Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 2 octobre 2018
Je regarde devant moi sans vraiment regarder. Je me répète que ma retraite est petite et qu’il faut compter, mesurer, faire durer chaque chose. Je n’ai pas honte, je m’en sors avec ce que j’ai, j’ai toujours appris à me débrouiller, à me contenter aussi. Je vais faire le marché à Belleville, le mardi et le vendredi. Je garde les tickets de caisse dans une boîte en fer. On m’a toujours appelé “le petit”. À soixante-dix ans, ça ne change plus rien. Mes cheveux ont blanchi depuis longtemps, le sommet de mon crâne s’est dégarni, j’ai appris à ne plus y penser. Je sens le vent d’octobre, je baisse un peu la tête, je ne veux pas trop attirer l’attention ni me faire remarquer. J’ai toujours été discret, timide, c’est ma nature. Pourtant, quand je rencontre dans le quartier un ancien du pays, nous parlons longtemps,comme si le temps n’avait pas passé. Mon accent, je ne l’ai jamais perdu. Ma foi m’accompagne, c’est un soutien. Je n’ai pas beaucoup de photos de moi jeune. Je ferme parfois les yeux pour laisser venir les images, et je revois Tunis. Les rues poussiéreuses de mon enfance. J’entends mon père me parler d’avenir. Je me souviens de mon métier de couvreur, les journées longues, les soirs où je rentrais brisé du travail. Je n’ai pas oublié la fatigue, elle est encore là dans mon dos, dans mes mains, dans ma respiration, mais je n’en veux à personne. Je souris en voyant passer un pigeon qui s’approche du banc, avec sa démarche claudicante. Je me dis que ce sont ces petites choses qui me tiennent encore. Je marche doucement, comme si chaque pas pouvait me rappeler une épreuve. Je ne parle pas beaucoup, je garde mes pensées en moi, mais parfois je voudrais qu’on les entende, qu’on sache que j’existe, que j’ai tenu malgré tout ce que j’ai traversé. Je sens encore dans mes gestes une maladresse d’enfant, une manière de m’asseoir trop raide, une façon de baisser les yeux, une retenue qui ne m’a jamais quitté, et pourtant je sais que j’ai vieilli, je le vois bien dans les reflets des vitrines des commerçants, mes cheveux gris, mon allure un peu voûtée, mais au fond de moi je reste le même, je garde cet éclat fragile qui ne m’a jamais quitté. J’ai encore en moi cette naïveté dont se moquait gentiment ma mère, une manière de regarder le monde avec des yeux un peu étonnés.
Ciel d’azur. Soleil éblouissant. Télescopage des massifs rocheux. Propulsé par des moteurs à réaction tournant à plein régime, un jet privé tronçonna l’espace au-dessus d’un vaste enchevêtrement de montagnes aux pentes escarpées. Après un virage sur l’aile, l’appareil mit le cap sur une base militaire située dans une vallée désertique, protégée par des versants abrupts. Une défense aérienne en alerte permanente, dotée de radars de surveillance longue portée, excluait toute approche hostile de cette base ultra secrète dont l’existence ne figurait sur aucune image satellite visualisant cette partie du globe terrestre. La descente achevée, le jet privé se posa sur une piste d’atterrissage au bout de laquelle, guidé par la tour de contrôle, il disparut dans un tunnel percé dans le flanc du massif montagneux. La construction en béton armé grouillait de soldats en uniforme. Les moteurs du jet éteints, un homme en costume trois-pièces, calé dans un fauteuil roulant, apparut en haut d’un escalier amovible, installé à la porte de l’appareil par une équipe de techniciens. Dès que les roues du fauteuil roulant touchèrent le sol, Roy Kingley se dirigea vers un homme en civil, posté devant un tout-terrain blindé. Les deux hommes échangèrent une poignée de main. Montés à bord du véhicule, ils furent déposés devant un abri antiatomique, dont Ross Norton, muni d’un badge d’accès, fit coulisser la porte d’entrée. Visiblement familier des lieux, Roy Kingley emprunta le couloir menant vers le poste de commandement où, plongés dans la révision de leurs dossiers, trois hommes en costume-cravate attendaient sa venue. Les salutations furent rapides mais chaleureuses. Unis par des intérêts idéologiques communs, les hommes présents au poste de commandement travaillaient ensemble depuis des années, habitués à gérer en équipe soudée n’importe quelle crise. Roy Kingley s’installa à sa place en tête de la table de travail, vérifia que tous les systèmes de cyberdéfense étaient activés, coupa la vidéosurveillance de la salle. Il s’agissait d’une réunion confidentielle. Rien de ce qui serait dit entre les murs de cet abri ne devait filtrer.
Segment narratif du roman Trust, à paraître, KC éditions, 15 octobre 2025
Pavel Hak est né en Bohême. Exilé en France en 1986, diplômé en philosophie à la Sorbonne, il est l’auteur de plusieurs romans. Après le très remarqué Sniper (2002, éditions Tristram), il obtient le Prix Wepler pour Trans (2006, éditions du Seuil), publie Warax (2009, éditions du Seuil), se voit décerner le Prix Littéraire des Jeunes Européens pour Vomito negro (2011, éditions Verdier), puis il publie Autobiographie (KC éditions, 2024). Ses livres sont traduits dans plusieurs langues. Il vit à Paris.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Je lève les yeux de mon écran et ils se posent sur un petit bateau à la voile blanche qui s’éloigne vers la presqu’île. Un seul voilier sur la mer ce matin. Un seul voilier au mur d’un tableau de Vermeer dont le titre est La Lettre d’amour. C’est la seule fois ou Vermeer représente la mer. Représente c’est beaucoup dire car le tableau dans le tableau montre surtout un grand ciel parcouru de nuages surplombant une bande horizontale de couleur indéfinissable où s’esquisse une voile penchée. La scène principale est vue depuis une antichambre sombre qui accentue la position du voyeur et pas du voyageur. C’est la seule fois où Vermeer a eu recours à cet artifice. Tu regardes par l’encadrement d’une porte une dame assise avec son cistre sur les genoux ; elle tient une lettre et échange un regard avec une servante debout, le poing sur la hanche. La scène de marine est derrière la servante ; les interprètes indiquent qu’à l’époque et dans ces contrées représenter un bateau sur la mer est une manière de parler d’un amoureux qui est loin. Il y a deux paysages superposés. Celui du dessus est une scène de campagne avec de grands arbres, un marcheur solitaire le long d’une rivière, plutôt un canal. La scène semble paisible alors que dessous il y a du vent dans les voiles et que flotte sur les deux images l’allusion amoureuse. La lumière sur les deux femmes est vive, on dirait qu’ il y a quelque part une fenêtre ouverte qu’on ne voit pas et par laquelle pénètre le souffle du matin. L’heure du ménage. Un balai, des socques, un panier à linge traînent sur le sol qui est peut-être encore humide. Je regarde le bateau s’éloigner. Un autre voilier maintenant est entré dans mon champ visuel, par la gauche. Avec la distance on dirait qu’il effleure le cargo rouge désarmé qui stagne depuis des mois dans la rade. L’armateur est à l’autre bout du monde, ne veut pas payer les réparations de son navire. Il l’abandonne, avec l’équipage, ce sont des choses qui arrivent ici. Les marins traînent sans argent dans ce port dont ils ne parlent pas la langue. Les femmes et les fiancées, on ne sait plus où elles sont, on ne peut pas toujours recharger son téléphone portable. L’un des marins, par désœuvrement, s’est mis à la peinture avec les moyens du bord. Il raconte son histoire sur de petits panneaux naïfs que les gens lui achètent. Il représente dans des couleurs enfantines les paysages d’ici avec toujours un bateau errant sur la mer.
