Dans mes dessins, qu’ils soient figuratifs, comme la série des hippopotames, ou non, comme la série qui illustre mon livre Un même désir de reconnaissance et que je posterai bientôt en intégralité sur mon blog Hublots, la question du sujet est toujours essentielle – c’est aussi le cas bien sûr quand j’écris. Le sujet est toujours en question. L’artiste ne répond pas. Ces hippopotames illustreront un livre qui paraîtra aux éditions Lunatique en automne.
TINA album–dessin est une nouvelle catégorie de TINA online. Des auteur.e.s proposent une séquence de 7 dessins en tant que contribution à la revue TINA.
La matière humaine, John Selve, « Aventures », Gallimard, 2026.
« Matière/Humaine. Les mots lui viennent comme ça, pendant qu’elle s’observe devant la glace de ces WC d’artistes. Elle les fredonne : Matière/Humaine… Ils lui viennent en tête à l’instant même où elle constate que la musique des lieux, jamais, ne pourra retentir avec les taches de mercure qui s’étalent sur le miroir. Un sentiment nouveau, subliminal, la flashe ». Elle c’est Anthea, héroïnes de La matière humaine, le deuxième roman de John Jefferson Selve. Son alter ego et quasi pendant masculin est Saul bien qu’il ne faille pas négliger la troisième figure essentielle du roman, John, qui distille tout au long de leurs aventures de nuit comme de jour des références littéraires.
« Matière/Humaine. Les mots résonnent de nouveau dans sa tête en vrac. Avec violence. / Anthea danse avec des images de mort dans la tête. La dernière guerre commence. » Serait-ce celle qui en réalité a déjà débuté depuis des décennies, que Anthea, John et Saul ont toujours connu, depuis leur naissance, et qui est sur le point de se cristalliser dans l’élection présidentielle française de 2027? Probablement puisque l’on suit les trois personnages quelques heures avant l’annonce des résultats de celle-ci. Car une élection présidentielle, en France, ça résulte. Mais cette violence est aussi celle de la force de l’ordre qui s’abat sur un enfant, livreur de cocaïne.
« Le jour s’est levé. Tout gronde. Trop de dope. Trop d’alcool. John est parti. Anthea n’est pas là. Un instant, je ne sais plus où je suis, ni qui je suis. Ça m’arrivait souvent enfant ». L’enfance submerge presque ce roman, l’enfance pour ce qu’elle a de sauvage et d’innocence, pour ce qu’elle est fortune ou infortune. Mais l’enfance, pour ce qu’elle persiste encore, est aussi espoir. « À leurs pieds, tout autour d’eux, des flaques noires comme des orques. Il a l’impression d’être au septième jour de la Création. Le monde va accoucher d’un spectre. Il veut en faire une phrase pour plus tard — avant qu’Anthea ne prenne son visage entre ses mains, et ne lui souffle: / —L’ESPOIR, SAUL, L’ESPOIR. » Telle est aussi la matière humaine espoir qui, peut-être, contredira la sombre et funeste prédiction de « La poudre », autrement dit l’esprit de drogue, autre figure du roman de JJS: « Moi-même je vais disparaître, remplacée par une drogue sans nom et sans odeur. Une conscience mondiale qui bannira toute contradiction. Camisole-monde loin de toute la matière humaine. Et là, vous me chercherez, vous rappelant que, malgré ma morsure mortelle, je n’étais pas sans beauté ».
Singapour est de celles-là. On croit y entrer comme dans n’importe quelle global city, avant de comprendre qu’on se trouve à l’intérieur d’un système d’écriture à ciel ouvert. Tout y est artificiel, donc voulu, dessiné, intentionnel. Le territoire, les circulations, l’architecture, les limites, les usages, jusqu’aux imaginaires projetés sur la ville, tout semble relever d’un travail continu de composition, de correction et d’anticipation. Singapour ne se contente pas d’exister. Elle se réécrit et se redesign sans cesse.
Je suis venu à Singapour pour y faire ce que le cinéma appelle du « repérage ». J’achève en ce moment un roman d’anticipation dont l’action se déploie principalement sur les mers d’Asie du Sud-Est. Son héroïne est une jeune femme issue d’un peuple apatride que l’on appelle les « Bajau Laut » et qui vit depuis des millénaires sur l’océan. On les appelle aussi les « nomades de la mer » et, parfois, de manière plus péjorative ou méprisante, les « sea gypsies ».
