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Catégorie : revue TINA
#232/ J’aurais dû prendre plus de photos, par DeYi Studio
Il est des objets culturels massifs que l’on ne peut ignorer. Ils nous affectent même quand ils ne nous concernent pas. Vous pouvez à juste titre préférer un artiste qui concerne au mieux cent trente personnes pendant quinze jours, et considérer néanmoins avec respect un artiste qui en a fasciné près de cent trente millions durant quinze minutes.
Nous parlons ici de la performance de Bad Bunny pour la mi-temps de la finale du championnat de football américain organisé par la National Football League à Santa Clara en Californie, suivie en direct par 128,2 millions de téléspectateurs, et revue 83 208 149 de fois sur YouTube depuis 5 jours au moment où nous écrivons ces lignes.
Quand un objet culturel mobilise une aussi large audience il acquiert un poids tel qu’il infléchit la surface de l’expérience commune et creuse une sorte de courbure dans l’espace quotidien, laquelle contraint inévitablement les trajectoires d’objets plus légers. Que cette audience de masse soit spontanée (résonance), fabriquée (marketing), ou manipulée (propagande), ne change rien aux effets collatéraux de la charge qu’elle condense dans l’objet plébiscité. Le plus ésotérique ou le plus discret des objets artistiques contemporains partage sans le vouloir le même environnement socio-culturel. Il s’y trouve fatalement pris dans son orbite, comme aimanté, tour à tour attiré ou repoussé, capté ou refoulé, diffracté ou condensé, éclipsé ou illuminé, altéré ou augmenté. Ainsi la chaise monobloc blanche percée de 700 trous dont nous avons parlé dans un précédent post.
Le football américain ne nous intéresse pas, et nous ignorions tout de Bad Bunny jusqu’à lundi, mais les commentaires furieux de Donald Trump nous ont donné une très bonne mauvaise raison de regarder la vidéo du fameux « halftime show » de la finale du Super Bowl. Et nous n’avons pas été déçus.

Après neuf minutes d’une virtuosité cinématique époustouflante la caméra se pose tranquillement, devant quelques bananiers, sur une estrade au milieu du stade, face à deux chaises de jardin en plastique blanc. Sur celle de droite est assis Ricky Martin, autre star portoricaine, qui entonne quelques phrases d’une chanson de Bad Bunny. Mais celle de gauche reste étrangement vide. Pourquoi placer deux chaises si une seule suffit, et pourquoi ces chaises bas de gamme quand on s’offre, à l’échelle d’un stade et pour la durée d’une mi-temps, le luxe d’un décor complet avec champ de cannes à sucre, maison typique de Porto Rico et quartier portoricain de New York ? Réponse sans doute évidente pour les fans de Bad Bunny, mais il nous a fallu une petite enquête sur Qwant avant de décrypter la scénographie de cette séquence.
Les deux chaises blanches recomposent en fait assez précisément la photographie qui illustre la pochette du dernier album de Bad Bunny, DeBÍ TiRAR MàS FOToS (J’aurais dû prendre plus de photos), qui lui a valu début février le Grammy Awards du meilleur album de l’année (une première pour un album non anglophone). Photographie pleine page et sans aucun nom, ni titres, ni textes, tous reportés au dos avec la liste des chansons. On remarquera pour ergoter que Ricky Martin est assis sur la chaise sans accoudoirs qui aurait dû être placée à gauche selon l’image de référence. Mise en place précipitée du décor après le départ des footballeurs et négligence d’un accessoiriste peu regardant ? C’est possible, mais puisque rien ne semble avoir été laissé au hasard dans ce spectacle millimétré où chaque figurant est téléguidé à l’oreillette, on penche davantage en faveur d’un choix de composition de l’image. En effet à la fin du couplet la caméra s’oriente vers la gauche en laissant voir les gerbes d’étincelles qui jaillissent à l’arrière plan de la chaise vide, ce qui permet d’enchaîner rapidement sur le pylône qu’escalade Bad Bunny pour sa chanson sur les grandes pannes du réseau électrique après l’ouragan Maria, en 2017, qui avait mis en évidence le mépris de la première administration Trump envers Porto Rico.

Ces chaises en plastique qui nous intriguent se retrouvent dans plusieurs clips vidéo de Bad Bunny. A nos yeux elles pourraient représenter le désastre de la mondialisation qui déverse la même camelote insipide et imputrescible sur toute la planète. Mais dans la pop culture les choses sont plus complexes, non linéaires en quelque sorte. La nostalgie qui inspire tout l’album n’est pas celle d’une authenticité vernaculaire d’avant la colonisation de l’île de Porto Rico par les Espagnols. C’est celle d’un artiste portoricain qui réalise à 30 ans que l’environnement de son enfance a disparu sous l’effet de la gentrification et qui regrette amèrement de ne pas en avoir conservé de trace, de ne pas avoir fait plus de photos. Pour Bad Bunny les chaises de jardin en plastique sont celles des soirées de Noël et du nouvel an en famille, celles d’un premier baiser amoureux, et si elles sont vides c’est que ce temps est révolu et qu’il ne peut être rappelé qu’en chanson (cf. PITToRO DE COCO).
