de la « composition » de son portefeuille « d’un goût très sûr, très délicat, très fin ». On aurait dit qu’il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un mérite esthétique. D’une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous vous croyiez seul à connaître, lui dit : « Mais si, je me suis amusé pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était intéressante », avec le sourire rétrospectivement captivé d’un abonné qui a lu le dernier roman d’une revue, par tranches, en feuilleton. « Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l’émission qui va être lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les titres à des prix tentants. » Pour certaines valeurs anciennes au contraire, mon père, ne se rappelant plus exactement les noms, faciles à confondre avec ceux d’actions similaires, ouvrit un tiroir et montra les titres eux-mêmes à l’ambassadeur. Leur vue me charma ; ils étaient enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme certaines vieilles publications romantiques que j’avais feuilletées autrefois. Tout ce qui est d’un même temps se ressemble ; les artistes qui illustrent les poèmes d’une époque sont les mêmes que font travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux penser à certaines livraisons de Notre-Dame de Paris et d’œuvres de Gérard de Nerval, telles qu’elles étaient accrochées à la devanture de l’épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative de la Compagnie des Eaux.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Dans les cafétérias des musées, des rêveries. Dans les cafétérias les muses, dans une autre langue, regardent la carte des boissons. On repense depuis ces endroits aux tableaux que l’on vient de voir, au périple qu’on effectue, aux amis. Qui aurait aimé quoi ? Qui m’a déjà parlé de cette peinture-là ? En face de moi la vieille dame japonaise aux dents abimées lit et prend soigneusement des notes dans un carnet comme si elle était chez elle. Reflets verts jaunes de sa cuillère à thé infusant dans une tasse de verre transparent. Un serveur attend ma commande. Sur la carte un vin d’Afrique du sud porte ton nom. Ce n’est pas l’heure du vin, mais, comme dans un tableau de Vermeer, je vais le boire. En pensant à toi. Je pense à toi. Si seulement tu étais près de moi. Écrire sur un petit appareil un message qu’aussitôt ailleurs l’autre reçoit. Tu es seul dans ta cuisine, c’est la fin de l’après-midi. J’imagine – un citron, deux pommes, quelques noix, le reflet de ces fruits sur l’assiette en métal, le reflet d’un verre sur la table, le reflet de la fenêtre dans les verres. Tu regardes depuis cette fenêtre le port de la ville où tu vis. Tu écris Amsterdam. Oui, Amsterdam, j’aimerais bien y être avec toi, écris-tu. Nous trinquons par sms interposés. Le verre, le tableau, la Hollande, la dame japonaise, le voyage. Vermeer est là. Tu dis, je suis rentré hier, je repars demain. La peinture. Je pense à toi. J’avale une autre gorgée du vin dont je t’ai parlé dans le sms et qui porte ton nom. La femme aux ongles roses tient entre ses mains le bulbe du verre dans lequel la pièce est contenue en reflet. Elle sourit. Le breuvage qu’elle va absorber fait déjà flotter l’espace alentour.
TINA Street, une nouvelle rubrique dans TINA online : Changle road, Shanghai
À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA. Le principe est simple : arpenter une rue du début à la fin (ou l’inverse) et noter librement ce qui retient l’attention en passant, sans préoccupation d’inventaire systématique ni orthodoxie documentaire ; au risque du tourisme et de l’exotisme mais plutôt du côté d’une esthétique du divers. Juste un regard piéton singulier à un moment donné dans une rue particulière. Le premier article de cette nouvelle rubrique concerne la rue ChangLe à Shanghai, parcourue par Yann Moulier Boutang.
Cela commence comme souvent à Shanghai dans des panneaux de chantier ni beaux ni laids, simplement immenses et derrière des grues. On cherche les trottoirs mangés par les travaux qui nous déversent sans ménagement après une centaine de mètres sous une autoroute suspendue très haut. La rue ChangLe qui commença peut-être derrière nous autrefois, on y accède à travers des passerelles suspendues ou bien en coupant vers un grand square à droite.
Greffé sur la courbe de la rue ( la voilà pour de bon), et ses rainures pour guider les aveugles, un très grand square, en fait une forêt d’épicea très hauts et une bordure sauvage d’herbe. Interdit à tout (chien, nageur, pêcheur tennis, ballon, cerf-volant, golfe, badminton, escalade, vélo, feu d’artifice, camping), sauf à un merle noir probablement moqueur. En face, les façades à l’ombre avec des échoppes et des galeries d’artistes (Jim Wu Gallery) désertées. Elles sont habitées pour de vrai, avec des habitants qui font sécher leur linge sans complexe aucun (nappe rouge, drap rouge, pantalon beige ou jaune, survêtements noir et bleu qui font un peu combinaison spatiale).