Deux chapitres du livre se déroulent à Singapour, lorsque mon personnage a à peine dix-huit ans, puis plus tard à vingt et un ans. Faire du repérage, dans ce contexte, ne consiste pas seulement à vérifier qu’un lieu correspond à une scène. Il s’agit aussi de tester jusqu’où le réel consent à accueillir la fiction qu’on projette sur lui, et à partir de quel moment il commence à lui résister.
Il aurait sans doute été plus sage de visiter d’abord, puis d’écrire ensuite, mais cette inversion du protocole a aussi ses vertus. L’architecture du récit est déjà solidement établie, alors que certaines intuitions qui en font le charme, parfois naïves, n’auraient sans doute pas vu le jour si le réel s’était imposé trop tôt. Je suis donc arrivé à Singapour non avec une liste de vérifications, mais avec un sac plein d’hypothèses, et surtout avec assez de liberté pour déplacer, corriger ou remplacer certains éléments sans toucher au noyau du récit.
Avec cette attitude, le repérage devient une négociation silencieuse entre la logique de mon roman et mes observations. Le principe est très simple : Je marche dans la rue ou dans certains espaces accessibles au publique, jusqu’au moment où un détail résiste. Je contemple jusqu’à ce qu’une scène perde sa crédibilité dans un endroit particulier. J’écoute jusqu’à ce qu’une fausse note apparaisse. Je choisis alors ce qu’il faut conserver, ce qu’il faut corriger, ce qu’il faut abandonner, ce qu’il faut transformer, non pour me soumettre servilement à la réalité, mais pour rester juste envers le lecteur et préserver la charge sémiologique autant qu’émotionnelle de l’histoire.
La difficulté principale se jouait surtout dans ma manière d’imaginer mon personnage évoluant dans cet environnement. C’est une jeune femme issue d’un monde socioculturel radicalement éloigné du mien, moi, homme blanc, français, de cinquante-cinq ans. Faire du repérage pour elle consiste donc à marcher en se demandant, à chaque instant, ce qu’elle verrait, ce qu’elle ne verrait pas, ce qu’elle jugerait rassurant, hostile, coûteux, banal, inaccessible ou familier. Autrement dit, apprendre à lire et à comprendre la ville depuis une sensibilité radicalement autre que la mienne.
Dans cette situation, on n’est plus un visiteur, encore moins un touriste. On devient une sorte d’agent secret. On prête attention à des choses que l’on aurait autrement laissées glisser.
Soupe de Bakwan Kepiting, 3 Euros (photo Gregory Moulinet, 2026)
On engage des conversations, en posant des questions qui, venant de moi, frôlent parfois l’absurde.
Où s’arrête exactement l’espace public ? Quelle distance sépare un embarcadère d’un campus ? Quelle impression produisent un hall d’entrée, un ponton, une esplanade ?
Une étape importante de ce séjour a été la visite du Singapore Institute of Technology (SIT), où j’ai imaginé les débuts des études supérieures de mon héroïne. J’y ai été accueilli avec beaucoup de générosité par le Dr Jawn Lim, Associate Professor en design et futuriste à SIT.
Dr Jawn Lim, Aster June-Harada, Cesar Harada, Gregory Moulinet, Lin Wei(photo Gregory Moulinet et Dr Jawn Lim, 2026)
La visite guidée du campus m’a permis de mieux comprendre la notion de « living lab » qui n’est ici, pas seulement un slogan. L’environnement et la culture du campus sont organisés de manière à pouvoir observer, ajuster, tester et redessiner certains systèmes en conditions réelles. Mais très vite, une autre évidence s’est imposée : cette notion de « living lab » ne semble pas s’appliquer seulement à l’échelle du campus, elle paraît aussi décrire assez justement l’esprit même de Singapour.
Sur les conseils du Dr Lim, j’ai visité l’URA City Gallery. Dans cet espace, la ville se donne à voir comme un projet en cours de réécriture permanente. La planification, les simulations, les rêves, les usages, les risques, les ressources potentielles ainsi que les flux ne sont pas relégués dans les coulisses du pouvoir technocratique. Ici, tout est mis en scène pour attirer l’attention et solliciter l’avis de la population singapourienne. Le meilleur exemple est probablement l’initiative « Virtual Singapore », un jumeau numérique (digital twin) de la cité-Etat couramment mobilisé pour la planification et la simulation, afin de modéliser des scénarios.
