« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1836-1995
Alfred de Musset,La Confession d’un enfant du siècle (1836)
Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l’air qu’il avait respiré.
Christopher Priest,Le Prestige (1995, 2001 pour la traduction française de Michèle Charrier)
Une illusion se divise en trois étapes.
Tout d’abord, les préparatifs, qui permettent d’esquisser, de laisser deviner ou d’expliquer la nature de la tentative à venir. Les accessoires sont visibles. Des volontaires appartenant au public participent parfois à ce prélude, au cours duquel le magicien dispense autant de renseignements trompeurs qu’il lui est possible.
L’exécution qui, pour susciter le spectacle de la magie, associe une vie passée à s’entraîner au don inné de comédien du prestidigitateur.
Enfin, la dernière étape, aussi appelé effet ou prestige, qui est le produit de la magie. Si l’illusionniste tire un lapin de son chapeau, l’animal, apparemment dépourvu de toute existence avant l’exécution du tour, peut être qualifié de prestige de ce tour.
Du seul fait que je dépeins des choses jusqu’alors dissimulées, on pourrait conclure que je me trahis moi-même si, étant illusionniste, je n’affirmais que vous verrez ce que je voudrai bien vous laisser voir et rien de plus.
image 1 : Le bicorne de l’empereur (Musée de l’armée) image 2 : Le chapeau du magicien image 3 : Magie Maga
Jean-Claude Bouvier Depuis 2010, je m’astreins à faire au moins un dessin par jour, au feutre et au stylo-pinceau. J’ai progressivement épuré mon style afin de m’adapter au peu de temps dont je dispose, jusqu’à laisser le dessin envahir ma vie. Je ne capte que ce qui compose mon quotidien – les scènes qui se répètent jour après jour, mes déplacements, les moments d’attente, les personnes que je côtoie, l’environnement de mon activité professionnelle au sein des tribunaux de l’Ile de France. https://www.instagram.com/jeanclaude.bvr/
TINA album–dessin est une nouvelle catégorie de TINA online. Des auteur.e.s proposent une séquence de 7 dessins en tant que contribution à la revue TINA.
Il y a une montagne couverte d’une jungle et un chemin périphérique qui la ceint. Il faut une journée et une nuit entières, à pied, sans s’arrêter, pour en faire le tour. Le chemin relie quatre villages disposés comme des heures : 3, 6, 9 et 12. Chacun est à égale distance de deux autres et forme avec le quatrième une ligne diamétrale fictive qui traverse la jungle en son milieu.
Il y a des règles.
La jungle est réservée à ce qui est sauvage. C’est là que vivent les animaux et les plantes. Aucune effraction immobilière n’est permise au-delà des villages. Un homme peut traverser la jungle à pied, mais aucun véhicule ni cheval. Ni brûlis, ni sentier : elle ne sera pas défrichée. C’est la règle n°1.
On se déplace sur le chemin dans un seul sens — celui des aiguilles d’une montre. Si un homme à 12 veut se rendre à 9, il passe par 3 puis par 6. Ainsi le village le plus proche dans le sens inverse de la circulation est le plus éloigné dans le temps. C’est la règle n°2.
Le Cercle est l’assemblée des quatre villages. Les règles en assurent l’harmonie.
Chaque village a ses spécialités : pain, fruits, viande, vin, huile ou tissus. Les paysans se déplacent chaque semaine pour vendre aux villages suivants.
2
Un jour, un marchand cassa l’essieu de sa charrette un peu avant 6. Il s’installa à la lisière du bois, d’abord dans l’attente d’une réparation. Puis, la terre étant bonne, il construisit une cabane. D’autres vinrent le rejoindre, et c’est ainsi que le village de 5 fut fondé.
On y fit pousser des fruits. Les récoltes étaient abondantes.
Les villageois de 3 vendaient aussi des fruits et protestèrent contre la légitimité de cette implantation neuve. Ceux de 5 répondirent que l’essieu s’était cassé là. Et les choses reprirent leur cours déformé.