Assis sur l’une de ces chaises, Ricky Martin chante un extrait de LO QUE LE PASÓ A HAWAii, qui dénonce les effets de la gentrification en prenant l’exemple d’Hawaï. La banalité internationale de ces chaises s’inverse en signe distinctif original d’une culture qui s’oppose à celle des classes dominantes. Un retournement offensif propre aux minorités opprimées qui font de l’opprobre un motif de fierté. Au centre du terrain du Super Bowl, comme sur la pochette de l’album, les chaises de jardin en plastique évoquent la modestie assumée de conditions de vie difficiles et convoquent une esthétique à l’opposé du bon goût bourgeois-bohème de la couleur locale.

Beaucoup se sont interrogés sur la signification du numéro 64 floqué blanc sur blanc au dos de la veste Zara de Bad Bunny. Les diverses théories échafaudées par les internautes à ce sujet restent plus intéressantes que l’explication finalement révélée par l’artiste. Nous vous laissons voir tout ça en ligne. Ce sera ici simplement le prétexte pour s’autoriser à notre tour une libre herméneutique sur un autre élément qui n’a pas vraiment fait débat. Un mariage a été célébré pendant le spectacle. Deux fiancés avaient envoyé à Bad Bunny une invitation à leur mariage sans espérer de réponse, mais en retour il les a invités à se marier pendant son spectacle. Ce qui fut fait. Juste avant de laisser place à Lady Gaga pour ouvrir le bal de la noce ainsi mise en scène, on entend l’officiant prononcer les paroles rituelles de ce qui constitue le modèle d’un énoncé performatif : « Je vous déclare mari et femme ». Nous savons que les conditions de félicité encadrant la réussite d’un tel énoncé s’attachent pour une bonne part au contexte de cet énoncé et que le white cube est à l’art ce que la mairie ou l’église sont au mariage (1). Quand on se préoccupe comme nous d’art non déclaratif, par opposition à l’art performatif, il faut commencer par se défaire des préjugés induits par l’hégémonie de l’art d’exposition et apprécier les énoncés non performatifs qui s’émancipent de l’écosystème institutionnel-marchand. Mais tandis que certains artistes s’échappent du système, d’autres artistes, par un geste comparable, étendent son emprise. On constate ici qu’un mariage peut être reconnu valide hors du cadre attendu. Cela reste sans doute l’exception qui confirme la règle (quoi que nous ne sachions rien des usages en ce domaine aux États-Unis). Cependant nous ne devons pas négliger la propension des énoncés artistiques performatifs à s’imposer au delà du white cube et à coloniser tout l’espace social, assurant la mainmise intégrale et exclusive du marché et de l’institution sur chaque proposition artistique, naturalisant les jeux de pouvoirs afférents et asphyxiant toute pratique émancipée.

Pour le reste il y aurait beaucoup à dire mais il y a déjà beaucoup trop à lire ou à écouter dans les médias et sur les réseaux sociaux. On passera sans s’attarder sur le machisme embarrassant de certaines danses et de certaines paroles, et nous ne risquerons aucune hypothèse sur l’étrange façon d’assurer son pantalon en l’agrippant à l’entrejambe. Nous ne commenterons pas non plus l’inévitable parenté avec les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques. Cette manie bien appuyée de distribuer sur une trop grande scène et sur un tempo précipité le maximum de symboles du pays et de références à l’histoire nationale. Mais bon, nous n’étions ni à Paris 2024 ni à Milan 2026, et pour Bad Bunny, de son vrai nom Benito Antonio Martínez Ocasio, ce chapelet de clichés avait une portée critique et tenait d’une revendication politique forte et d’un engagement courageux à l’heure MAGA. Selon les témoignages rapportés par la presse les spectateurs portoricains s’y sont reconnus et en ont tiré une fierté plus que jamais nécessaire (2). C’est déjà beaucoup. De notre côté nous y avons vu une énergie et une joie communicative très bienvenues en ces temps moroses, et deux chaises en plastique blanc non moins remarquables.