Le blanchiment d’argent nécessite des montages complexes, des circuits de transferts d’argent alambiqués et le livre d’Antoine Dufeu s’appuie sur la même complexité.
extrait page 13
On ne lit pas à proprement parler Blanchiment, on le décode, on lit des indices, des séquences, les lecteur.trices doivent effectuer la recomposition, l’enquête, la captation d’informations.
Fresque poétique, vers, flux de phrases enchâssées (pour certaines séquences on lit les lignes paires puis ensuite impairs — faut s’accrocher), Blanchiment mêle les récits de trois personnages principaux autour du travail, de l’individualisme et de la solitude, trois notions si représentatives de la vie contemporaine de certain.e.s.
extrait page 33
Ce livre est une énigme, ce livre est intriguant, ce livre est singulier, l’auteur nous oblige à lire son livre en zigzag, en va-et-vient, en concentration maximale, pour décoder avec lui et ses personnages ce monde complexe, ces flux complexes dans lesquels nous sommes embarqués.
Dans Blanchiment, comme dans tout monde complexe, le flux d’informations, d’actualités, de news, de breaking news, de fake news affluent. Le monde tel qu’il est, insaisissable.
extrait page 95
Si vous lisez Blanchiment c’est que vous cherchez peut-être à sortir de votre zone de confort (ces romans si bien léchés, ces recueils de poésie surchargés d’intime), avec une poésie-récit-expérimentale-contemporaine assurément singulière.
Antoine Dufeu, écrivain et poète, est l’auteur d’une quinzaine de livres dont Nous (Mix., 2006), Abonder (NOUS, 2010), AGO – autoportrait séquencé de Tony Chicane (Le Quartanier, 2012), Sic (al dante, 2015), Sofia-Abeba (MF, 2020), Nous abstraire (éditions de l’attente, 2022). Il forme avec Valentina Traïanova le duo Lubovda. Il est également éditeur, enseignant, journaliste et revuiste. Il vit à Paris. https://antoinedufeu.fr/
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 21 septembre 2018
Je porte rarement mes cheveux lâchés, j’ai besoin qu’ils soient relevés, disciplinés, comme si je tenais à mettre un peu d’ordre dans le désordre de ma tête. J’aime le regard que portent les filles sur moi dans la rue, mais je préfère la caresse d’un homme. J’aime danser comme j’aime courir pour me vider la tête. Dans les fêtes, j’aime me déguiser. Je peux rester ainsi des heures, casque sur les oreilles, à écouter la voix d’un ami ou une chanson en boucle. Je n’aime pas qu’on croie que je m’ennuie. Je suis absorbée. J’aime beaucoup les voyages, je suis attirée par les pays asiatiques, le Vietnam, le Cambodge, j’y suis allée à plusieurs reprises. Le matin, au petit-déjeuner, j’aime la confiture de fruits rouges sur mes tartines de pain. La confiture, cela me rappelle mes vacances chez mes grands-parents dans la Creuse. Le cuir de mon blouson me protège. J’ai le réflexe de croiser les jambes et de pencher la tête. Je me sens parfois observée sans lever les yeux. Le lobe de mon oreille est attaché, on m’a dit que c’est un trait génétique récessif. Les bruits de la rue me parviennent comme un fond sonore déformé. J’ai toujours besoin de musique, c’est comme un rempart, un écran qui me garde à distance du monde. Je déteste quand on m’interrompt pour demander l’heure ou une cigarette. Je crois deviner les regards posés sur moi, sans chercher à les confirmer. J’ai grandi en me méfiant des silences dans les conversations. J’aime les applications qui gardent trace de mes déplacements, comme si mon téléphone écrivait mon journal intime à ma place. Je note parfois des idées dans l’application Bloc-notes mais je les efface avant de me coucher le soir. Je peux rester immobile longtemps sans éprouver d’impatience. J’aime sentir le vent sur mon visage, cela me donne la chair de poule. Sans mes lunettes je me sens nue. Les bancs sont des refuges temporaires, comme les arrêts de bus où je n’attends personne. Je n’aime pas qu’on devine ce que j’écoute. Quand j’étais enfant, j’imaginais avoir des enfants et j’avais décidé de leur prénom. Aujourd’hui j’ai bien changé sur la vie en couple, je vis mieux avec mes colocataires. J’ai parfois envie de disparaître dans la foule, comme si mon corps pouvait se dissoudre dans le bruit. Je crois que mon visage ne reflète pas ce que je pense vraiment.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 21 septembre 2018
Je fume une cigarette chaque fois que je cherche à ralentir le temps. J’ai toujours un mouchoir en tissu dans la poche de mon pantalon. J’aime ma femme mais je ne peux pas m’empêcher de regarder les femmes que je croise dans la rue à la dérobée. C’est plus fort que moi, je les imagine nues ou j’essaie de deviner le son de leur gémissement au moment de faire l’amour. Le banc est pour moi un poste d’observation, jamais un lieu de repos. Mes cheveux gris ne me gênent pas, j’y vois une forme de maturité. Je n’aime pas qu’on m’interrompe dans mes pensées. Quand j’étais enfant, je jouais au football mais j’en garde de mauvais souvenirs. Cela ne m’empêche pas de regarder régulièrement les matchs à la télévision et de supporter Fenerbahçe. Je me méfie de mes propres élans, préfère la retenue. Je m’assois à l’extrémité des bancs pour garder un espace entre moi et les autres. Je n’aime pas le son de ma voix, mais les rares fois où je dois parler dans ma langue maternelle, j’ai l’impression que son timbre n’est pas le