Mon appareil était au bout de son jus ; pas de câble pour se connecter à la batterie de secours pourtant pleine ; plus de possibilité de photos mais je souviens sans image témoin. La rue ChangLe abrite ensuite à gauche, un solide bâtiment en bon état, l’Académie de Sciences Sociales qui se poursuit par diverses écoles. À tribord, vouées à la démolition, murées, ou entrouvertes sur des passages intérieurs d’anciennes usines, squattés il y a peu, des corniches ornées de frontons dont on prendrait volontiers l’empreinte pour les sauver de la démolition pendante à en juger par les résidences gratte-ciel derrière. Sur bien quatre cents mètres hôtels, résidences. La rue s’est normalisée : avec des résidences récentes.
Un peu plus loin une librairie fait penser à un café dans lequel toutes les places assises sont occupées et dont nous ressortons presque aussitôt. Mais, miracle, à côté, en face une toute petite supérette, qui vend de l’électronique à côté des brochettes de saucisses des câbles en vente à un prix imbattable (une dizaine d’euro pour deux ) rendent ses yeux à mon appareil photo. Je découvrirais un jour plus tard qu’un petit défaut rend le chargement assez capricieux.
Pause café : En retrait de la rue, un café solo annonce une cour, un jardin et des tables en terrasse et deux ou trois beaux arbres qui changent des platanes massacrés systématiquement par un élagage sévère.
Déjà bien enfoncé dans la concession française, un coin de rue muré laisse augurer une démolition prochaine. Des peintures murales dans un style mi naïf, mi BD fait décor avec les bandes blanches du passage protégé ou avec les vélos bleus et jaunes. Un passant réel porte une chemise à bandes noires et blanches et va rentrer dans un café décor assorti.
Devanture d’une échoppe : un vase de plantes (fleurs d’eucalyptus montés en graine) et de fruits séchés (tomates ? kakis ?) artificialise de plus en plus la rue qui est mûre pour les boutiques de mode. Les arrière-cours sont de plus en plus léchées. Le parking vulgaire se transforme en jardin d’agrément à la japonaise.
Les jardins des villas sont rénovés comme des vitrines de luxe ou ne vont pas tarder à l’être. La patrimonialisation avance. Au 666 de la rue ( nombre maudit ou diabolique car il singe deux fois en le doublant le nombre de la Trinité) une plaque commémorative apposée sur la façade d’un vilain bureau de stockage de paquets envahissants remémore le site de BaoLi Tang ( la compagnie de production de cinéma ? ou quelque célébrité beaucoup plus ancienne ? . Impossible de lire et traduire les caractères chinois sur la photo.)
La rue ChangLe approche de la station Changshu Road sur la ligne 7, nous sommes en pleine ancienne Concession Française. Un mélange de boutique de luxe et d’échoppes Des feuilles non balayées s’entassent sur les tuiles dans un négligé savant qui tutoient des gros tuyaux d’aération dans les toitures, les arrières-balcons. Ferronneries dorées, villas opulentes. Les arbres qui ne sont pas des platanes, font l’objet d’un soin méticuleux des racines à leur cœur cimentés.
La rue finit en mur de fleurs tout récent. Des fleurs petites, très soignées. Comme Huashan, la rue dans laquelle elle donne de plus en plus fleurie elle aussi.
Exploration urbaine du 7 mars 2026, par Yann Moulier Boutang (photos et commentaires), en compagnie de Jean-Pierre Caliste et Paul Devautour.
Yann Moulier Boutang est économiste, professeur émérite de l’Université de Technologie de Compiègne-Alliance Sorbonne Université, président de l’association Multitudes et co-directeur de la revue homonyme. Il réside deux mois par an à Shanghai pour ses cours à l’UTSEUS (université sino-européenne de Technologie, Shanghai université).
Oui. La série The Beauty est une perle. Par ses mélanges de genres (SF-Gore-Thriller-drame) comme un méta-cinéma. Par ses mélanges de rythmes (rapide-lent-focus-enchainements rapides) comme des montages parallèles en temps longs et courts, des histoires dans l’histoire.