Notes :
(1) Art & conditions de félicité, DeYi Studio, septembre 2024
(2) Culture, identité et résistance portoricaine, par Franklin López
Illustrations :
– copies d’écrans YouTube : Bad Bunny’s Apple Music Super Bowl Halftime Show
– pochette de l’album Debí Tirar Más Fotos
Lire aussi :
– Une chaise exemplaire, par DeYi Studio
– La tectonique des bons sentiments, par DeYi Studio
PS. Quatre visuels publicitaires faisant suite à la sortie de l’album de Bad Bunny :


Bonus (cf. Etsy) :
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#231/ Pour aller de l’avant, par Pierre Ménard
À quel moment un homme qui dort sur le sol dans la rue devient pour nous l’équivalent d’une image parmi tant d’autres, une silhouette dans un coin de notre tête, une forme qui se répète jusqu’à devenir banale, presque abstraite ? Cette peinture d’un dormeur, collée sur le bas de la vitrine de la banque, est différente. Elle attire notre regard. Sous cet écran publicitaire qui diffuse en boucle des promesses de rendement, d’optimisation de compte épargne. Il y a quelque chose d’intrigant dans la vitrine de cette banque. Les mots qui invitent à faire confiance à la banque, à se reposer sur leurs services pour s’occuper de notre argent, sont soutenus par l’image d’une femme endormie. Des pointes métalliques fixées au sol, empêchent de s’asseoir, l’espace est trop réduit pour même imaginer s’allonger à cet endroit. Soudain toutes les informations se superposent, se font écho, la peinture, la publicité, l’architecture hostile, la rue. Peut-être le rôle de l’art tient-il dans ce léger déplacement qu’il nous invite à faire, par ce presque rien qui nous force à voir ce que nous avions cessé de voir, de rendre visible l’invisible.
Le 1er numéro de la revue TINA : (in)visibilité(s), s’articule autour d’un thème central, la dialectique entre invisibilité et visibilité.
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#230/ Sinon je n’utilise plus, par Antoine Schmitt & Éric Arlix
Parce que la grande majorité des logiciels que nous utilisons sont trop trop — techno-libertariens, intrusifs, surveillants, commerciaux, dédiés à entrainer des I.A. — nous avons dressé une petite liste de logiciels alternatifs*.
La liste des alternatives c’est bien, cela fait gagner du temps mais l’essentiel n’est pas là, l’essentiel est votre motivation et il en faut pour franchir le cap, s’y mettre vraiment.
Audio
Pour le son, utilisez les indispensables Audacity et Reaper.
https://audacity.fr
https://www.reaper.fm
Bouger
Le site sncf.com est vraiment trop lourd et trop commercial mais 12train est léger, rapide, minimal, créé et maintenu par un développeur alsacien.
https://www.12train.com
Cartographie
Perso je n’en peux plus des zoé-google qui quadrille ma ville avec leurs caméras. Bye bye Google maps, utilisez Open Street Map.
https://www.openstreetmap.org
Ou bien Organic Maps, qui en plus des routes, connait aussi les sentiers de randonnée et les pistes cyclables, et qui permet de télécharger des cartes en local pour des randonnées hors connexion :
https://organicmaps.app/fr
Hébergements, nom de domaines
Sinon j’utilise ce site pour tester la dépendance de site internet aux US :
https://korben.info/eu-audit-scanner-souverainete.html
Mail
Apple Mail est trop buggé, passez à eM Client ou à Proton.me ou à Infomaniak.
N’utilisez bien sûr plus gmail (Google qui lis tous les mails, y compris les attachements).
https://fr.emclient.com
https://proton.me/fr
https://www.infomaniak.com/fr
Musique
Quittez toutes ces plateformes qui exploitent les musiciens, ou qui soutiennent ICE ou financent les industries de l’armement (Spotify). Vous n’avez pas un disque-dur bourré de mp3 ? un walkman ? un abonnement à une salle de concert ?
Si vraiment vous êtes accro alors utilisez un service français, qui paye mieux les musiciens :
https://www.qobuz.com/ pour la qualité audio
https://www.deezer.com/ pour le choix du catalogue
Montage
N’utilisez plus iMovie (Apple), mais OpenShot ou ShotCut.
https://www.openshot.org/fr
https://www.shotcut.org
Pétitions
N’utilisez plus change.org (américain) ou mesopinions.org (français, privé, exploitant vos mails)
mais Pytition de Framasoft
https://framalibre.org/notices/pytition.html
Photos
N’utilisez plus Photoshop (payant) mais Gimp ou Affinity (gratuits)
https://www.gimp.org/downloads
https://www.affinity.studio/fr_fr
Réseaux sociaux
Instagram : très dur de franchir le pas et de quitter Instagram car c’est the place to be professionnellement pour tous les artistes-créateurs mais Pixelfed est super mais encore un peu désert pour l’instant, mais marcher dans un désert reste intéressant.
https://pixelfed.fr
Whatsapp : dur de s’en passer côté famille, vie quotidienne, assos, alors que Signal ou Chatmailsecure sont top. Il y a aussi DeltaChat, qui utilise les passerelles mail pour fonctionner et est donc quasiment impossible à bloquer (c’était le seul service encore fonctionnel en Iran pendant le blocus internet).