URA City Gallery, maquette du centre-ville(photo Gregory Moulinet, 2026)
Pour un auteur de fiction spéculative, c’est une aubaine extraordinaire. Dans une ville qui envisage déjà ses propres futurs, intégrer la réalité présente ne suffit plus. Il faut inventer un récit capable de survivre au contact de l’un de ces futurs possibles.
Marina Bay Sands (photo Gregory Moulinet, 2026)
Ainsi, dans mon roman, j’ai imaginé une série de scènes à l’intérieur de l’icône architecturale que représente Marina Bay Sands. Le lieu est spectaculaire, mais pas tout à fait comme je l’avais imaginé. L’un des problèmes est que cet espace impose sa propre dramaturgie. Le pouvoir, le luxe, la mise en scène du capital, l’obsession d’une certaine idée de la high-tech, tout cela est déjà inscrit dans ses volumes et ses lumières. Utiliser un tel lieu, surtout lorsqu’il est bien connu, revient à emprunter un imaginaire déjà saturé de sens. C’est très pratique pour faire passer un message ou positionner des personnages. Mais une séquence de mon roman, initialement pensée dans cet endroit, m’a soudain semblé inadéquate pour ce que je voulais en faire.
En discutant avec Monsieur Lin Wei, architecte, designer et consultant en image de marque, une nouvelle idée s’est imposée : le projet « Long Island ». Ce projet, que j’ai retrouvé plus tard à l’URA City Gallery, est une réalité en devenir. Un morceau de futur déjà inscrit dans les documents, les cartes et les discours officiels, sans être encore figé dans une iconographie particulière.
Pour ma design fiction, c’est une très belle opportunité.
Long Island permet d’écrire sur un lieu qui n’est pas encore totalement réelle, mais qui existe déjà suffisamment pour être crédible. Ce n’est pas une pure invention, mais une plateforme de projection qui laisse à l’écriture une marge conséquente d’imagination plausible.
J’y ai vu aussi, immédiatement, une formidable matière pédagogique. Pour mes étudiants en design systémique, un futur contextualisé par mon roman, tel que le Long Island de Singapour, constitue un exercice diégétique idéal. On peut leur demander non pas de rêver abstraitement un avenir, mais d’interpréter un monde en train de se dessiner. À partir d’un tel site, les contraintes concrètes deviennent des rampes de lancement, des « prompts » pour générer des idées.
GenAI: ChatGPT, 2026
À l’autre extrémité du spectre urbain, je me suis rendu à Punggol Jetty. L’endroit n’a rien du Singapour destiné aux touristes ou aux expats. Il y a le détroit de Johor, avec à l’horizon, la Malaisie toute proche, et l’on comprend soudain que ce bras d’eau ne doit pas être traité comme une simple ligne bleu sur une carte. C’est une interface géopolitique, économique, logistique, extrêmement sollicité. Les grandes infrastructures qui relient Singapour et la Malaisie, le Causeway, le Second Link, les nouveaux accords de coopération bilatéraux, ne sont pas ici des abstractions diplomatiques. Elles forment le fond matériel d’une relation politique que même un écrivain de roman doit prendre en compte sérieusement.
Johor Strait (photo Gregory Moulinet, 2026)
Une scène située là ne peut pas seulement “faire vrai”. Elle doit intégrer les forces invisibles qui traversent le lieu.
De ce point de vue, le repérage s’est montré rassurant. Le paysage, les distances, la tension du site, la proximité avec le campus de SIT, tout cela tenait. Quelques corrections suffiront. Mais ces corrections comptent. En littérature, la crédibilité d’un monde repose parfois sur une seule articulation spatiotemporelle correctement pensée.
Bannière de promotion pour la série TV Aunty Lee’s Delights
En parallèle de mes arpentages, j’ai lu Aunty Lee’s Delights d’Ovidia Yu, souvent décrite comme l’Agatha Christie de Singapour. Cette lecture m’a presque autant appris que mes déplacements eux-mêmes. Ses romans donnent à sentir la ville au-delà de la carte postale et de l’inévitable skyline. Singapour y prend corps dans les habitudes, les repas, les nuances sociales, les petites priorités du quotidien. C’est une leçon précieuse pour quiconque écrit sur une ville qu’il ne fait qu’effleurer.
Le repérage, au fond, n’a donc pas pour fonction d’obtenir une exactitude scientifique ou académique. Son rôle est d’une certaine manière plus subtil. Il s’agit d’acquérir le droit de fictionnaliser sans trahir le lieu, sa population et le lecteur. De rendre au réel assez d’attention pour qu’il accepte d’être transformé.