Ceux de 3 demandèrent alors que le sens de la circulation soit modifié, ou puisse l’être — alternativement. On chercha dans les annales et personne ne put se souvenir qu’il n’en avait jamais été autrement. Estimant soi et son souvenir mesure de toute chose, on convint qu’ayant toujours été ainsi, la règle ne serait pas modifiée.
La ronde continua dans le sens des aiguilles d’une montre.
La pauvreté à 3 s’accentua et ils demandèrent à ce qu’une taxe soit prélevée sur 5 et qu’elle leur soit reversée afin de rectifier l’asymétrie des ventes. Ceux de 5 considérèrent que le Cercle n’avait pas vocation à atténuer les inégalités induites par une place sur le chemin. Ceux de 9 et 12 pensèrent que l’instauration d’une taxe positionnelle ne leur serait pas favorable. Aussi décida-t-on de ne rien faire.
3
Des mois passent.
C’est le jour du marché à 6. Les villageois de 5 partent vendre leurs produits. Ils retrouvent ceux de 9 et de 12 en route. Ceux de 3 sont absents.
À 6, les ventes sont bonnes. Ils repartent. Tous cheminent ensemble jusqu’à 9. Après 9, ceux de 5 et de 12 continuent ensemble. Après 12, ceux de 5 sont seuls sur le pourtour de la montagne. Ils marchent, tirent leur carriole.
À proximité de la cascade, ils entendent un bruit.
Devant eux surgissent des hommes armés, des chevaux et des véhicules. Une embuscade. Ce sont les hommes de 3.
— Que faites-vous ici ?
Ils ne répondent pas. Ils les attachent et les poussent vers la jungle.
À la vue du billot, ceux de 5 comprennent.
— Qu’avons-nous fait ? De quel droit nous condamnez-vous ?
La joue plaquée contre le tronc coupé, les hommes de 5 regardent vers la rivière.
Le bourreau lève la hache. Il suspend l’abat et dit :
« Il y a une troisième règle : tu peux enfreindre les deux premières si tu es juste. Étions-nous justes ? »
Une brise légère passait. On entendait les feuilles bruire et l’eau couler.
L’homme reprit :
« Nous n’avons enfreint aucune règle. Vous avez feinté pour nous devancer. Nous avons dû ruser pour nous restaurer. Nous sommes passés par la rivière souterraine qui traverse la montagne. »
Et comme la suspension du geste prenait fin et que la hache tombait, les hommes de 5 virent pour la première fois, derrière les larges feuilles, la rivière, l’entrée d’une grotte et une barque glissant.
Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante : sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé. Sur sa vie familiale. Sur son salaire. Sur son loisir. C’est pas loin du cauchemar. Il n’y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision. On aura des postes partout, dans la cuisine, dans les water-closets, dans le bureau, dans les rues… On ne voyagera plus. Ce ne sera plus la peine de voyager quand on peut faire le tour du monde en huit jours ou quinze jours. Pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps du voyage. Ce n’est pas voir vite. C’est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage, ce ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi. Il restera la mer quand même, les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme, un jour, lira. Et puis tout recommencera. On repassera par la gratuité. C’est-à-dire que les réponses, à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l’homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même. Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas seront les héros de l’avenir. C’est très possible. Espérons qu’il y en aura encore. Je me souviens avoir lu le livre d’un auteur allemand, de l’entre-deux guerres. Je me souviens du titre : Le dernier civil, de Ernst Glaeser. Ça, j’avais lu ça : que lorsque la liberté aurait déserté le monde, il resterait toujours un homme pour en rêver…
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 2000