https://signal.org/fr
https://chatmailsecure.com
https://delta.chat
Vimeo adieu, installez votre propre serveur PeerTube !
https://peer.tube
Au revoir Facebook nous sommes passés à Mastodon, génial, sans pub, sans exploitations de vos données.
https://joinmastodon.org/fr
Les solutions proposées par Framasoft. Bon ok parfois Framasoft c’est un peu « mal foutu », manque de vraies interfaces intuitives, manque de design, un peu l’esprit et l’esthétique d’il y a vingt ans 🙂 mais ça marche quand même
https://framasoft.org/fr
https://degooglisons-internet.org/fr
Transfert de fichiers
Désolé We transfer on te quitte pour Gros fichiers
https://www.grosfichiers.com/fr
Désolé Gros fichiers il parait que désormais tu entraînes des I.A avec nos données alors on passe à un NextCloud (qui remplace aussi DropBox et GoogleDrive tant qu’à faire), hébergé chez soi si on a des doigts de fée geek, soit chez Zaclys ou un autre Chaton qui propose ces services à petit prix solidaire :
https://nextcloud.com/fr/
https://www.zaclys.com/
https://www.chatons.org
Txt
N’utilisez plus les logiciels de Microsoft (franchement) mais LibreOffice ou Openoffice.
https://fr.libreoffice.org
https://www.openoffice.org/fr
Web
N’utilisez plus Safari (lourd, Apple) ni Chrome (Google), mais Brave, confidentiel, avec bloqueur de pub intégré, ainsi que son moteur de recherche indépendant ou aussi Vivaldi.
https://brave.com/fr
https://vivaldi.com/fr
* Nous mettrons à jour cette page dans les mois qui viennent car tout change très vite.
image : O caput elleboro dignum (Monde dans une tête de fou)
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#229/ Finissage XAS Shanghaï, par TINA
Finissage de l’exposition TINA à XAS Shanghaï
avec ci-dessous trois vidéos réalisées à cette occasion.
Au revoir Shanghai, à bientôt.
Francine Flandrin
Hortense Gauthier
Elsa Werth
Page de l’événement la revue TINA à Shanghaï >>>>
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#228/ Elle est homo sapiens, par Éric Arlix
C’est incroyable
Ça vient d’arriver sur Terre.
Dans Pluribus, saison 1, neuf épisodes.
Inattendue et attendue.
Au cœur de ce qui se joue en ce moment.
L’I.A.
Ça fait parler, investir, prophétiser.
Hein Carol ?
Elle est homo sapiens
elle veut le rester
et ça fait mal, c’est dur
au long de ces neuf épisodes où l’on souffre avec elle.
Iels sont une poignée, moins de quinze sur Terre, dur.
Dans des longueurs infilmables mais essentielles.
Le divertissement mais avec l’attention.
Le cerveau d’homo sapiens encore en action.
Oui Carol nous sommes avec toi.
definitly
Bravo.

Pluribus
saison 1, 9 épisodes, 2025
créée par Vince Gilligan
Image
quartier factice de Carol dans la banlieue d’Albuquerque sur Google maps
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#227/ Insula de Théo Casciani, par Marius Guérin
Marius Guérin s’entretient avec Audrey Jeuland à propos d’Insula de Théo Casciani.
Marius Guérin : Alors, ça y est, Audrey, tu as lu Insula ?
Audrey Jeuland : Oui.
Marius Guérin : Moi j’ai été passablement étonné voire échaudé à la lecture.
Audrey Jeuland : Moi pas du tout.
Marius Guérin : Les remerciements, longs au demeurant, m’ont interloqué.
Audrey Jeuland : Comment cela?
Marius Guérin : Le coup par exemple de signifier de manière insistante, à cet endroit, qu’il s’agit d’une fiction. Je cite de mémoire : « parce que oui, je ne sais pas si ça doit vous rassurer ou vous inquiéter, mais c’est une fiction ».
Audrey Jeuland : J’ai l’impression mais peut-être que je me trompe que tu es passé à côté de ou des intentions de l’auteur.
Marius Guérin : Nullement.
Audrey Jeuland : Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Marius Guérin : Et toi ?
Audrey Jeuland : Je vois. As-tu remarqué la structure du livre, du texte je veux dire. Les remerciements, oui, on dirait. C’est le genre en soi qui est ici rejoué.
Marius Guérin : Pourquoi pas; mais encore ?
Audrey Jeuland : On dirait qu’il y a deux parties, la première « GAME », la seconde « PLAY ». Mais il y aurait aussi une continuité trans-parties -oserais-je trans partisane ? — du chapitrage. Tu as vu les chapitres de la première partie sont juste numérotés, « 1 » et « 2 », de même ceux de la seconde, mais « 3 » et « 4 ». J’ai d’ailleurs été particulièrement sensible à « 4 ».