Bien sûr la critique est assez rude le gore ça n’emballe que moyennement des personnes qui ne pourront jamais vraiment intégrer la culture série Z la bricole les esthétiques kitchouilles.
Les rebondissements à gogo alternent avec les temps longs. Je ne peux rien révéler du scénario mis à part que la beauté tue. Mais l’épisode 11 n’est pas la fin. La suite programmée ? Pas sûr.
The Beauty 2025 Saison 1, 11 épisodes diffusés en 2026.
Kathy aime New York, aux USA la ville où elle est née. Kathy aime Tijuana au Mexique, la ville où elle est morte. Kathy aime la culture underground Kathy aime les stripteases Kathy aime le cut-up Kathy aime les magazines Kathy aime le théâtre Kathy aime les Spice Girls qu’elle a interviewé dans The Gardian. Kathy aime voyager Kathy aime Lulu de Wedekind Kathy aime la folie Kathy aime William S. Burroughs Kathy aime Marguerite Duras. Kathy aime son premier mari, Robert Acker Kathy aime être troublée par son identité, ce qui a pour conséquence que parfois, on ne sait plus qui est Kathy (elle) ni qui est Acker (son mari). Par exemple, Kathy est de genre féminin et Acker, de genre masculin. Les deux réunis, qu’est-ce que ça fait ? Une femme qui écrit comme un homme ! Kathy aime créer un parallélisme identitaire entre l’autobiographie (elle, Kathy Acker) et la personnification (Don Quichotte), en se jouant des pronoms et de la syntaxe conventionnelle.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Alors, Kathy aime Sade Kathy aime Stephen King Kathy aime le mouvement Fluxus Kathy aime Alain Robbe-Grillet Kathy aime Jean Genet Kathy aime Charles Dickens Kathy aime Marcel Proust Kathy aime Pasolini. Kathy aime Arthur Rimbaud comme toutes les Américaines de sa génération Kathy aime Gilles Deleuze. Kathy aime Œdipe parce que pour elle « c’est le pire enculé de la terre ! » Kathy aime le plagiat Kathy aime l’acupuncture Kathy aime la médecine asiatique Kathy aime la pornographie Kathy aime le punk Kathy aime le féminisme Kathy aime les minorités Kathy aime la violence
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Kathy aime les femmes Kathy aime les femmes parce qu’elle peut les maîtriser Kathy aime les femmes parce qu’elles sont un miroir avec elle dedans Kathy aime les hommes Kathy aime le téléphone pour faire des déclarations d’amour du genre : « S’il te plaît touche toi la bite parce que je ne pax pas te toucher la bite, maintenant » Kathy aime les homosexuels et les lesbiennes Kathy aime être touchée physiquement Kathy aime compter jusqu’à 10 quand elle fouette une femme : « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 » parce que comme ça elle peut ajouter : « Je n’ai jamais rien fait de tel auparavant ! » Kathy aime la liberté Kathy aime l’argent si l’argent peut s’entremêler avec la liberté Kathy aime les bisexuels Kathy aime les chiens Kathy n’aime pas Adolf Hitler mais son costume Kathy aime les tatouages Kathy aime l’Université de Californie à San Diego Kathy aime les cocktails explosifs.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Kathy aime les sujets controversés comme l’avortement Kathy aime les sujets controversés comme le viol Kathy aime les sujets controversés comme l’inceste. Kathy aime se battre contre elle-même Kathy aime le danger. Kathy aime la magie qui est une pratique qui a permis aux femmes de s’élever dans le monde Kathy aime les aventures Kathy aime rechercher les aventures Kathy aime rechercher les aventures même si c’est difficile à vivre Kathy aime être hyper-excitée Kathy aime l’Espagne de la république espagnole de 1931 Kathy aime la fin du monde Kathy aime ses seins. Mais ses seins ne l’aiment pas parce qu’un jour Kathy attrape un cancer à cet endroit précis de son corps et elle très malheureuse parce qu’elle n’aime pas la mort.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Voilà pour toi, L’amour aide à comprendre quelqu’un Même si c’est un sentiment Souvent difficile à vivre À cause de l’hétérosexualité Qui peut rendre les gens malades. Ça c’est Kathy qui le pense, Pas toi.
Toi, tu as surtout compris Kathy Acker Le jour où tu as regardé en DVD Godzilla contre Megalon Un film japonais qui est le 14ème volet D’une série de 30 films Qui racontent tous L’histoire interminable de Godzilla Dont Kathy dit : « Seul Godzilla qui non seulement n’est pas humain mais n’a pas non plus été fabriqué par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Mais remplaces le mot « Godzilla » par le mot « femme » et tu verras !