Nous pouvons définir le « Média » selon qu’un médium donné soutient ou non être « objectif », dans les trois sens du mot, c’est-à-dire qu’il « rend compte objectivement » de la réalité ; qu’il se définit comme partie d’une condition objective ou naturelle de la réalité ; et qu’il présume que la réalité peut être reflétée et représentée comme un objet par un observateur de cette réalité. « Le Média » – utilisé ici comme un terme singulier mais collectif – met le subjectif entre parenthèse et l’isole de la structure basique de médiation, qui est présentée comme le regard auto-réfléchissant du reportage social, « impartial », équilibré, purement empirique. En brouillant délibérément la frontière entre l’objectif et le subjectif – comme dans l’infotainment et dans les feuilletons sentimentaux, que tant de gens croient « réels », ou les histoires de flics « comme dans la vie » – ou dans les publicités – ou dans les talkshows – le Média construit l’image d’une fausse subjectivité, emballée et vendue au consommateur comme un simulacre de ses propres « sensations » et « opinions personnelles » ou de sa subjectivité. Et en même temps, le Média construit (ou est construit par) une fausse objectivité, une fausse totalité, qui s’impose comme la vue-du-monde qui fait autorité, bien plus que n’importe quel simple sujet – inévitable, incontournable, une véritable force de la Nature. Ainsi chaque « sensation » ou « opinion personnelle », quand elle naît, est ressentie comme à la fois profondément personnelle et objectivement vraie. J’achète ceci parce j’aime ça et parce que c’est ce qu’il y a de mieux ; je soutiens la guerre parce qu’elle est juste et honorable et parce qu’elle produit beaucoup de divertissements excitants (« Tempête du Désert », mini-série fabriquée pour le prime-time télé). Ainsi, en paraissant refuser le simplement subjectif (ou en le mettant entre les parenthèses de l’ « art »), le Média récupère activement le sujet et le reproduit comme élément à l’intérieur du grand objet, le reflet total du regard total : la marchandise parfaite – soi-même.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1889
Joris Karl Huysmans, Certains, (1889)
L’UN des symptômes les plus déconcertants de cette époque, c’est la promiscuité dans l’admiration. L’art étant devenu, comme le sport, une des occupations recherchées des gens riches, les expositions se suivent avec un égal succès, quelles que soient les œuvres qu’on exhibe, pourvu toutefois que les négociants de la presse s’en mêlent et que les étalages aient lieu dans une galerie connue, dans une salle réputée de bon ton par tous.
La vogue de ces amusettes s’explique.
D’abord, l’aridité des cerveaux dévolus aux gens du monde découvre dans la régulière parade des dessins et des toiles de frivoles ressources prêtes à alterner avec les discussions fripées de la politique et les tarissables potins sur le théâtre ; puis les lieux communs sur la peinture suppléent parfois aussi, le soir, aux cancans mondains et conjurent les somnolentes réflexions des parties de bouillotte ou les diplomatiques silences des joueurs de whist.
Enfin, — et cette raison suffirait à elle seule — visiter et soi-disant admirer les œuvres les plus différentes et les plus hostiles, implique une largeur d’esprit, une élasticité d’aise artistique, vraiment flatteuses.
(…)
Eh bien ! ces individus sont des gens à esprit ouvert, des fouille-au-pot délicats, des dilettanti !
Ah ! l’on a peut-être tout de même abusé de ce mot de dilettante, dans ces derniers temps ! Au fond, en laissant de côté le sens si vaniteusement faux qu’on lui prête, l’on arrive, en le serrant de près, à le décomposer, à le dédoubler en les deux réelles parties qui le composent :
— Imbécillité d’une part — lâcheté de l’autre.
Imbécillité pour les gens du monde ; lâcheté pour la presse qui les dirige
(…)
Heureusement que ce profitable état de dilettante a un revers ; fatalement, dans ces excès de pusillanimité, dans ces débauches de prudence, la langue se débilite, coule, revient au style morne et plombé des Instituts, se liquéfie dans le verbe humide de M. Renan ; car l’on n’a pas de talent si l’on n’aime avec passion ou si l’on ne hait de même ; l’enthousiasme et le mépris sont indispensables pour créer une œuvre ; le talent est aux sincères et aux rageurs, non aux indifférents et aux lâches.