Marius Guérin, sans prévenir, part à la cuisine pour se préparer une collation. Puis revient.
Marius Guérin : Pourquoi t’es-tu arrêtée ? Non seulement je t’écoutais mais je t’entendais !
Audrey Jeuland : Impayable, va ! Tu es égal à toi-même à faire, pour te citer, le pitre de pacotille. Bien revenons à Insula. Insula rime avec gymkhana ; il y a de cela tout au long du livre mais comme je te le disais il y a quelques instants, « 4 » m’a ému. Je cite: « Si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que je peux vous faire confiance. Je veux donc dire pardon à toutes celles et tous ceux que j’ai pu offenser […] ». La fin de passage me ferait presque penser à du Lukács ; écoute: « […] alors qu’en vérité, vous le savez: personne n’est innocent. » Dans « 4 », le roman prend toute sa dimension. Le récit y converge, il y a une sorte de concrétion. Et de véritables considérations littéraires. Pas exemple : « […] je préfère encore faire infuser la réalité dans la fiction et la laisser tremper jusqu’à ce qu’elle suinte, parce que dans mon for intérieur, je crois que ça reste le meilleur moyen de résoudre le réel. »
Marius Guérin : Okay, okay ; en t’écoutant j’en viendrais presque à changer d’avis. Je perçois une forme d’ironie, peut-être, une sorte d’ironie. Moi aussi je peux donner des exemples: « Quand il était paru, j’avais été étonné de voir mon bouquin sur l’étal des best-sellers de toutes les librairies parisiennes, intrigué par l’incohérence de ce succès apparent et des chiffres mitigés que me transmettait mon éditeur, jusqu’au jour où j’avais surpris mon père dans un magasin en train d’en commander des dizaines de copies et d’en placer d’autres en tête de gondole pour faire ma promotion clandestine ».
Audrey Jeuland : Et puis cela se lit super bien. Et plutôt allègrement.
Marius Guérin : Pas totalement faux.
Audrey Jeuland part à son tour à la cuisine préparer des collations.

Insula
Théo Casciani
P.O.L
2026
160 pages
18 €
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#226/ Une chaise exemplaire, par DeYi Studio
À propos d’une chaise monobloc blanche percée de 700 trous
C’est une chaise monobloc ordinaire en plastique blanc. Elle traîne dans le jardin du PAN Café sur l’île Saint-Denis. On n’y prête pas attention, sauf quand on veut s’asseoir. Rien de spécial donc. Elle passe inaperçue. Elle est pourtant assez particulière. Elle est constellée de petits trous. Des centaines de trous du diamètre d’un crayon, sur toute la surface, dossier, accoudoirs et pieds compris. Nous ne l’aurions pas remarquée si quelqu’un n’avait glissé la tige d’un pissenlit dans l’un des trous de l’accoudoir. Une fois attentif cette chaise nous intrigue et retient le regard comme un tamis le caillou, ou la pépite. Tout en restant parfaitement banale, pas bancale, tout à fait fonctionnelle, la chaise perforée trahit un geste et une intention. Le geste, nous l’imaginons répétitif et obstiné, avec une perceuse électrique probablement. L’intention est plus mystérieuse. Défoulement obsessionnel d’un maniaque du foret ? Concept ultime de designer dépressif ? Avatar des forminifera de Tony Cragg ? Customisation ingénieuse pour accélérer le séchage de la chaise après l’ondée ? Simulation de l’effet de la grêle par un jardinier poète ? Si ces questions se posent et si ces hypothèses se valent c’est que rien n’est déclaré et que l’affordance reste vague, très vague. Et en ce qui nous concerne nous tenons cette indécision apparente pour une décision artistique. Et rien, mais vraiment rien, ne vous oblige à nous suivre (et cela fait partie de son charme). Que l’on s’amuse à piquer des fleurs dans les trous ou que l’on tente de mouler une faisselle dans le creux du pied pour vendre ensuite du fromage de chaise au marché de Gratens (1), que l’on s’y assoie simplement pour bavarder avec des amis où que l’on s’abîme dans une nouvelle théorie esthétique, cette chaise offre des possibles multiples sans imposer aucune vérité. Cette œuvre ne revendique pas le statut d’œuvre d’art. Et pourtant c’est bien en tant que proposition artistique qu’elle nous intéresse ici. En tant que proposition artistique exemplaire d’un art non déclaratif.

Le paradoxe n’est qu’apparent, l’enjeu est politique.