S’il fallait condenser ma méthode de repérage en une formule presque aussi nette que le « write drunk, edit sober » d’Hemingway, ce serait celle-ci : • Entre dans la ville comme un invité. • Deviens Aunty Lee en mission : courtoise, curieuse, mais impossible à berner. • Écris et réécris jusqu’à ce que la ville et ses futurs sonnent juste.
La ville devient alors, pour le romancier, un manuscrit vivant.
Gregory P. Moulinet a vécu et travaillé comme Brand Designer à Tokyo, New York, Pékin et Shanghai. Depuis les années 90 il a (re)dessiné des dizaines d’identités de marques. Il enseigne aujourd’hui le design biocentré en Chine et vit à Suzhou.
Depuis l’été 2024 et le lancement de la revue TINA quatre slogans (punchline, phrases de motivations) sont mis en avant, sur des badges, comme intention, comme visée.
IL FAUT TOUT REPRENDRE JE CONTRÔLE MON NARRATIF HOULALA C’EST DUR AUJOURD’HUI À LIRE DE TRÈS PRÈS
Pour cet article #250 nous cherchions comment illustrer en photographies ces slogans, sans légende. Voici nos tentatives.
Photographies par Christine Lapostolle, Frédéric Moulin, Pierre Ménard, DeYi Studio, Éric Arlix.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1919
Ma tante Léonie m’avait fait héritier en même temps que de beaucoup d’objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune liquide – révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je n’avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer cette fortune jusqu’à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible rendement qu’il jugeait particulièrement solides, notamment les Consolidés anglais et le 4 % russe. « Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n’est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. » Pour le reste, mon père lui dit en gros ce qu’il avait acheté. M. de Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations : comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter que par un signe d’intelligence à peine avoué, au sujet de celle qu’on possédait ; d’autre part, comme il était lui-même colossalement riche, il trouvait de bon goût d’avoir l’air de juger considérables les revenus moindres d’autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il n’hésita pas à féliciter mon père de la « composition » de son portefeuille « d’un goût très sûr, très délicat, très fin ». On aurait dit qu’il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un mérite esthétique. D’une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous vous croyiez seul à connaître, lui dit : « Mais si, je me suis amusé pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était intéressante », avec le sourire rétrospectivement captivé d’un abonné qui a lu le dernier roman d’une revue, par tranches, en feuilleton. « Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l’émission qui va être lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les titres à des prix tentants. » Pour certaines valeurs anciennes au contraire, mon père, ne se rappelant plus exactement les noms, faciles à confondre avec ceux d’actions similaires, ouvrit un tiroir et montra les titres eux-mêmes à l’ambassadeur. Leur vue me charma ; ils étaient enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme certaines vieilles publications romantiques que j’avais feuilletées autrefois. Tout ce qui est d’un même temps se ressemble ; les artistes qui illustrent les poèmes d’une époque sont les mêmes que font travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux penser à certaines livraisons de Notre-Dame de Paris et d’œuvres de Gérard de Nerval, telles qu’elles étaient accrochées à la devanture de l’épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative de la Compagnie des Eaux.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Dans les cafétérias des musées, des rêveries. Dans les cafétérias les muses, dans une autre langue, regardent la carte des boissons. On repense depuis ces endroits aux tableaux que l’on vient de voir, au périple qu’on effectue, aux amis. Qui aurait aimé quoi ? Qui m’a déjà parlé de cette peinture-là ? En face de moi la vieille dame japonaise aux dents abimées lit et prend soigneusement des notes dans un carnet comme si elle était chez elle. Reflets verts jaunes de sa cuillère à thé infusant dans une tasse de verre transparent. Un serveur attend ma commande. Sur la carte un vin d’Afrique du sud porte ton nom. Ce n’est pas l’heure du vin, mais, comme dans un tableau de Vermeer, je vais le boire. En pensant à toi. Je pense à toi. Si seulement tu étais près de moi. Écrire sur un petit appareil un message qu’aussitôt ailleurs l’autre reçoit. Tu es seul dans ta cuisine, c’est la fin de l’après-midi. J’imagine – un citron, deux pommes, quelques noix, le reflet de ces fruits sur l’assiette en métal, le reflet d’un verre sur la table, le reflet de la fenêtre dans les verres. Tu regardes depuis cette fenêtre le port de la ville où tu vis. Tu écris Amsterdam. Oui, Amsterdam, j’aimerais bien y être avec toi, écris-tu. Nous trinquons par sms interposés. Le verre, le tableau, la Hollande, la dame japonaise, le voyage. Vermeer est là. Tu dis, je suis rentré hier, je repars demain. La peinture. Je pense à toi. J’avale une autre gorgée du vin dont je t’ai parlé dans le sms et qui porte ton nom. La femme aux ongles roses tient entre ses mains le bulbe du verre dans lequel la pièce est contenue en reflet. Elle sourit. Le breuvage qu’elle va absorber fait déjà flotter l’espace alentour.