Ce hangar de deux cent mètres carrés, avec les vitres cassées, sans électricité, sans eau, sombre et glacial, c’est chez moi maintenant. Il est spacieux mais pas confortable, décoré de cartons entassés et de meubles vides qui ne servent plus à rien. Je vis au milieu des bâches qui protègent les restes de ma vie, les restes de ma vie d’avant. Dehors, c’est ici que je vis, marginale, c’est moi maintenant. Quelques bougies pour les soirs où j’affronte le froid après la tombée de la nuit. Une tente qui protège du vent et du vertige d’un si haut plafond. Dans un appartement de luxe on nous le présenterait comme une pièce luxueuse avec poutres apparentes, moi je les appelle simplement poutres pour se pendre, juste au cas où mes idées s’envolent trop haut. Dans cet abri de toile quetchua et de bâches légères, il y a un homme, allongé dans le lit de fortune, il reste là, juste à côté de moi, à regarder les intempéries de ma vie, à me tenir la main, me caresser la joue. Il admire avec moi le ciel de ma tente, ronchonne avec moi du tintement trop matinal du clocher de l’église, me sourit, m’embrasse, me réveille, me fait croire que ma vie est normale. Me fait croire que comme lui un jour je me lèverai dans une grande maison chauffée dans un brouhaha de télévision allumé et de cafetière, bien habillée pour me rendre dans un bureau avec une tasse super pote offerte par ses collègues. Moi je regarde par l’ouverture de ma tente et j’y vois mes matins d’enfant, quand on campait dans le jardin de mes parents l’été, ni trop près de la maison pour ne pas qu’on nous entende, ni trop loin parce qu’on est des guerriers mais on ne sait jamais. J’entends encore les discussions interminables pour savoir ce que l’on voulait faire plus tard. Moi je le sais aujourd’hui.
Dans la catégorie « objet culturel massif », la soirée du nouvel an lunaire à la télévision chinoise, avec 600 millions de spectateurs, est particulièrement imposante ; quoique nettement moins internationale que le Super Bowl américain qui avec 130 millions de spectateurs irradie brièvement toute la planète. Au-delà d’une certaine masse il y a peut-être un effet trou noir, qui engloutit l’attention sans rien produire.
L’an dernier, lors de la même soirée, le ballet des robots nous avait fortement impressionnés mais ils étaient encore lourds et patauds. Tout au moins semblent-ils tels rétrospectivement car le ballet de cette année est une démonstration de légèreté, de souplesse et de rapidité complètement époustouflante. Comment ne pas être sidérés, et inquiets, de cette évolution robotique fulgurante depuis un an seulement ?
Il faut vraiment regarder cette séquence pour prendre la mesure de ce qui nous attend. Les jeunes élèves d’une école de d’arts martiaux y sont confrontés à un groupe de robots d’une entreprise d’Hangzhou. La mise en scène surjoue le côté facétieux des enfants, et c’est heureux, sans quoi leur maestria gymnique pourrait sembler robotique tandis que les robots nous semblent doués d’une agilité humaine.
En observant avec admiration la coordination hypnotique de la démonstration de kung-fu des robots et des enfants c’est la question de l’intelligence qui est posée. La jonction de ces machines anthropomorphes et des modèles de langage ne tardera plus. Mais l’intelligence humaine ne vient pas de la synchronisation, elle émerge de la concertation. Les robots parlants vont-ils commencer à se concerter alors que nous nous synchronisons toujours davantage avec nos réseaux sociaux ? Deviendrons-nous imbéciles à mesure qu’ils deviennent intelligents ?