Rien dans le contexte du jardin du PAN Café ne signale qu’il pourrait s’agir d’autre chose que d’une chaise de jardin. Rien dans le propos de Louis Clais, qui a réalisé cette chaise et quelques autres (sans titre, ni date ou numérotage), rien qui relève d’une affirmation artistique. Bien sûr le PAN café organise le week-end des rencontres culturelles. Mais que le jardin soit fréquenté régulièrement par des artistes ne contamine pas spontanément les chaises d’une ontologie particulière. Bien sûr Louis Clais a étudié l’art et conçoit son activité comme une pratique artistique. Mais il ne se tient pas à côté de sa chaise de jardin pour en revendiquer l’auctorialité (autorité) ou en commenter la fabrication et en expliciter les intentions. Il maintient au contraire une distance entre lui comme auteur et l’objet mis à disposition. S’il y a une intention explicitée quand on lui pose la question c’est que la chaise reste disponible à toutes les intentions, à tous les usages. S’asseoir bien sûr, mais aussi disposer des fleurs dans les trous, tendre un fil pour une performance, ou en refaire une « fausse » chez soi pour son jardin. Une voisine a demandé à Louis Clais quel était ce modèle et où elle pourrait acheter les mêmes. A la question de l’art se substitue la question de l’usage (2).
Nous avons demandé à Louis Clais s’il avait lui-même disposé les fleurs sur la chaise.
«Non, les fleurs ne sont pas de moi, j’étais très content, car j’ai le désir que les trous des chaises suscitent des idées d’usages possibles. Quand il pleut, des gouttes d’eau se coincent dans les trous et forment des loupes. Je vois ça comme une pratique, comme si j’avais inventé ma nouvelle recette de tartes, que je peux maintenant faire aux occasions. À chaque itération, j’interprète avec un assaisonnement différent. Il y a énormément de variantes de cette chaise monobloc blanche et beaucoup d’états de dégradation du plastique, parfois cuit au soleil, brillant ou griffé, taché. Je m’en lasse moins que du papier vélin. Je fais à chaque fois un nouveau dessin d’une nouvelle manière, parfois je compte les trous et parfois pas du tout. Je varie aussi le diamètre du foret ; généralement, chaque trou d’une même chaise a le même diamètre, parfois je change cette règle. J’ai mis en pratique cette idée de dessins à la perceuse sur chaises pour la première fois en août 2022 à Bruxelles et j’en ai fait une douzaine depuis.»

Déclarer ou reconnaître
Une œuvre exposée prétend avant tout que l’on reconnaisse à son auteur le statut d’artiste. Elle n’est souvent que le levier, le prétexte ou l’alibi de cette affirmation autoritaire. C’est une question de déclaration ; c’est une affaire de stratégie ; c’est une histoire de position. Au contraire une œuvre non déclarative attend simplement d’être éventuellement reconnue en tant que proposition artistique. Elle n’impose rien et supporte de passer inaperçue ou de rester anonyme. Si nous la reconnaissons c’est que nous le voulons bien. Si nous lui trouvons un intérêt c’est pour elle-même et non comme vecteur d’un jeu social articulant pouvoir et valeur. Dès lors, quand reconnaître est plus décisif que déclarer, les cartes se trouvent redistribuées et tout le monde peut jouer à nouveau. Tandis qu’il y a inévitablement un monopole de la déclaration (l’artiste, le critique, le marchand, l’institution), il n’y a jamais de monopole de la reconnaissance. Libre à nous comme à vous et à d’autres de reconnaître ou pas comme une proposition artistique la chaise monobloc blanche percée de 700 trous à disposition dans le jardin du PAN café. Ça ne changera rien. Et c’est ça qui change tout. À disposition n’est pas en exposition.

notes
(1) selon une anecdote racontée par Louis Clais après la convention aR de Gratens en septembre 2025
(2) voir Stephen Wright :
http://www.mabsociety.com/usership—a-lecture-by-stephen-wright.html
https://archive.arte-util.org/tools/lexicon/
photos :
Julie Vayssière (1 et 3), DeYi Studio (2), Juline Darde Gervais (4 et 5)
lire aussi :
#7 / Sur quelques geste démarquables, par DeYi Studio
#42 / Les déchets dansent aussi, par DeYi Studio
#76 / 3417 albums blancs, par DeYi Studio
pour aller plus loin :
#71 / PAN Café, entretien avec Cécile Paris, par DeYi Studio
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#225/ Un cadeau très spécial (3), par Elise Vandewalle et Nicolas Guillemin
La voix de Draur
Dans le premier texte de cette série, quelqu’un a reçu un cadeau. C’est un comics qui raconte une histoire de super-héros. Les protagonistes forment une communauté de pensée et d’action sous l’égide d’un chef nommé King. Au long de trois épisodes, iels vont progressivement passer du côté obscur. Nous entendons ici le récit de l’un·e d’entre elleux.