« Seule la femme qui non seulement n’est pas humaine mais n’a pas non plus été fabriquée par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Et puis remplaces le mot « femme » par le prénom « Kathy » et tu verras !
« Seule Kathy qui non seulement n’est pas humaine mais n’a pas non plus été fabriquée par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Tu as compris ?
Je vais te faire un résumé : jamais tu ne baiseras Kathy Acker parce que…
Kathy Acker aime baiser avec toi !
à paraître en janvier 2027 dans Petit éloge de la poésie aux éditions « Les Pérégrines ».
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 2013
Depuis la position qu’il occupe, vers la mi-octobre 2012, sur la côte sud de l’île d’Hengam, Wax, s’il s’y était maintenu sans discontinuer au cours des dix derniers mois, aurait pu être témoin des faits suivants, parmi beaucoup d’autres survenus pendant cette période dans le détroit d’Ormuz. Dans la nuit du samedi 11 au dimanche 12 août, à 3 heures du matin, le destroyer USS Porter, de la classe Arleigh Burke, entre en collision avec le pétrolier japonais (sous pavillon panaméen) Otowasan, de 160 000 tonnes de port en lourd. Le pétrolier aborde le Porter sur tribord et juste en avant de la passerelle, découpant dans sa coque, au-dessus de la ligne de flottaison, une gigantesque et cunéiforme ouverture, par où s’échappe, comme les ressorts et la bourre d’un vieux sommier, toute une quincaillerie électronique de haute précision. Comment l’équipe de veille à bord du Porter, en état d’alerte renforcée à l’occasion du transit dans le détroit d’Ormuz, et supposée attentive aux moindres mouvements d’embarcations minuscules, telles celles que mettent en œuvre les Gardiens de la révolution, comment cette équipe de veille a-t-elle pu se laisser surprendre par un navire de la taille de l’Otowasan, c’est une question sur laquelle le commandant Martin Arriola, relevé de ses fonctions dans les heures suivant la collision, aura tout loisir de méditer. (Il est vrai que cet accident n’est pas sans précédent, même au sein de l’US Navy, puisque un peu plus de trois ans auparavant, dans la nuit du jeudi 19 au vendredi 20 mars 2009 à 1 heure du matin, le sous-marin nucléaire USS Hartford, naviguant dans le détroit en immersion périscopique, avait heurté le fond du transport de chalands de débarquement USS New Orleans, assez violemment pour occasionner dans la coque de celui-ci une brèche par laquelle se déversèrent 25 000 gallons de fuel, et pour tordre son propre kiosque comme un vulgaire tuyau de poêle.) Dans la matinée du 16 juillet, à une heure non précisée par les sources que nous avons pu consulter, le pétrolier-ravitailleur USNS Rappahannock, dans les eaux côtières de Dubaï, ouvre le feu à la mitrailleuse lourde contre un bateau de pêche indien qui a négligé de répondre à ses sommations, tuant un membre de son équipage et en blessant trois autres. (Afin de ne pas trop charger la barque de l’US Navy, nous nous devons de signaler qu’un an et demi plus tôt, le 31 janvier 2011, dans les parages du détroit d’Ormuz, le croiseur USS Cape St. George, de la classe Ticonderoga, avait sauvé de la noyade et recueilli à son bord six pêcheurs iraniens dont le boute était en train de sombrer.) À une date indéterminée du mois de février, le pétrolier-ravitailleur Kharg, de la marine iranienne, accompagné du destroyer Shahid Naghdi (que d’autres sources identifient comme le Shahid Qandi), franchissent le détroit pour se diriger vers le canal de Suez, qu’ils passeront le 18 de ce mois, et de là, suppose-t-on, vers Tartous, le port syrien où les Russes disposent d’une base navale, ou au moins de « facilités ». (L’année précédente, déjà, au mois de mars, les Iraniens avaient fait sensation, dans les cercles limités où l’on s’intéresse à ce genre de choses, en déployant deux navires de guerre en Méditerranée pour la première fois depuis la révolution de 1979.) Le 21 janvier, alors qu’incidemment le porte-avions USS Abraham Lincoln se dispose à passer le détroit en compagnie de la frégate britannique HAIS Argyll, de la frégate française Lamotte-Picquet, de deux destroyers de la classe Arleigh Burke (comme le Porter) et de ce même croiseur USS Cape St. George qui un an auparavant a sauvé de la noyade les six