même, il sonne différemment, et cela me plait. Je garde mon téléphone dans la poche intérieure de mon manteau, je ne le consulte presque jamais dehors. J’aime le contact de la cigarette entre mes doigts, le geste répété m’apaise. Je ne parle pas aux inconnus. Je me surprends pourtant à observer ceux qui partagent l’espace. J’ai une cicatrice sous l’œil droit qui rend mon visage plus dur que je ne suis. Je ne suis pas sûr de ce que je cherche en me retournant. Je regarde sans intention, mais je regarde quand même. J’ai souvent l’impression d’être invisible. La fumée me protège, comme un rideau. Je reste silencieux, toujours. Je me dis que la vie est faite d’occasions manquées. Je n’ai jamais su aborder quelqu’un sans raison précise. Je crois que mes yeux trahissent ce que je retiens de dire. Je pourrais rester longtemps assis à côté de quelqu’un sans prononcer un mot. J’aime l’élégance discrète, celle qu’on remarque à peine. Je m’habille toujours de sombre. Je porte des chaussettes noires. Je pense souvent à mon père, il ne souriait jamais en public. Je suis de ceux qui préfèrent la nuit. Je fume lentement, comme si chaque bouffée était une manière de retarder la fin. L’été, l’ombre des arbres dessine sur les trottoirs des motifs qui me rappellent les tapis de ma maison d’enfance.
Nuit performance. Une de plus. Une nouvelle cassette mini-DV à ranger dans sa collection au petit matin. J’imprime mes derniers A4, une phrase, fond blanc, format à l’italienne, trente copies.
« Lumières allumées toute la nuit, franchement il faut vous réveiller »
Sweat noir à capuche. Trente boutiques de ma ville comme objectif. Coller l’affichette, prendre une photo, une vidéo pour la trentième boutique, un travelling qui fini sur l’affichette. C’est clair. Carré dans l’axe.
Après une centaine de performances je vois mieux les failles de ce processus. Ça sent le sapin me suis-je dit au petit matin en rentrant et en me préparant une chico. Cette méthode, cet archivage sans destination, ce refus de montrer quoi que se soit. Je n’en tire plus grand chose. Trop scolaire, trop répétitif, trop conceptuel, trop carré dans l’axe. Ma chico est parfaitement dosée, au gramme près, eau filtré, 50 degrés, elle agit sur moi en un instant, se répand dans mon corps et j’aimerais que mes phrases aient la même puissance, la même énergie. Stigmatiser les gens de manière drôle, chercher le déclic, même infinitésimal, j’y croyais à fond pourtant.
Ça dure toute la matinée, trois chicos. Je m’assoies en tailleur devant la mini bibliothèque contenant les mini-DV. J’attends. C’est long. Je les compte, 103 non 104, je recompte, 104.
Il est 15h, je n’ai pas pensé à manger, nouvelle chico pour mieux réfléchir, deuxième cigarette de la journée. Je mets les cassettes mini-DV dans un carton, seules 98 rentrent dedans, ça me contrarie fortement. Je recommence avec deux cartons de plus petites tailles.
Du moins j’espère passer à autre chose mais les deux cartons m’encombre, me retienne dans ma petite histoire de l’art personnelle. C’est toujours lourd le passé et une nouvelle chico ne l’atténuera pas.
C’est dimanche, ça peut faire l’objet de la transition attendue. Ne rien faire qu’aller déjeuner chez ses parents à 658 mètres. Ça se passe toujours aussi bien au restau ? Oui, oui, 128,50 euros de pourboires cette semaine. Les chiffres c’est carré dans l’axe.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous nous sommes installés dans le jardin pour déjeuner. Il fait beau. C’est un dimanche de septembre. Tu racontes qu’avant elle était dentellière. Mais la fabrique de dentelles a fermé. Maintenant elle travaille en ligne. Tu l’as trouvée en passant par le site Dentelles et broderies. Tu lui commandes des broderies au point de croix qui représentent des accidents de tracteurs et parfois des scènes de la vie agricole avec les machines.
Tu l’as trouvée sur Internet. Comme les images que tu lui demandes de reproduire. Des images d’accidents de tracteurs que des élèves en lycée agricole s’échangent sur Instagram.
Tu ne sais presque rien d’elle. Elle s’appelle, disons, Ilda. Tu ne sais pas son âge, tu ne sais pas à quoi elle occupe le reste de son temps. Il lui faut un mois pour réaliser une broderie de 40 centimètres sur 40. C’est beaucoup, oui, mais tu ne sais pas combien de temps elle consacre à cette tâche. Et ce qu’elle fait en dehors de cela, tu ne le sais pas. Vous avez convenu d’un prix. Elle a dit, si c’est trop cher, je peux baisser un peu. Elle habite dans le Caudrésis. Le Caudrésis c’est à côté du Cambraisis – Caudry, Cambrai, Calais. Elle proposait sur le net de refaire en canevas des portraits de famille d’après photo : vous envoyez une photo: enfant, mari, femme, amant, grand-père, un frère, une sœur – et même un animal domestique, vous pouvez. Le résultat au point de croix est d’un réalisme étonnant. « Je travaille avec 27 couleurs. »
Tu lui as envoyé des photos de tracteurs. Elle a dit d’accord à raison d’un par mois. Elle a dit je transpose l’image en pixels, je numérote les couleurs,vers le 15 du mois je vous envoie une photo du travail en cours et vous dites si cela vous va. Si quelqu’un pourrait faire cela avec elle pour aller plus vite ? une amie ? Pour gagner du temps ? Elle a dit non, c’est ma passion, je ne la partage pas. Ce que tu comptes faire avec les canevas elle ne te le demande pas.