Je suis Draur. Je suis un être des limites, mon nom est un mélange entre la noyade (drowning) et l’aurore, la fin et le recommencement. Je suis fasciné par les collectifs. Fasciné veut dire que j’aime et que j’aimerais en faire partie. Je ne parviens jamais tout à fait à ce but. J’aime le pluriel et le singulier à la fois. Il m’est arrivé de trahir l’ensemble pour sauver l’élément. Égoïstement, quand l’un pouvait croître à partir du multiple je me réjouissais, mais quand la pluralité menaçait l’unique, je me suis enfui.
Je suis un être sans qualité, à la limite entre pouvoir et indifférence, entre force et abandon. Mes ami·es, mes allié·es sont des marginaux qui habitent cette zone grise de l’extra-humanité. Jamais bons, jamais tout à fait mauvais, c’est le collectif qui éclaire nos chemins et nous donnent l’idée de ce que serait la justice.
Les individualités baroques et radiantes des X-men sont loin, dans un autre espace sidéral que le nôtre. D’ailleurs, la subjectivité n’existe peut-être déjà plus dans notre monde en clair-obscur. Les IA ont avalé une époque et un faisceau de croyances, nous habitons une autre réalité. Les humains sont entrés dans la ruche et nous sommes un essaim éclaté.
Peut-on se tenir sur le seuil ? À la limite de l’histoire ? Peut-on faire revivre le collectif d’inconnus qui a fait exister un troisième esprit, un intellect commun ?
J’ai rejoint le collectif Druz dans un moment de plénitude. Facile. Je n’avais qu’à observer pour participer. J’ai vu la dualité à l’œuvre en elleux. J’ai été une image en filigrane — mental, esprit, théorie et puis aussi refus, rébellion, rage.
J’ai raté mon entrée dans le monde agissant des super-héros professionnels. J’erre dans le purgatoire de la formation. Je n’ai que des talents inutiles. Nos chefs me l’ont dit. Je suis accueilli par Druz, je pourrais même dire recueilli. J’enrage de rester ici mais ce sont iels qui m’aident à canaliser mon énergie en images projetées sur le réel : à défaut d’action, des pensées et des rêves. Je scande un poème sur le mouvement général. J’ai senti en moi son amorce, j’aimerais que, comme un brasier, il parte et enflamme l’univers.
Une boucle se forme, un nœud où le temps se referme sur lui-même. C’est un moment d’enfermement qui n’est là que dans l’attente de sa fin. Je crois que c’est un arrêt et c’est peut-être autre chose. Je suis entré dans le royaume intermédiaire. Le monde-en-train-de-se-finir, le mien comme celui de Druz est rempli d’influences. Personne ne peut cristalliser ces présences en une connaissance stabilisée. On ne peut pas en rester là et se contenter de caractériser assez superficiellement ce qui s’est passé. La profondeur du brouillard, dans lequel nous sommes tous plongés, me donne très envie d’y voir plus clair. Je me remonte les manches et je m’y mets.
Un souvenir me revient. King est assis dans son fauteuil et fume un petit cigare. La couleur de sa veste résonne agréablement avec le cuir élimé de l’accoudoir. Il devise joyeusement. Il parle au groupe épars réuni autour de lui. Il leur dit qu’une époque dorée les attend, que le monde s’offre à elleux. La prospérité est là à portée de toutes les mains qui voudraient la saisir. Moi, Draur, j’hallucine proprement. Il n’y a pas (ou plus) d’Eldorado pour les super-héros, c’est fini. Y en aurait-il eu pour nous, les vagabonds lumineux, la parenthèse est refermée. Mais ça c’est moi qui le pense ou le ressent, par esprit de contradiction peut-être. Ce qui se passe c’est que moins d’un mois après, la crise nucléaire vient nous obérer.
L’épisode prochain s’appelle La Guerre. Cela permet de lire un peu autrement le mouvement de fourmis des personnages. Iels se débattent pour échapper au chaos et à la dissolution et ne font que l’accélérer. Il y a un sentiment de vide qui précède le choc. Le vide se met à habiter tous et toutes comme une onde psychique. Nous étions des super-héros sans qualités et nous voici de simples contours sans âme. Nous avons mené une quête inutile et il est maintenant temps d’en finir. La guerre n’est qu’une machination, le rideau s’abaisse sur une pièce avortée. Comme de grands craquements, le cerveau collectif mondial se disjoint. Une ombre se projette sur nous, le monde est fragmenté.
Je suis Draur, je suis un être des limites. Plus tranchante est la lumière, plus les limites sont invisibles. Invisibles mais d’autant plus vivantes. Traverser les valeurs devient soit impossible, soit un mur de feu. C’est le moment où l’on ne peut échapper à la formulation de son rêve. L’intellect commun déviant est la guerre, mais l’intellect commun est toujours et encore l’horizon d’un monde plus grand.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin
Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art.
Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées.