TINA Street, une nouvelle rubrique dans TINA online : Changle road, Shanghai
À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA. Le principe est simple : arpenter une rue du début à la fin (ou l’inverse) et noter librement ce qui retient l’attention en passant, sans préoccupation d’inventaire systématique ni orthodoxie documentaire ; au risque du tourisme et de l’exotisme mais plutôt du côté d’une esthétique du divers. Juste un regard piéton singulier à un moment donné dans une rue particulière. Le premier article de cette nouvelle rubrique concerne la rue ChangLe à Shanghai, parcourue par Yann Moulier Boutang.
Cela commence comme souvent à Shanghai dans des panneaux de chantier ni beaux ni laids, simplement immenses et derrière des grues. On cherche les trottoirs mangés par les travaux qui nous déversent sans ménagement après une centaine de mètres sous une autoroute suspendue très haut. La rue ChangLe qui commença peut-être derrière nous autrefois, on y accède à travers des passerelles suspendues ou bien en coupant vers un grand square à droite.
Greffé sur la courbe de la rue ( la voilà pour de bon), et ses rainures pour guider les aveugles, un très grand square, en fait une forêt d’épicea très hauts et une bordure sauvage d’herbe. Interdit à tout (chien, nageur, pêcheur tennis, ballon, cerf-volant, golfe, badminton, escalade, vélo, feu d’artifice, camping), sauf à un merle noir probablement moqueur. En face, les façades à l’ombre avec des échoppes et des galeries d’artistes (Jim Wu Gallery) désertées. Elles sont habitées pour de vrai, avec des habitants qui font sécher leur linge sans complexe aucun (nappe rouge, drap rouge, pantalon beige ou jaune, survêtements noir et bleu qui font un peu combinaison spatiale).
Mon appareil était au bout de son jus ; pas de câble pour se connecter à la batterie de secours pourtant pleine ; plus de possibilité de photos mais je souviens sans image témoin. La rue ChangLe abrite ensuite à gauche, un solide bâtiment en bon état, l’Académie de Sciences Sociales qui se poursuit par diverses écoles. À tribord, vouées à la démolition, murées, ou entrouvertes sur des passages intérieurs d’anciennes usines, squattés il y a peu, des corniches ornées de frontons dont on prendrait volontiers l’empreinte pour les sauver de la démolition pendante à en juger par les résidences gratte-ciel derrière. Sur bien quatre cents mètres hôtels, résidences. La rue s’est normalisée : avec des résidences récentes.
Un peu plus loin une librairie fait penser à un café dans lequel toutes les places assises sont occupées et dont nous ressortons presque aussitôt. Mais, miracle, à côté, en face une toute petite supérette, qui vend de l’électronique à côté des brochettes de saucisses des câbles en vente à un prix imbattable (une dizaine d’euro pour deux ) rendent ses yeux à mon appareil photo. Je découvrirais un jour plus tard qu’un petit défaut rend le chargement assez capricieux.
Pause café : En retrait de la rue, un café solo annonce une cour, un jardin et des tables en terrasse et deux ou trois beaux arbres qui changent des platanes massacrés systématiquement par un élagage sévère.
Déjà bien enfoncé dans la concession française, un coin de rue muré laisse augurer une démolition prochaine. Des peintures murales dans un style mi naïf, mi BD fait décor avec les bandes blanches du passage protégé ou avec les vélos bleus et jaunes. Un passant réel porte une chemise à bandes noires et blanches et va rentrer dans un café décor assorti.
Devanture d’une échoppe : un vase de plantes (fleurs d’eucalyptus montés en graine) et de fruits séchés (tomates ? kakis ?) artificialise de plus en plus la rue qui est mûre pour les boutiques de mode. Les arrière-cours sont de plus en plus léchées. Le parking vulgaire se transforme en jardin d’agrément à la japonaise.