Tu ne sais rien d’elle, tu l’appelles madame Ilda. Vous échangez de nombreux messages mais ils sont laconiques, techniques, elle veut seulement savoir si ça va, si tu es content du résultat. Et sur la photo qu’elle t’envoie au milieu du mois, tu vois uniquement ses mains. Avec parfois un petit morceau du canapé sur lequel elle travaille, dans les mauves et les roses, avec des ramages de fleurs enchevêtrées. « Les photos ce n’est pas moi, c’est mon frère Aymeric, qui les fait Veuillez nous excuser, on n’est pas bien équipés. »
Les DAW (Digital Audio Workstation) disponibles pour laptop sont multiples. Ableton Live, Logic Pro, Cubase… Ils permettent d’enregistrer, publier, produire de la musique. Ableton Live est le logiciel le plus ouvert dans le sens où il est possible à des développeurs de créer des instruments, des effets midi et audio open sources ou payants sans passer par le site web d’Ableton Live. Ainsi de nombreux outils musicaux sont disponibles sur des sites web en téléchargement. L’interface de Logic Pro est plus simple et accueillante que par exemple Cubase ou Pro Tools.
Le AUv3 ou extensions Audio Unit /VST est le saint Graal de la création musicale sur iPad et desktop. Ces extensions fonctionnent en tant que pluging sur les DAW (sur desktop ou tablette) et parfois en Standalone.
Il y a sur l’App Store une pléthore d’application pour faire de la musique sur tablette et smartphone.
L’application AUM (22,99€) est un « must have » pour toute création musicale sur iPad. C’est un mixeur audio flexible, un hôte de plugin et un enregistreur. Il permet de connecter des applications AUv3 audio, midi…Toutes les commandes du mixeur peuvent être contrôlées via MIDI, y compris les paramètres des plugins hébergés et intégrés.
Le principe est le même dans ces deux applications : Samplr (22,99€) et Borderlands Granular (22,99€) ,il consiste à importer des samples. Le son des samples peut être complètement métamorphosé par diverses manipulations.
Les synthétiseurs sont disponibles en de nombreuses quantités sur L’App Store, les développeurs iceWorks Inc ,Moog Music Inc, apeSoft …en fabriquant de très bons.
Les séquenceurs midi permettant de générer des rythmes des notes de manière aléatoire sont également en abondance. Certains sont relativement complexes tels que ceux proposés par 4Pockets.com, d’autres sont d’une approche plus simple (Rozeta Sequencer Suite (9,99€…)).
Il y a énormément de boites à rythmes sur L’App Store, celles-ci se distinguent grâce aux paramètres, dont elles disposent Patterning 3 : Drum Machine (34,99€), Elastic Drums (9,99€) et DM10 (17,99€).
Certaines applications pour iPad telles que Mazetools Soniface (14,99€)… exploitent toutes la gesture possible avec une tablette (glisser pincer…). Le potentiel généré par les tablettes, la multitude de gestes possibles est là ; utilisé de façon aboutie.
Il est préférable d’attendre les discounts proposés tout au long de l’année par les développeurs pour acquérir des applications sur l’App Store.
L’un des dangers de la création musicale sur iPad est l’achat compulsif d’applications surtout en période de solde (on sale), l’autre étant que certains développeurs confèrent une identité musicale très marquée à leurs applications qu’ils créent et il s’avère parfois difficile de s’en défaire.
Lieux autres À la recherche de lieux qui révèlent d’autres façons d’être au monde et de pratiquer l’art. Je suis allée à la rencontre de L’Étrangère, quelque part en France un jour de l’été 2025.
Karine Lebrun Pourrais-tu nous présenter L’Étrangère ?
Jan Avant de commencer, je tiens à préciser qu’on a chacun et chacune notre propre récit sur l’histoire de ce lieu comme sur la manière dont on s’y projette, le récit que j’en fais est sans nul doute différent de celui que pourraient en faire les ami.es de L’Étrangère.
Ivan, Jessica, Olivier, Angela et moi-même avons acheté ce corps de ferme pendant l’été 2021 suite à notre visite à l’hiver 2020/2021. Avec Olivier, on se connaissait de La Générale. La Générale c’était d’abord un squat de 8 000 m2 situé rue du Général-Lasalle dans le quartier de Belleville à Paris, consacré à la création, et avec une vie associative et politique très riche (2005-2007). Olivier, Ivan et Jessica étaient à La Générale Belleville dès ses débuts. De mon côté, j’ai rejoint La Générale en Manufacture en 2012 et j’y ai occupé un atelier jusqu’à sa fermeture fin 2016 [https://blogs.mediapart.fr/amities/blog/060116/sacrifices-pour-un-simulacre-la-generale-en-manufacture-va-fermer-0] (en 2007 une partie des artistes de La Générale Belleville a été relogée par le ministère de la Culture dans des locaux de la manufacture de céramique à Sèvres). On avait donc déjà une certaine habitude de fonctionner collectivement. Pour ce qui est de L’Étrangère, je pense qu’on n’est pas vraiment originaux sur la volonté d’avoir de l’espace, c’est en partie liée aux confinements Covid (de mars 2020 à mai 2021). À La Générale à Sèvres, on avait 2 000 m2, quand bien même on n’avait pas forcément de très grands ateliers, on avait quand même de la surface et on pouvait se projeter dans des projets un peu plus grands. Lorsque La Générale a fermé fin 2016, comme tout le monde, on s’est retrouvés confinés dans de petits espaces, chacun.es dans des petits appartements et, comme beaucoup, après les confinements Covid, on s’est interrogés de savoir ce qu’on pourrait éventuellement faire. On fait donc partie de cette vague de citadins qui, ne supportant pas ces confinements à répétitions, ont cherché des espaces de replis où fuir temporairement la ville et trouver un peu de respirations au grand air. Au