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#224/ Un cadeau très spécial (2), par Elise Vandewalle et Nicolas Guillemin
Un autre commencement
Dans le premier texte de cette série, quelqu’un a reçu un cadeau. C’est un comics qui raconte une histoire de super-héros. Les protagonistes forment une communauté de pensée et d’action sous l’égide d’un chef nommé King. Au long de trois épisodes, iels vont progressivement passer du côté obscur. Nous entendons ici le récit de l’un·e d’entre elleux.
J’ose aujourd’hui parler en mon nom. Mais je ne me nommerai pas. Cela m’est encore étranger et n’a d’ailleurs pas d’importance.
On croit que la fiction est un monde séparé, un ailleurs. Mais cela n’est que partiellement vrai. Les histoires racontées dans les pages des romans, dans les strips des comics ont, pour le pire comme pour le meilleur, une matière bien réelle. Leurs auteurices ne nous inventent pas, iels se souviennent de nous et nous font passer dans une dimension où ce que nous sommes en puissance trouve un lieu pour exister.
Il n’y a donc de fin aux histoires que celles qu’on veut bien leur donner, à la fois par convention et pour se rassurer sur le fait que le chaos du monde peut s’ordonner. « The end », inscrit en blanc sur le fond noir des bandes de cellulose, n’est en fait qu’une coupure qui vient scander le temps hétérogène dans lequel nous vivons et refermer doucement la porte pour séparer ce que nous appelons réel et ce qui n’est compris que comme un fantasme d’images et de corps rêvés dans la nuit.
Je suis un être de fiction. J’appartiens en partie à cette histoire qu’on se remet de main en main et que l’on nomme Druz. Notre nom désigne la force lumineuse de liaison par laquelle nous avons été unis et marqués à jamais. Même si le lien de Druz s’est transformé en un garrot serré empêchant toute transmission des fluides, il nous faut croire à la possibilité qu’elle recommence, ressurgisse, ailleurs.
Être membre de Druz, c’était d’abord reconnaître la faiblesse physique, mentale, morale, parce que c’est cette matière molle, grise, spongieuse, qui alimentait l’intellect commun. Au début, le fluide partagé était doux, chaud, rassérénant. Comme membre de la communauté, mon pouvoir était minime. J’avais la faculté du silence qui accorde et harmonise, pour que le chœur puisse chanter en rythme et dans une tonalité de couleurs complémentaires.
Nos corps étaient unis, des réseaux infinis nous mêlaient les uns aux autres, nous en percevions distinctement toutes les ramifications et apprécions la beauté de leurs volutes noueuses et légères.
Au bout de quelques temps, ça a commencé du bout des doigts. J’ai commencé à sentir la noirceur s’insinuer à l’intérieur de mes ongles et marbrer peu à peu ma peau. Mon silence s’est alors fait dissonant. La chambre anéchoïque dans laquelle nos cœurs battaient sourdement s’est laissée contaminer par des sons malaisants, toxiques, qui percutaient les surfaces et produisaient des larsens métalliques. Les volutes, dont les nouages étaient d’abord lestes et légers, se sont faits de plus en plus tortueux, dessinaient des formes anguleuses, aux effets graphiques nauséeux. King, voyant arriver le danger, s’est alors mis à tirer les liens, de ci, de là, pour leur faire prendre des formes plus lisses, comme on passe un fer chaud sur un tissu froissé. Mais à mesure qu’il tirait les ficelles avec de plus en plus de force et de fébrilité, nous sentions les organes dépérir dans une noirceur qui devenait alors putride, suintante, mortifère.
Âme universelle prenait de plus en plus le contrôle des réseaux de l’intellect commun. On entendait sa voix glaciale résonner dans nos cages thoraciques. Nos os, nos nerfs, nos ligaments, nos muscles, nos viscères, se fêlaient, se brisaient, se putréfiaient. Yellow continuait à remplir notre monde de ses motifs hypnotiques et écœurants. Loreth ne cessait plus ses lamentations, Ces voix de métal, ces plaintes dissonantes, ces lignes tortueuses et ces incantations épouvantées étaient maintenant les nôtres. Nous étions ce chant infect et ces méandres hideux.
Il a alors fallu couper, nous automutiler collectivement pour que Yellow, King et Âme universelle ne puissent plus pervertir nos pensées de leurs langues persiflantes. Nous nous sommes retrouvés démembrés, disloqués, fragments d’êtres échoués dont les restes de liens pendaient en lambeaux depuis la racine de nos plaies ouvertes.
«Il faut infiniment recommence». C’était la voix, faible, de Draur. Elle résonnait presque imperceptiblement dans mes cavités osseuses. Khomrel, bien que si loin de nous et désespéré, chantait lui aussi, sur un mode mineur. Peu à peu, d’autres rythmes inconnus se sont mis à battre doucement, dans une cadence basse et apaisante.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin
Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art.
Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées.
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