Les jardins des villas sont rénovés comme des vitrines de luxe ou ne vont pas tarder à l’être. La patrimonialisation avance. Au 666 de la rue ( nombre maudit ou diabolique car il singe deux fois en le doublant le nombre de la Trinité) une plaque commémorative apposée sur la façade d’un vilain bureau de stockage de paquets envahissants remémore le site de BaoLi Tang ( la compagnie de production de cinéma ? ou quelque célébrité beaucoup plus ancienne ? . Impossible de lire et traduire les caractères chinois sur la photo.)
La rue ChangLe approche de la station Changshu Road sur la ligne 7, nous sommes en pleine ancienne Concession Française. Un mélange de boutique de luxe et d’échoppes Des feuilles non balayées s’entassent sur les tuiles dans un négligé savant qui tutoient des gros tuyaux d’aération dans les toitures, les arrières-balcons. Ferronneries dorées, villas opulentes. Les arbres qui ne sont pas des platanes, font l’objet d’un soin méticuleux des racines à leur cœur cimentés.
La rue finit en mur de fleurs tout récent. Des fleurs petites, très soignées. Comme Huashan, la rue dans laquelle elle donne de plus en plus fleurie elle aussi.
Exploration urbaine du 7 mars 2026, par Yann Moulier Boutang (photos et commentaires), en compagnie de Jean-Pierre Caliste et Paul Devautour.
Yann Moulier Boutang est économiste, professeur émérite de l’Université de Technologie de Compiègne-Alliance Sorbonne Université, président de l’association Multitudes et co-directeur de la revue homonyme. Il réside deux mois par an à Shanghai pour ses cours à l’UTSEUS (université sino-européenne de Technologie, Shanghai université).
Oui. La série The Beauty est une perle. Par ses mélanges de genres (SF-Gore-Thriller-drame) comme un méta-cinéma. Par ses mélanges de rythmes (rapide-lent-focus-enchainements rapides) comme des montages parallèles en temps longs et courts, des histoires dans l’histoire.
Bien sûr la critique est assez rude le gore ça n’emballe que moyennement des personnes qui ne pourront jamais vraiment intégrer la culture série Z la bricole les esthétiques kitchouilles.
Les rebondissements à gogo alternent avec les temps longs. Je ne peux rien révéler du scénario mis à part que la beauté tue. Mais l’épisode 11 n’est pas la fin. La suite programmée ? Pas sûr.
The Beauty 2025 Saison 1, 11 épisodes diffusés en 2026.
Kathy aime New York, aux USA la ville où elle est née. Kathy aime Tijuana au Mexique, la ville où elle est morte. Kathy aime la culture underground Kathy aime les stripteases Kathy aime le cut-up Kathy aime les magazines Kathy aime le théâtre Kathy aime les Spice Girls qu’elle a interviewé dans The Gardian. Kathy aime voyager Kathy aime Lulu de Wedekind Kathy aime la folie Kathy aime William S. Burroughs Kathy aime Marguerite Duras. Kathy aime son premier mari, Robert Acker Kathy aime être troublée par son identité, ce qui a pour conséquence que parfois, on ne sait plus qui est Kathy (elle) ni qui est Acker (son mari). Par exemple, Kathy est de genre féminin et Acker, de genre masculin. Les deux réunis, qu’est-ce que ça fait ? Une femme qui écrit comme un homme ! Kathy aime créer un parallélisme identitaire entre l’autobiographie (elle, Kathy Acker) et la personnification (Don Quichotte), en se jouant des pronoms et de la syntaxe conventionnelle.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Alors, Kathy aime Sade Kathy aime Stephen King Kathy aime le mouvement Fluxus Kathy aime Alain Robbe-Grillet Kathy aime Jean Genet Kathy aime Charles Dickens Kathy aime Marcel Proust Kathy aime Pasolini. Kathy aime Arthur Rimbaud comme toutes les Américaines de sa génération Kathy aime Gilles Deleuze. Kathy aime Œdipe parce que pour elle « c’est le pire enculé de la terre ! » Kathy aime le plagiat Kathy aime l’acupuncture Kathy aime la médecine asiatique Kathy aime la pornographie Kathy aime le punk Kathy aime le féminisme Kathy aime les minorités Kathy aime la violence