départ, c’était plus le projet d’Ivan, d’Olivier, de Jessica et Angela. Moi, j’envisageais encore la possibilité de faire un lieu à Paris et puis j’ai été convaincu quand en janvier 2021 on est venu visiter ce lieu qui s’appelle l’Étrangère – c’est le nom du lieu-dit qui n’est pas pour rien dans notre choix, ce nom nous a tout de suite plu. C’était aussi dans les prix qu’on s’était fixés, c’est-à-dire qu’on cherchait quelque chose qui soit à moins de 50 000 €, qui ne soit pas mitoyen, avec du terrain pour jardiner et des bâtiments pour accueillir les ami.es et pour bricoler. Il faut préciser ici que, si nous sommes cinq à avoir débourser l’argent pour acheter cette ferme, nous avons eu dès le début l’aide précieuse des ami.es qui nous ont aidé à la retaper et la réaménager, je pense notamment à Sofia, à Willem, à Audrey, à Théo, à Pauline, à Frédéric, à Philippe, à Amalia, à Sabrina, à Thomas… Le projet s’est donc d’emblée construit collectivement, aussi avec la complicité d’une constellation d’ami.es qui se retrouvaient à La Chapelle Fifteen – deux places de parking situées dans le 18ᵉ à Paris achetées, retapées et reconverties en espace polyvalent par Ivan et Saïd – et gravitaient notamment autour des revues Architecture & Poésie [http://anti.aufklarung.free.fr/architecture&poesie.html] – une revue dirigée par Olivier de 2017 à 2022 – et celle qui s’appelait Légovil [https://www.testanonpertinente.net/Legovil/1/1.html] – une revue qui visait à discuter de façon légère et humoristique de choses sérieuses. On se retrouvait 2 ou 3 jours dans des lieux différents pour réaliser collectivement ces numéros. On s’est d’ailleurs retrouvés chez Fabrice et ses ami.es à La Cherche de Cherbourg pour faire un numéro de Légovil du 28 au 30 juin 2019, on y a notamment discuté l’expression « ça envoie du lourd » [https://www.testanonpertinente.net/Legovil/4/4.html]. L’idée de L’Étrangère c’était aussi de faire de la musique, on a un studio son ici, aménagé par Ivan à partir de « prêts à long terme » et de contributions variées : guitares, batterie, orgue, amplis, synthétiseurs, micros, table de mixage et d’enregistrement… autant d’instruments nous permettant de faire de la musique et d’enregistrer – les groupes se composent et recomposent en fonction des allées et venues des un.es et des autres. La taille de cette ferme permet donc de pouvoir délirer les espaces. Olivier a ainsi construit une bibliothèque-mezzanine et un observatoire pour observer les étoiles, c’est des choses qu’on ne peut pas forcément envisager dans la ville où l’on est tout de suite contraint. De pouvoir construire ensemble des espaces qui nous permettent de nous rencontrer, de faire de la musique, d’organiser des projections, des rencontres et discussions autour du jardinage, du bricolage, de la broderie aussi bien que des rencontres politiques…
KL Est-ce que l’idée était d’allier un besoin d’espace et de logement au désir d’un lieu de recherche, de création et d’expérimentation autour de l’art ?
J Oui, c’est ça, même s’il me semble qu’on a toustes un regard assez critique vis-à-vis de la façon dont on est supposé faire de l’art. Olivier a fait les Beaux-Arts, Angela aussi en Colombie et à Paris 8, elle a fait arts, moi j’ai fait arts à Paris 8. Enfin, je ne peux pas parler pour tout le monde, mais en tout cas, je pense qu’il y avait l’idée de travailler plutôt la créativité autour des savoir-faire, de bricoler, de jardiner, de trouver des formes en bricolant et aussi, effectivement, d’avoir un lieu pour organiser des rencontres, se retrouver entre ami.es, pour y faire la fête aussi.
KL Peut-on dire que la reconversion des bâtiments de la ferme faisait partie du projet artistique ?
J Il n’y avait pas un projet artistique, mais oui, on a la chance d’avoir avec nous des poétesses et des poètes qui ont beaucoup d’imagination, proposant différentes façons d’envisager le bricolage et le jardinage, à mon sens complémentaire, iels mobilisent des savoir-faire et créent des usages différents, et par conséquent des formes aussi différentes. Nous, on n’était pas beaucoup là au début, les conditions de vie l’hiver étaient rudes pour nos filles en bas âge et nouvelle-née, mais on venait quand on pouvait et on a suivi la façon dont les choses ont évolué. Dès l’été 2021, on a eu besoin d’une cuisine, elle a d’abord été dans la petite maison. Après, la cuisine s’est déplacée dans l’étable, avant de prendre place dans la grange. Assez rapidement il a aussi fallu aller aux toilettes, Ivan et Olivier ont donc fabriqué des toilettes sèches, il a fallu se doucher, ils ont fabriqué la douche dans l’ancienne salle de traite, puis on a commencé à creuser une mare, etc. C’était en fonction des besoins que les constructions se sont faites, ce qui a défini par conséquent les modalités d’usages actuelles. C’était assez beau d’ailleurs de se poser toujours le rapport entre institué et instituant. Quand on est dans l’instituant, il y a tout à faire. Donc il y a tout à penser, à imaginer, à fabriquer. C’était un moment inégalé, auquel avec Angela nous n’avons pu participer que par intermittence. Après ça, on a eu d’autres façons de se retrouver, de faire des chantiers collectifs. Le chantier de l’été dernier a été de reconvertir cette stabule (qui abritait des veaux) en petit théâtre et de retaper la petite maison. C’était vraiment un chantier collectif qui demandait beaucoup de bras et on avait du monde venu d’un peu partout nous filer la main, que ce soit pour faire le toit, les isolations, ou pour faire à manger, pour garder les mômes à certains moments…
KL Pourrais-tu inventorier tous les lieux restaurés ?