10 février, 19h. Au cœur de l’hiver pluvieux, la librairie Divergences, qui est aussi une maison d’édition, installée dans l’ancienne poste de Quimperlé, Finistère, a invité Guillaume Sabin auteur de Dévier, Économie de l’émancipation et écologie des relations paru aux éditions Libertalia. La salle est pleine, une trentaine de personnes d’âges divers. L’auteur remercie et souligne que sans le soutien des librairies et des maisons d’édition indépendantes son livre n’existerait pas, ne rencontrerait pas de public. Il est venu avec Coline, une des protagonistes de Dévier, qui arrive de la ferme de Kercaudan, sur la commune de Pont-Aven, à une vingtaine de kilomètres, où coexistent depuis plusieurs années activités vivrières et transformatrices, pratiques artisanales et artistiques, cidrerie, brasserie, cantine, réflexion menée sur la question de l’alimentation, accueils et habitations variées (classiques, partagées, légères), ceux qui travaillent sur place, ceux qui vont travailler à l’extérieur, ou qui conjuguent les deux. Un lieu où l’on est toujours disposé à suspendre un moment ce qu’on est en train de faire pour se consacrer à l’essentiel : rencontrer, prendre du temps pour les autres. Un lieu dont à plusieurs reprises Guillaume Sabin tiendra à souligner la joie qui s’en dégage. Quand on demande à Coline à quoi tient cet état, elle répond en riant qu’elle n’en sait rien. Sans doute ceux qui vivent là sont-ils contents d’y être et de partager des tâches auxquelles ils trouvent du sens. La notion de Bullshit jobs, mise en circulation par l’anthropologue David Graeber, a gagné aujourd’hui les « beaux » métiers délibérément choisis par ceux qui ensuite s’en retirent accablés par les injonctions et les contraintes de rentabilité incompatibles avec les raisons de leur engagement : enseignement, domaine social, médical… Mais dévier ce n’est pas quitter, ce n’est pas s’installer dans la marge, c’est changer de voie tout en gardant un pied dans la société telle qu’elle est, où on n’est pas opposé si besoin à aller faire une saison. Dans chacun des lieux autour desquels se tisse la réflexion de l’auteur, se rencontrent ces vies qui, à la campagne comme à la ville, dévient du « travail discipliné » pour se rendre disponibles à d’autres pratiques, d’autres rythmes, où la question du temps ne s’envisage plus en termes de rentabilité (faire le maximum de choses en un minimum de temps), de temps fragmenté consacré à mille tâches, mais en termes de disponibilité. Il y a dans ces choix la volonté de reprendre la main sur ce qu’on produit, de savoir comment les choses marchent, d’être capables de les réparer, de ne pas vivre sous leur dépendance et dans ce besoin d’argent sans cesse relancé par l’obsession d’un équipement toujours neuf et performant. Réparer, bricoler, s’entourer, s’entraider. S’émanciper de la vie structurée par l’univers privé, remettre en question les normes qui séparent travail et loisir, espace privé et public, dedans, dehors. Percevoir les choses par le milieu, au cœur du présent plutôt que dans la perspective d’un futur à jauger en termes de réussite ou échec. L’ambition de l’auteur : déplacer le regard vers ces pratiques peu spectaculaires, «des expériences ordinaires qui s’épanouissent dans le cours de la vie quotidienne et se passent de l’héroïsme». Le livre a été écrit après qu’empêché par la période covid de mener un travail de terrain prévu en Argentine, Guillaume Sabin décide de rendre visite à ceux, celles, qu’il avait rencontrées quelques années auparavant dans le cadre la formation : «Éducation populaire et transformation sociale», qu’il accompagnait à l’université de Rennes. Chacun, chacune est disposée à le recevoir, à lui donner temps, gîte et couvert ; une fois sur place il met comme les autres la main à la pâte et on discute. Personne ne roule sur l’or, les voitures sont rafistolées, il y a souvent de la gadoue autour des lieux d’habitation mais la bonne humeur et la confiance sont là. Le livre réfléchit en même temps qu’il décrit des modes de vie. Guillaume Sabin de son côté, s’il a gardé pied dans la recherche, a quitté l’université pour rallier la Réserve de matériaux de Brest, une association qui récupère, revend à prix libres et transforme des matériaux issus du bâtiment, accueille des chantiers d’insertion, et mène une réflexion sur les pratiques du recyclage. Plusieurs diplômés des beaux-arts ont ainsi pu, en rejoignant La Réserve, donner au terme de « professionnalisation » un sens un peu différent de celui dont l’affublent maintenant leurs écoles.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 17 février 2018