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Kathy aime les femmes Kathy aime les femmes parce qu’elle peut les maîtriser Kathy aime les femmes parce qu’elles sont un miroir avec elle dedans Kathy aime les hommes Kathy aime le téléphone pour faire des déclarations d’amour du genre : « S’il te plaît touche toi la bite parce que je ne pax pas te toucher la bite, maintenant » Kathy aime les homosexuels et les lesbiennes Kathy aime être touchée physiquement Kathy aime compter jusqu’à 10 quand elle fouette une femme : « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 » parce que comme ça elle peut ajouter : « Je n’ai jamais rien fait de tel auparavant ! » Kathy aime la liberté Kathy aime l’argent si l’argent peut s’entremêler avec la liberté Kathy aime les bisexuels Kathy aime les chiens Kathy n’aime pas Adolf Hitler mais son costume Kathy aime les tatouages Kathy aime l’Université de Californie à San Diego Kathy aime les cocktails explosifs.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Kathy aime les sujets controversés comme l’avortement Kathy aime les sujets controversés comme le viol Kathy aime les sujets controversés comme l’inceste. Kathy aime se battre contre elle-même Kathy aime le danger. Kathy aime la magie qui est une pratique qui a permis aux femmes de s’élever dans le monde Kathy aime les aventures Kathy aime rechercher les aventures Kathy aime rechercher les aventures même si c’est difficile à vivre Kathy aime être hyper-excitée Kathy aime l’Espagne de la république espagnole de 1931 Kathy aime la fin du monde Kathy aime ses seins. Mais ses seins ne l’aiment pas parce qu’un jour Kathy attrape un cancer à cet endroit précis de son corps et elle très malheureuse parce qu’elle n’aime pas la mort.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Voilà pour toi, L’amour aide à comprendre quelqu’un Même si c’est un sentiment Souvent difficile à vivre À cause de l’hétérosexualité Qui peut rendre les gens malades. Ça c’est Kathy qui le pense, Pas toi.
Toi, tu as surtout compris Kathy Acker Le jour où tu as regardé en DVD Godzilla contre Megalon Un film japonais qui est le 14ème volet D’une série de 30 films Qui racontent tous L’histoire interminable de Godzilla Dont Kathy dit : « Seul Godzilla qui non seulement n’est pas humain mais n’a pas non plus été fabriqué par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Mais remplaces le mot « Godzilla » par le mot « femme » et tu verras !
« Seule la femme qui non seulement n’est pas humaine mais n’a pas non plus été fabriquée par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Et puis remplaces le mot « femme » par le prénom « Kathy » et tu verras !
« Seule Kathy qui non seulement n’est pas humaine mais n’a pas non plus été fabriquée par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Tu as compris ?
Je vais te faire un résumé : jamais tu ne baiseras Kathy Acker parce que…
Kathy Acker aime baiser avec toi !
à paraître en janvier 2027 dans Petit éloge de la poésie aux éditions « Les Pérégrines ».
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 2013
Depuis la position qu’il occupe, vers la mi-octobre 2012, sur la côte sud de l’île d’Hengam, Wax, s’il s’y était maintenu sans discontinuer au cours des dix derniers mois, aurait pu être témoin des faits suivants, parmi beaucoup d’autres survenus pendant cette période dans le détroit d’Ormuz. Dans la nuit du samedi 11 au dimanche 12 août, à 3 heures du matin, le destroyer USS Porter, de la classe Arleigh Burke, entre en collision avec le pétrolier japonais (sous pavillon panaméen) Otowasan, de 160 000 tonnes de port en lourd. Le pétrolier aborde le Porter sur tribord et juste en avant de la passerelle, découpant dans sa coque, au-dessus de la ligne de flottaison, une gigantesque et cunéiforme ouverture, par où s’échappe, comme les ressorts et la bourre d’un vieux sommier, toute une quincaillerie électronique de haute précision. Comment l’équipe de veille à bord du Porter, en état d’alerte renforcée à l’occasion du transit dans le détroit d’Ormuz, et supposée attentive aux moindres mouvements d’embarcations minuscules, telles celles que mettent en œuvre les Gardiens de la révolution, comment cette équipe de veille a-t-elle pu se laisser surprendre par un navire de la taille de l’Otowasan, c’est une question sur laquelle le commandant Martin Arriola, relevé de ses fonctions dans les heures suivant la collision, aura tout loisir de méditer. (Il est vrai que cet accident n’est pas sans précédent, même au sein de l’US Navy, puisque un peu plus de trois ans auparavant, dans la nuit du jeudi 19 au vendredi 20 mars 2009 à 1 