J C’est Solange, qui habite à côté, qui nous a vendu le corps de ferme. On a d’abord visité la maison qui était très délabrée. La petite maison c’est une petite annexe de la maison qui était désaffectée depuis les années 80, je pense. On était un peu sceptique avec Angela parce que le bâtiment était en très mauvais état, et puis on a visité la grange qui est pour partie en pierre, avec du foin qui était stocké au premier étage, et un espace derrière en parpaings qui était la salle de traite. Au-dessus, ce que j’appelais la « chambre froide » est maintenant devenu une chambre bien isolée par Ivan. Toujours au premier étage de la grange, on a un grand plateau et une bibliothèque réalisée par Olivier, tout comme la mezzanine isolée par Ivan pour l’hiver et qui a fabriqué un système de ventilation qui permet de récupérer l’air chaud qui vient du poêle Gaudin au rez-de-chaussée, où l’on trouve la cuisine et le salon. Le mur qui jouxte la cuisine donne sur le studio son. En face de la grange, on a aussi un atelier de bricolage et un espace de stockage du bois de menuiserie. Un jour qu’on était en visite, on cherchait les copains et les copines, mais on ne les trouvait pas. On a fait le tour de la grange, un sifflement nous a fait lever la tête, iels avaient construit la terrasse au-dessus de la grange. On a trouvé ça formidable. Il y a aussi une étable qui jouxte la salle de traite et la grange dans sa longueur qui a été réinvestie en espace « ressourcerie », tous les éléments dont on n’a pas actuellement l’utilité, mais dont on pourrait avoir besoin, tous les matériaux de construction et de jardinage. En décembre 2021, on a acheté des arbres pour le verger, ça a été un chantier. On a planté une haie de séparation avec le grand champ d’à côté, un châtaignier, différentes sortes de pommiers, un poirier, un tilleul qui a bien grandi, un bananier qui vient de Montreuil… Sabrina, une pote et ex-collègue d’Angela qui travaille comme jardinière a convaincu ses collègues de nous prêter des bêches pour planter les arbres du verger et elle est venue nous prêter main-forte, comme souvent, c’est un travail collectif. Au milieu du verger, on a aussi un très beau potager initié et entretenu par Jessica et Ivan. Et cet été on s’est même essayé à planter des tomates d’arbre de Colombie. Il y a aussi le « tec à pourceau », une expression qu’utilise Nicéphore Niépce pour décrire le paysage qui entoure le Point de vue du Gras, lors des différentes expérimentations proto-photographiques et héliographiques qu’il réalisait entre 1816 et 1827. Le tec à pourceau, littéralement ça veut dire le « toit à porc », où résidait un porc, puis qui tenait lieu de stockage pour la goutte nous a raconté Solange. Maintenant c’est une maisonnette retapée par Ivan et Jessica qui l’ont investie. Juste à côté, on a deux mares, une grande et une plus petite avec des poissons, des nénuphars, des grenouilles, des libellules… On a le petit théâtre, refait au printemps 2024, qui nous sert de salle polyvalente. Devant, Olivier a fait la terrasse sur laquelle on est en train de discuter. Et puis il a investi le poulailler qu’il a transfiguré en lieu d’habitation, avec un poêle, un fauteuil en bois, une petite bibliothèque, une petite cuisine, une table qui se rabat sur le mur, un lit en mezzanine, et une terrasse qui donne derrière, etc. Aussi, après notre achat de l’Étrangère et pour faciliter le transfert des poules vers leur nouveau lieu d’habitation Ivan et son père Angelo ont construit un poulailler sur le terrain de Solange.
KL Mis à part ces moments collectifs où vous vous retrouvez autour de la construction du lieu, projetez-vous d’organiser des événements ouverts au public ?
J J’ai oublié de préciser qu’on n’a pas encore l’eau courante. C’est de l’eau de récupération de pluie pour la vaisselle et pour la douche, ce qui limite déjà les effectifs du public que l’on peut accueillir. Et la fonction de ce lieu n’a jamais été d’accueillir de grands événements, même si on a pu être jusqu’à une vingtaine de personnes. Notamment pour le chantier de la petite maison l’été dernier, cela nous a pris trois semaines. Il faisait très chaud et on a manqué d’eau, on allait alors se baigner dans la Mayenne, on plongeait dedans, on se savonnait, on replongeait dans l’eau. Il y a aussi une contrainte de couchage, si on a un grand plateau qui peut faire office de dortoir temporaire, on n’a pas encore suffisamment de chambres. Ensuite, ce qui était assez chouette pendant ce chantier, c’est qu’il y avait pas mal de musicien.nes. On faisait de la musique le soir, on faisait à manger ensemble. En fonction des venues des un.es et des autres, on a eu une lecture de Frédéric dans le petit théâtre, Juliette a fait le récit augmenté d’un diaporama de son voyage le long de l’Amazone de la Colombie jusqu’au Brésil, on a projeté des films. Fin août 2024, Ivan a invité Tilo à réaliser un atelier d’une semaine de confection de synthétiseurs « Mutu » (à deux oscillateurs en interrelation). On a eu le droit à un petit concert à la fin, les différents circuits pouvaient se relier les uns aux autres, les sons se modifiaient en live. Tilo enseigne à la HFBK de Hambourg où avec les étudiant.es iels ont conçu et fabriqué des circuits et synthétiseurs notamment ceux appelés « Mutu » et « Mami », cet atelier, qui s’appelle désormais Aliena Certaminibus (les rencontres étrangères en latin) va se renouveler cette année la dernière semaine d’août où, de la même façon, iels vont souder des circuits avec des potards pour pouvoir faire du son électronique et jouer ensemble.
KL Comment sont conviés les participant.es ? C’est du bouche-à-oreille ?
J Oui, ce sont des ami.es et des ami.es d’ami.es.
KL Comptez-vous ouvrir plus largement ces événements au-delà du cercle amical ?
J Je pense que ça fonctionnera plutôt projet par projet. On va essayer d’inviter des personnes qui se sentent concernées par les projets.
KL Comment allez-vous procéder pour en parler à l’extérieur ?
J Je pense que les projets se réaliseront à partir de rencontres affinitaires. J’aurais aimé que vous vous rencontriez avec Judith. Le lieu même est empli de savoir-faire tactiques, de bricolage, de jardinage, on aurait eu à discuter sur la question du hacking avec Judith, j’espère que ce n’est que partie remise. J’aimerais bien que les rencontres électroniques, comme celles qui pourraient relever du jardinage ou de la broderie, s’accompagnent d’une critique ou d’une réflexion sur ces pratiques de ce que c’est de détourner, comme tu le définis, les objets de leurs usages, de se les réapproprier, parce que L’Étrangère s’est construite comme ça, elle propose des apprentissages en faisant. Ce genre de rencontres doit s’accompagner d’une réflexion collective sur ces questions-là, sur les possibilités, les perspectives et en même temps sur les limites, pour discuter de ce qui ne fonctionne pas.
KL Comment vous vous situez par rapport à la vague d’installation à la campagne qui a eu lieu après les confinements ?