pêcheurs iraniens, dix-sept personnes, pour la plupart des enseignants originaires de Mashad (d’après les informations que nous avons recueillies sur place dix mois plus tard), trouvent la mort dans le naufrage d’une petite embarcation assurant le transport des passagers entre l’île d’Hormoz et le port de Bandar Abbas, comme celles que nous observions tout à l’heure depuis les étages supérieurs de l’hôtel Atilar. Dans l’intervalle, et plus précisément dans la nuit du 24 au 25 mars, Wax aurait pu se voir lui-même, vêtu comme l’auteur de ces lignes d’une combinaison réglementaire de sécurité, et debout à ses côtés sur l’aileron de passerelle tribord, passer le détroit d’Ormuz, tous feux éteints, à bord de la frégate antiaérienne Cassard de la Marine nationale. Trois semaines plus tard, ayant débarqué entre-temps à Doha, il aurait vu le Cassard passer à nouveau le détroit dans les deux sens, sous un ciel couvert et avec une visibilité réduite, d’abord seul, afin de se porter dans le golfe d’Oman au-devant du porte-avions USS Enterprise, puis, au retour, en compagnie de celui-ci et de son escorte, composée du croiseur Vicksburg et du destroyer John Paul Jones. Peut-être est-ce le moment d’observer que cet ultime déploiement de l’Enterprise, âgé de plus de cinquante ans et promis à la démolition dès son retour à Norfolk, va donner lieu sur Internet à un véritable déferlement d’inepties conspirationnistes, dont la thèse principale est que les États-Unis, de concert avec Israël — car aucun complot ne peut se concevoir sans la participation des « sionistes » —, vont mettre en scène le torpillage du porte-avions (faisant ainsi l’économie de son démantèlement — comme la destruction des tours du World Trade Center avait épargné à leurs propriétaires les frais de leur restauration —, et sans égard pour la vie des quelques milliers de marins américains qu’il embarque), imputer traîtreusement cet acte de guerre à l’Iran, et disposer ainsi d’un prétexte solide, susceptible de vaincre les réticences des Nations unies, pour déchaîner leurs foudres contre ce pays.
Jean Rollin, Ormuz, POL, 2013.
image : Barrels Structure – The wall in suez Canal, Christo, collage 1967.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1836-1995
Alfred de Musset,La Confession d’un enfant du siècle (1836)
Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l’air qu’il avait respiré.
Christopher Priest,Le Prestige (1995, 2001 pour la traduction française de Michèle Charrier)
Une illusion se divise en trois étapes.
Tout d’abord, les préparatifs, qui permettent d’esquisser, de laisser deviner ou d’expliquer la nature de la tentative à venir. Les accessoires sont visibles. Des volontaires appartenant au public participent parfois à ce prélude, au cours duquel le magicien dispense autant de renseignements trompeurs qu’il lui est possible.
L’exécution qui, pour susciter le spectacle de la magie, associe une vie passée à s’entraîner au don inné de comédien du prestidigitateur.
Enfin, la dernière étape, aussi appelé effet ou prestige, qui est le produit de la magie. Si l’illusionniste tire un lapin de son chapeau, l’animal, apparemment dépourvu de toute existence avant l’exécution du tour, peut être qualifié de prestige de ce tour.
Du seul fait que je dépeins des choses jusqu’alors dissimulées, on pourrait conclure que je me trahis moi-même si, étant illusionniste, je n’affirmais que vous verrez ce que je voudrai bien vous laisser voir et rien de plus.
image 1 : Le bicorne de l’empereur (Musée de l’armée) image 2 : Le chapeau du magicien image 3 : Magie Maga
Jean-Claude Bouvier Depuis 2010, je m’astreins à faire au moins un dessin par jour, au feutre et au stylo-pinceau. J’ai progressivement épuré mon style afin de m’adapter au peu de temps dont je dispose, jusqu’à laisser le dessin envahir ma vie. Je ne capte que ce qui compose mon quotidien – les scènes qui se répètent jour après jour, mes déplacements, les moments d’attente, les personnes que je côtoie, l’environnement de mon activité professionnelle au sein des tribunaux de l’Ile de France. https://www.instagram.com/jeanclaude.bvr/
TINA album–dessin est une nouvelle catégorie de TINA online. Des auteur.e.s proposent une séquence de 7 dessins en tant que contribution à la revue TINA.