heure du matin, le sous-marin nucléaire USS Hartford, naviguant dans le détroit en immersion périscopique, avait heurté le fond du transport de chalands de débarquement USS New Orleans, assez violemment pour occasionner dans la coque de celui-ci une brèche par laquelle se déversèrent 25 000 gallons de fuel, et pour tordre son propre kiosque comme un vulgaire tuyau de poêle.) Dans la matinée du 16 juillet, à une heure non précisée par les sources que nous avons pu consulter, le pétrolier-ravitailleur USNS Rappahannock, dans les eaux côtières de Dubaï, ouvre le feu à la mitrailleuse lourde contre un bateau de pêche indien qui a négligé de répondre à ses sommations, tuant un membre de son équipage et en blessant trois autres. (Afin de ne pas trop charger la barque de l’US Navy, nous nous devons de signaler qu’un an et demi plus tôt, le 31 janvier 2011, dans les parages du détroit d’Ormuz, le croiseur USS Cape St. George, de la classe Ticonderoga, avait sauvé de la noyade et recueilli à son bord six pêcheurs iraniens dont le boute était en train de sombrer.) À une date indéterminée du mois de février, le pétrolier-ravitailleur Kharg, de la marine iranienne, accompagné du destroyer Shahid Naghdi (que d’autres sources identifient comme le Shahid Qandi), franchissent le détroit pour se diriger vers le canal de Suez, qu’ils passeront le 18 de ce mois, et de là, suppose-t-on, vers Tartous, le port syrien où les Russes disposent d’une base navale, ou au moins de « facilités ». (L’année précédente, déjà, au mois de mars, les Iraniens avaient fait sensation, dans les cercles limités où l’on s’intéresse à ce genre de choses, en déployant deux navires de guerre en Méditerranée pour la première fois depuis la révolution de 1979.) Le 21 janvier, alors qu’incidemment le porte-avions USS Abraham Lincoln se dispose à passer le détroit en compagnie de la frégate britannique HAIS Argyll, de la frégate française Lamotte-Picquet, de deux destroyers de la classe Arleigh Burke (comme le Porter) et de ce même croiseur USS Cape St. George qui un an auparavant a sauvé de la noyade les six pêcheurs iraniens, dix-sept personnes, pour la plupart des enseignants originaires de Mashad (d’après les informations que nous avons recueillies sur place dix mois plus tard), trouvent la mort dans le naufrage d’une petite embarcation assurant le transport des passagers entre l’île d’Hormoz et le port de Bandar Abbas, comme celles que nous observions tout à l’heure depuis les étages supérieurs de l’hôtel Atilar. Dans l’intervalle, et plus précisément dans la nuit du 24 au 25 mars, Wax aurait pu se voir lui-même, vêtu comme l’auteur de ces lignes d’une combinaison réglementaire de sécurité, et debout à ses côtés sur l’aileron de passerelle tribord, passer le détroit d’Ormuz, tous feux éteints, à bord de la frégate antiaérienne Cassard de la Marine nationale. Trois semaines plus tard, ayant débarqué entre-temps à Doha, il aurait vu le Cassard passer à nouveau le détroit dans les deux sens, sous un ciel couvert et avec une visibilité réduite, d’abord seul, afin de se porter dans le golfe d’Oman au-devant du porte-avions USS Enterprise, puis, au retour, en compagnie de celui-ci et de son escorte, composée du croiseur Vicksburg et du destroyer John Paul Jones. Peut-être est-ce le moment d’observer que cet ultime déploiement de l’Enterprise, âgé de plus de cinquante ans et promis à la démolition dès son retour à Norfolk, va donner lieu sur Internet à un véritable déferlement d’inepties conspirationnistes, dont la thèse principale est que les États-Unis, de concert avec Israël — car aucun complot ne peut se concevoir sans la participation des « sionistes » —, vont mettre en scène le torpillage du porte-avions (faisant ainsi l’économie de son démantèlement — comme la destruction des tours du World Trade Center avait épargné à leurs propriétaires les frais de leur restauration —, et sans égard pour la vie des quelques milliers de marins américains qu’il embarque), imputer traîtreusement cet acte de guerre à l’Iran, et disposer ainsi d’un prétexte solide, susceptible de vaincre les réticences des Nations unies, pour déchaîner leurs foudres contre ce pays.
Jean Rollin, Ormuz, POL, 2013.
image : Barrels Structure – The wall in suez Canal, Christo, collage 1967.