J À mon sens, on n’est pas du tout originaux par rapport à ça. On est nombreux et nombreuses à s’être trouvé dans une situation d’étouffement dans la ville. Mais on n’habite pas L’Étrangère à l’année, on ne prétend pas y vivre en autonomie. On a toujours un pied dans la ville, on vit à Paris, à Calais, ou à Marseille, en ce sens on n’a pas fini d’en découdre avec la ville. Et oui, je pense que c’est important pour nous d’être aussi en lien avec nos voisin.es, mais ça demande d’y passer du temps. Avec Angela et les filles, on est essentiellement là pendant les vacances, les week-ends prolongés. Ivan, Jessica et Olivier ont déjà passé plus de temps ici, les hivers, ce qui leur a permis de rentrer en contact avec nos voisin.es plus éloigné.es, avec un maraîcher bio, avec Philippe et Marie-Hélène qui fait le pain au feu de bois, etc. On vient justement de passer ensemble chez Marie-Hélène et Philippe qui nous donnent un accès libre à l’eau potable de leur puits pour recharger nos bidons. Iels sont arrivé.es comme nous en 2021 mais à cette différence qu’iels vivent ici à l’année. On pourrait aussi les qualifier de néoruraux, mais avant iels étaient déjà installé.es en milieu rural, c’est un déplacement de campagne en campagne, c’est même un retour pour Philippe qui était du coin. En tout cas, on voit bien ce que nos modes d’être, les modes d’être des ami.es de passage, peuvent produire sur Solange et Denise qui sont nos voisines directes. On discute avec elles, nos filles vont souvent les visiter, on les invite à manger, aux projections, et même à manipuler les potards des synthétiseurs « Mutu ». Solange a besoin de temps en temps qu’on aille faire les courses avec elle parce qu’elle n’a pas de voiture, Denise a dit à Olivier que cela la rassurait qu’on soit là. Pourtant, on fait tourner les radiales, on fait tourner les scies circulaires et les visseuses, mais paradoxalement ce sont des sons qui la rassurent. Petit à petit, on essaye de rencontrer nos voisin.es. Il y a un festival à Lassay-les-Châteaux où Ivan et Glenn ont fait une proposition d’intervention musicale. Malheureusement les coupes budgétaires qui affectent en ce moment la culture dans les régions ont empêché leur projet d’aboutir, mais cela leur a permis de rencontrer les initiateurs.trices de ce festival. Aussi Ivan a des ami.es, Chacha et Ghys, qui ont acheté une ferme renommée Boucan Canard près de Goron qu’ils habitent à l’année et qui est donc située à moins de 30 km de l’Étrangère. Iels organisent un festival le 16 août prochain auquel on se rendra avec plaisir.
KL Vous tentez de participer à une sorte d’écosystème du lieu, mais il y a aussi l’idée d’un étouffement que tu évoquais au tout début, du confinement physique, du manque d’espace et de possibles pour les pratiques artistiques ou les pratiques de bricolage, de pouvoir développer des projets collectifs.
J Oui, c’est vraiment la possibilité de se retrouver, se retrouver pour penser des projets de revue, avoir des projets de rencontres plus théoriques, de pouvoir penser l’aménagement des espaces. Quand je disais délirer les espaces, c’était la possibilité par exemple d’avoir un studio son dans une grange. Ça a été très compliqué de passer de 2 000 m2 à Sèvres aux appartements de 20, 30 ou 40 m2. Ce n’était pas seulement un confinement qui enferme, ça enfermait aussi tous nos désirs.
KL Quelle est l’économie de tout ça ?
J C’est une question qui se pose beaucoup en ce moment. La rénovation de la petite maison nous a coûté environ 11 000 €, et celle du petit théâtre 2 750 € pour les chantiers de l’été dernier. Des sous qu’on a mis de nos poches, mais ça posait question, quand on n’a pas forcément les sous, c’est quelque chose qu’on peut vivre mal. On a fait appel à Point P pour les matériaux, on avait vraiment besoin d’isoler, on avait besoin de tuiles à poser sur le toit, on n’était plus dans l’économie de la récupération. Il y a donc plusieurs options, dont la principale pour financer les travaux de l’autre partie de la maison est de trouver nos propres fonds en organisant des événements, en faisant de la vente de bouffe, pour que tout le monde soit sur un plan d’équité, c’est en discussion. Ivan a proposé que le lieu soit une propriété d’usage, rejoindre d’autres collectifs qui ont choisi ce mode d’organisation, où personne ne peut vendre le lieu. En général, c’est à l’achat que la question se pose, pour réaliser un emprunt collectif. Je suis propriétaire, mais il y a des gens qui ont passé plus de temps que moi sur les chantiers, on est donc copropriétaires. De ce que j’en ai compris, ce modèle appartient à la propriété d’usage. En dernier ressort, c’est les usager.es qui décident et qui gèrent, mais le deal de l’association c’est que le lieu ne sera pas vendu. Il n’y a plus de propriétaires particuliers, mais une seule propriété collective. Ce serait déjà bien de se constituer en association si des ami.es ont envie d’organiser des rencontres, des événements ou des partenariats comme il en a été question entre L’Étrangère et le Festival de Lassay-les-Châteaux à dix kilomètres d’ici. C’est une discussion compliquée parce que ça implique aussi de mettre en rapport d’autres désirs. Qui a envie de quoi ici ? Qui a envie de s’investir, de passer du temps, d’organiser des événements, de faire connaître le lieu, d’aller chercher des sous ou de participer à la gestion de cette association ?
KL Est-ce que tu te définis comme artiste ?
J Non, j’ai toujours eu du mal à me définir comme artiste. C’est davantage la créativité qui m’intéresse plus que faire œuvre, après la définition d’un artiste c’est compliqué, j’aime bien l’expression « chapeau l’artiste », car elle s’adresse à la créativité et à l’ingéniosité des gens qui portent le béret tout en tournant en dérision les prétentions à la révérence de ceux qui portent le haut-de-forme ou qui aspirent à une reconnaissance sociale de leur statut d’artiste.
KL À travers ce lieu, et ce qu’il est possible de faire avec ce lieu, j’ai quand même l’impression qu’il y a une manière d’envisager la vie enrichie par la création si ce n’est l’art.