Il y a une montagne couverte d’une jungle et un chemin périphérique qui la ceint. Il faut une journée et une nuit entières, à pied, sans s’arrêter, pour en faire le tour. Le chemin relie quatre villages disposés comme des heures : 3, 6, 9 et 12. Chacun est à égale distance de deux autres et forme avec le quatrième une ligne diamétrale fictive qui traverse la jungle en son milieu.
Il y a des règles.
La jungle est réservée à ce qui est sauvage. C’est là que vivent les animaux et les plantes. Aucune effraction immobilière n’est permise au-delà des villages. Un homme peut traverser la jungle à pied, mais aucun véhicule ni cheval. Ni brûlis, ni sentier : elle ne sera pas défrichée. C’est la règle n°1.
On se déplace sur le chemin dans un seul sens — celui des aiguilles d’une montre. Si un homme à 12 veut se rendre à 9, il passe par 3 puis par 6. Ainsi le village le plus proche dans le sens inverse de la circulation est le plus éloigné dans le temps. C’est la règle n°2.
Le Cercle est l’assemblée des quatre villages. Les règles en assurent l’harmonie.
Chaque village a ses spécialités : pain, fruits, viande, vin, huile ou tissus. Les paysans se déplacent chaque semaine pour vendre aux villages suivants.
2
Un jour, un marchand cassa l’essieu de sa charrette un peu avant 6. Il s’installa à la lisière du bois, d’abord dans l’attente d’une réparation. Puis, la terre étant bonne, il construisit une cabane. D’autres vinrent le rejoindre, et c’est ainsi que le village de 5 fut fondé.
On y fit pousser des fruits. Les récoltes étaient abondantes.
Les villageois de 3 vendaient aussi des fruits et protestèrent contre la légitimité de cette implantation neuve. Ceux de 5 répondirent que l’essieu s’était cassé là. Et les choses reprirent leur cours déformé.
Ceux de 3 demandèrent alors que le sens de la circulation soit modifié, ou puisse l’être — alternativement. On chercha dans les annales et personne ne put se souvenir qu’il n’en avait jamais été autrement. Estimant soi et son souvenir mesure de toute chose, on convint qu’ayant toujours été ainsi, la règle ne serait pas modifiée.
La ronde continua dans le sens des aiguilles d’une montre.
La pauvreté à 3 s’accentua et ils demandèrent à ce qu’une taxe soit prélevée sur 5 et qu’elle leur soit reversée afin de rectifier l’asymétrie des ventes. Ceux de 5 considérèrent que le Cercle n’avait pas vocation à atténuer les inégalités induites par une place sur le chemin. Ceux de 9 et 12 pensèrent que l’instauration d’une taxe positionnelle ne leur serait pas favorable. Aussi décida-t-on de ne rien faire.
3
Des mois passent.
C’est le jour du marché à 6. Les villageois de 5 partent vendre leurs produits. Ils retrouvent ceux de 9 et de 12 en route. Ceux de 3 sont absents.
À 6, les ventes sont bonnes. Ils repartent. Tous cheminent ensemble jusqu’à 9. Après 9, ceux de 5 et de 12 continuent ensemble. Après 12, ceux de 5 sont seuls sur le pourtour de la montagne. Ils marchent, tirent leur carriole.
À proximité de la cascade, ils entendent un bruit.
Devant eux surgissent des hommes armés, des chevaux et des véhicules. Une embuscade. Ce sont les hommes de 3.
— Que faites-vous ici ?
Ils ne répondent pas. Ils les attachent et les poussent vers la jungle.
À la vue du billot, ceux de 5 comprennent.
— Qu’avons-nous fait ? De quel droit nous condamnez-vous ?
La joue plaquée contre le tronc coupé, les hommes de 5 regardent vers la rivière.
Le bourreau lève la hache. Il suspend l’abat et dit :
« Il y a une troisième règle : tu peux enfreindre les deux premières si tu es juste. Étions-nous justes ? »
Une brise légère passait. On entendait les feuilles bruire et l’eau couler.
L’homme reprit :
« Nous n’avons enfreint aucune règle. Vous avez feinté pour nous devancer. Nous avons dû ruser pour nous restaurer. Nous sommes passés par la rivière souterraine qui traverse la montagne. »
Et comme la suspension du geste prenait fin et que la hache tombait, les hommes de 5 virent pour la première fois, derrière les larges feuilles, la rivière, l’entrée d’une grotte et une barque glissant.