Je mets longtemps à choisir mes vêtements même quand je sais que personne ne me verra vraiment dans la journée. Je bois le café très chaud, presque brûlant. Je préfère écouter la radio plutôt que des playlists. Je garde les fenêtres fermées quand il fait trop chaud. Je m’assois souvent par terre sans raison. Je ne sais jamais quoi faire de mes mains quand je parle. Je garde les boîtes vides parce qu’elles pourraient servir. Je relis les messages avant de les envoyer, puis je les efface avant de les réécrire. Je n’aime pas qu’on me regarde quand je réfléchis. Pareil, quand je dors. Je marche plus vite quand je suis nerveuse. Je garde les tickets de transport dans mes poches. Je me souviens des lieux plus que des visages. Je préfère les lumières indirectes. Je ne supporte pas les voix trop fortes. Je n’aime pas expliquer mes choix. Je garde les livres même quand je ne les aime pas. Je mange rarement à heures fixes. Je m’assieds toujours près des fenêtres. Je regarde les gens sans les écouter. Je n’aime pas qu’on touche mes cheveux. Déjà enfant, je n’aimais que ma grand-mère me pince les joues, même si pour elle c’était un geste affectueux. Je garde tous mes vêtements même s’ils sont trop vieux, usés. Je préfère les marges aux centres. Je m’endors difficilement quand tout est trop calme. Je laisse la vaisselle s’accumuler. Je n’aime pas les compliments directs. Je garde certaines phrases comme des talismans. Je ne sais pas répondre aux questions simples. Je m’ennuie vite quand tout est prévu, organisé, planifié de longue date. Je garde les silences que je ne sais pas remplir. Je repousse certaines décisions jusqu’à ce qu’elles se prennent sans moi. Je me demande souvent si ce que je ressens est visible. Je continue à avancer sans savoir exactement dans quelle direction je vais.
Je me réveille systématiquement quelques minutes avant que le réveil sonne, comme si mon corps cherchait toujours à devancer la machine. Je bois mon café trop vite et je me brûle presque toujours la langue. Je n’aime pas répondre immédiatement aux messages, même quand je suis disponible. Je garde les tickets de caisse dans mes poches pendant plusieurs jours avant de les jeter. Je marche plus lentement que les autres sans m’en rendre compte. Je préfère les escaliers aux ascenseurs, sauf quand je suis vraiment fatigué. Je coupe le son de mon téléphone dès que je franchis la porte de chez moi. Je m’arrête parfois au milieu d’une phrase parce que je ne sais plus ce que je voulais dire. Je n’aime pas les pièces trop éclairées. Je laisse souvent les livres ouverts à l’envers pour marquer la page. Je regarde les vitrines sans jamais entrer dans les magasins. Je repousse les rendez-vous médicaux tant que la douleur reste supportable. Je mange debout dans la cuisine même quand la table est libre. Je parle rarement de mon enfance parce que je ne sais pas quels souvenirs sont vrais. Je reconnais les voix plus facilement que les visages. Je vérifie plusieurs fois que la porte est fermée avant de sortir. Je garde les objets cassés en me disant qu’ils pourraient servir un jour. Je n’aime pas qu’on touche à mon bureau. Je me souviens avec précision des odeurs mais pas des dates. Je change souvent de place dans les cafés. Je n’aime pas qu’on me regarde écrire. Je note des phrases sur des bouts de papier que je perds ensuite. Je me souviens de rêves que je n’ai jamais faits. Je préfère écouter des histoires plutôt qu’en raconter. Je laisse traîner mes vêtements sur une chaise plutôt que dans l’armoire. Je regarde les gens dans le métro sans imaginer leur vie. Je déteste les alarmes. Je garde des silences trop longs au téléphone. Je parle plus facilement à des inconnus qu’à mes proches. Je n’aime pas qu’on me demande ce que je ressens. Je me couche tard même quand je suis fatigué. Je relis les mêmes phrases plusieurs fois. Je me demande souvent à quel moment exact j’ai commencé à devenir quelqu’un d’autre.