J On s’interroge sur l’art, c’est sûr, mais je pense que l’on n’a pas le désir de faire œuvre, d’une reconnaissance ou d’une légitimité artistique, on est mieux dans ses à côté ou dans des chemins parallèles. Il y a des artistes qui viennent ici, mais aussi des militant.es, des philosophes qui pensent notre contemporain, le jardinage, la couture, etc. Il y a à faire avec le détournement d’usage, à faire avec l’inventivité, des discussions sur le béton, sur le bois, sur l’architecture. Leszek est venu présenter ses photos ici et j’avoue que j’ai eu peur d’un malentendu. Ce n’est pas un lieu où l’on accroche des photos au mur. Ce n’est pas ce qu’il a fait, il a montré une centaine de cadres qu’il a posé au sol dans le petit théâtre et qu’on a pu prendre avec nous, vivre avec, lire. Les images étaient accompagnées de textes. Ce travail a plutôt vocation à devenir un livre d’ailleurs. C’était une façon pour lui aussi d’avoir un retour informel qui se passait dans les à-côtés, dans les moments de cuisine, d’escalade, dans des moments qui n’étaient pas seulement ceux de la présentation de sa proposition.
KL Il y a aussi l’idée de rencontre, l’auteur qui rencontre son public, lui-même remis en question, puisque le public ici est composé de personnes avec qui l’on partage un repas, ce qui n’est plus à proprement parler un public.
J C’est un travail en cours, inachevé, ça s’appelle je croie 100 prises de position, et au fur et à mesure, il en rajoute. C’est intéressant parce que c’est en construction. Je pense que ça va bien avec le lieu, que ces propositions soient discutées et critiquées. Et d’ailleurs, j’aurais bien aimé savoir ce que tu penses du lieu ?
KL Il y a beaucoup d’inventivité en effet, c’est ce qui me plaît, vous inventez en fonction de vos besoins et envies sans vous soucier de ce qu’il faudrait faire, sans chercher de reconnaissance…
J Ou bien une reconnaissance de personnes avec qui on se sent en amitié. Elle peut venir d’autres bricolos, jardinier.es, et d’autres. Ça a plus de sens que d’avoir un public, que de rechercher un public. On ne renonce pas à la discussion et à la critique, il est important que l’on soit exigeant aussi…
KL Il est important d’inventer ses propres modèles artistiques, y compris économiques, s’émanciper des modèles dominants, de toute façon en crises, pour construire des lieux où l’on peut encore vivre ses désirs et « délirer les espaces » comme tu dis, j’aime bien cette expression. Le choix de s’ancrer dans un territoire, de faire partie du tissu local, est de plus en plus partagé par de jeunes artistes qui sortent des écoles d’art, peu attiré.e.s par les marchés de l’art, public ou privé, les demandes de subvention, l’errance de résidence en résidence.
J Par la compétition…
KL Oui, la sélection, tout ce qui constitue la violence institutionnelle.
J’ai l’intention de lire encore un quart d’heure mais, à l’évidence, je ne parviens plus à me concentrer sur ma lecture car après avoir entamé quelques recherches je ne peux résolument pas cesser de penser à ce mèl mystérieux que je viens de recevoir et qui de fait m’obsède déjà. Quel pourrait en être l’auteur réel, si jamais il s’agit d’un homme ? Parmi les milliers d’articles que j’ai publiés, plusieurs centaines présentent un caractère surprenant en raison de leur contenu, de leur forme voire de leur propos et sont parfaitement inattendus à l’endroit d’un site spécialisé dans l’automobile. Plusieurs facteurs expliquent la publication soit la mise en ligne et le maintien de tels articles. Le principal tient à la présence du rédacteur en chef de Caradisiac qui, depuis la création du site, tend à proposer des contenus et des manières de faire qui essaient autant que faire se peut de sortir de l’ordinaire. Claude Barreau, pour le nommer, est un ancien artiste ; il a aussi écrit un roman qu’il n’a pas encore réussi à faire éditer. Sans Claude, jamais je n’aurais pu m’autoriser de faire ce que j’ai fait sur Caradisiac d’abord sous l’un de mes hérétonymes d’écrivain puis en mon propre nom. Le 12 avril 2010, dans une rubrique dénommée à l’initiative de Claude Dérapage nocturne, j’initie le thème Minuit chicanes dont l’acronyme MC renvoie les amateurs de sport automobile au Monte-Carlo qui reste l’un des rallyes les plus redoutables. Chaque soir de la semaine sauf le week-end, un article est publié à 22 heures. Le premier MC, « (Minuit chicanes) Un artiste, Till Rabus, inspiré par Caradisiac », présente la série de peintures que l’artiste Till Rabus a intitulé du nom du site. Quelques semaines plus tard, le 27 mai, je décroche une interview de Till Rabus dans laquelle lui et moi nous entretenons de son intérêt pour l’automobile. Lorsque je lui demande comment cette série est advenue, il me répond: « Je m’inspire des phénomènes sociaux. Et l’automobile constitue un fort révélateur de comportements sociaux. Il était logique que je m’y intéresse. » J’en suis d’accord. Il est tombé sur le site en cherchant à se documenter et y a trouvé des photos HD. Celles qui nous sont fournies par les constructeurs et que nous uploadons lorsqu’un nouveau modèle est révélé. Dans la même rubrique, des thèmes secondaires sont plus tard ajoutés dont la durée éditoriale est parfois très courte. Il s’agit notamment des « J’aime de nuit », « RE ou les ADRE », « Fausses notes ». Il y a même une revue littéraire, poétique et artistique, Périscope, et probablement d’autres dont je ne me souviens même plus. Chaque fois, le défi consiste à lier le propos soit à l’automobile quand bien même de manière la plus ténue possible soit à la vie de Caradisiac voire à la pratique du net. Des dossiers consuméristes, des essais, des interviews, parfois des micros-trottoirs, la couverture de salons en France et à l’étranger ou de compétitions et bien entendu l’information continue relative à l’actualité de nouveaux ou de futurs modèles représentent néanmoins le lot quotidien de mon travail et de celui de mes collègues. L’audience atteint un niveau phénoménal. Elle est équivalente à celle d’un site de presse généraliste tel que Libération.
Extrait de Transports anonymes (inédit)
Antoine Dufeu, écrivain et poète, est l’auteur d’une quinzaine de livres dont Nous (Mix., 2006), Abonder (NOUS, 2010), AGO – autoportrait séquencé de Tony Chicane (Le Quartanier, 2012), Sic (al dante, 2015), Sofia-Abeba (MF, 2020), Nous abstraire (éditions de l’attente, 2022). Il forme avec Valentina Traïanova le duo Lubovda. Il est également éditeur, enseignant, journaliste et revuiste. Il vit à Paris. Dernier livre paru : Blanchiment (KC éditions, septembre 2025).