On a entendu et écouté des extraits lus par l’auteur, Luc Bénazet, de Soleils d’artifice récemment paru aux éditions P.O.L, à l’occasion du lancement du livre le jeudi 13 novembre dernier à la librairie parisienne Centrale.
Parce que l’on n’existe pas, on choisit ici de cantonner cette chronique à la première partie du nouveau livre de Luc Bénazet. Celle-ci s’intitule « Le travail de la normalité ». Et elle est inédite. Inédite dans le sens où si l’on lit ou on a lu les autres livres de Luc Bénazet on perçoit que quelque chose est à l’œuvre. Redondance : Le travail de la normalité, sans doute celle si merveilleusement analysée par Canguilhem. Parenthèse: Au passage on se dit que Luc Bénazet a à être un auteur heureux tant l’ouvrage est fabriqué avec soin, à l’instar de ces livres des éditions P.O.L encore cousus, à la couverture si sobre et à la quatrième de couverture extraite du texte faisant en sorte que l’on est quasi certain d’être en agréable compagnie.
On lit, page 10 : « La normalité se constitue par coulées successives entre lesquelles on trouve des intervalles. » On écrit « Badiou » en marge.
On lit, page 12 : « Quelle est la fin du malheur historique lorsque je parle ? Donc j’arrête. C’est moi qui arrête. La parole & Son cours. […] l’alcool à brûler. Des à venger. » Ah oui on ne cherche d’équivalent ni chez Canguilhem ni chez BadYou.
Ici on se dit que l’on remet en cause ce que l’on avait écrit. On ne se cantonnera pas à la seule première partie. On écrira aussi quelque chose des deux autres parties.
Page 20, on lit : « […] Nos vies le savent. Qu’est-ce qui manque ? Nos vies ne le savent pas. Et puis. »
Page 39, on lit : « Privé de signes même douloureux même tordus. Aucune voie de circulation ne se […] »
Cette première partie est composée en cinq parties. Sa dernière page, poème à part entière évoque : alliances successives, mésalliances… Le poème confirme que l’on ne cherche d’équivalent ni chez ni chez.
La deuxième partie du livre a donné son titre au livre. La langue, singulière, la plus courante de Luc Bénazet s’y déploie. On est surpris, parfois, d’osciller entre description et didactique (II, page 61). On poursuit, page 75 : « les fusée e s sont tirées à l’horizontal e ». Enfin, « Une mémoire à forme double » est une troisième et dernière partie. On y pré-lit : « La guerre est sans merveille ». Assurément. Peut-être est-ce une partie du livre en inquiétude: « Par la cruauté et la terreur exercée donc, des personnes vivantes auront anticipé leur mort » (page 89). Et puis, la vérité presque surgit in fine: « Si c’est une vérité » (page 92). Enfin, encore, on ne lit pas mais, peut-être, l’on songe : phénoménologie, et perception : « Le doigt est fantôme » (page 93).
La mort de l’artiste Tu me dis : — Ce soir il y a le vernissage de l’exposition de François B..
François était un ami proche de ton père et il est mort il n’y a pas longtemps.
Pour me rendre à l’évènement ce soir-là, je traverse à vélo une longue allée dans la châtaigneraie. Je sens les craquements du bris d’écorces sous mes roues et décide de m’arrêter pour ramasser quelques châtaignes tombées au milieu du chemin.
En arrivant, le sac à dos lourd de ces fruits à coques, je dois passer un portique pour te retrouver à l’intérieur. Comme toujours dans ces cas là, j’ai la démarche d’un coupable, comme si la faute était inscrite sur mon front, comme si mon sac s’était transformé en un arsenal louche, que les bogues étaient des munitions fabriquées dans le maquis par des guérilleros en treillis. Mais finalement, je passe et ça me fait l’effet d’une petite victoire. Je souris au gardien en costume, qui ne me le rend qu’à moitié.
Je te retrouve au milieu de l’exposition. Je te dis que je trouve les œuvres très belles. Il y a de grands dessins sous verre, des objets étranges et magiques, d’autres dessins, plus petits, au pastel et au graphite.
On se promène dans les grandes salles, on parle aux gens. Tu me fais découvrir ces lieux que tu connais, le jardin immense qui s’étend au loin, derrière la grande demeure du XVIIe siècle, laquelle, malgré son ancienneté, reste vivante et chaleureuse. Tu m’expliques que c’est une maison de retraite pour artistes. Dans une des salles en enfilade, des pensionnaires écoutent un groupe de jazz pendant que d’autres se reposent sur des fauteuils, dans l’espace d’exposition, qui est aussi leur salon. L’artiste dont nous honorons ce soir la mémoire a vécu ici ses derniers moments.
Je te perds de vue et continue seul ma flânerie. Un majestueux escalier mène au jardin. Un barnum y a été installé, où l’on sert quelques fruits et des boissons. Je m’y arrête et me sers une grande rasade de jus d’orange, en picorant quelques quartiers de pommes et un mélange de noix que je recueille dans le creux de ma main. Je me dis qu’elles ont l’air bien inoffensif, décortiquées en méli-mélo dans leurs coupelles de porcelaine.
Devant cette partie du jardin se trouve une autre exposition. Contrairement à celle du premier étage, celle-ci est désertée. Dans les grandes salles vides, les œuvres attendent des visiteurs absents, qui papotent en grignotant autour du grand buffet. L’absurdité de la situation n’étonne personne, tant elle fait partie des habitus des sociétaires des vernissages. Je les imagine remplissant eux aussi leurs poches, pochettes et autres sacs à mains de fruits glanés sur la nappe et sortant par le portique avec l’air honteux du criminel en pleine fuite. C’est de bonne guerre.
Tu me sors enfin de mes rêveries en m’apportant un énième verre de jus de fruit. Avec ton père, nous trinquons à la santé du défunt. Nous l’écoutons évoquer, ému et nostalgique, quelques bons souvenirs de François. Je regrette de les quitter précipitamment, mais je dois retrouver notre fille, qui m’attend à la maison pour le dîner.
Le lendemain tu me racontes la fin de la soirée. Vous étiez avec l’assistante de la directrice et la fille de François. Quand celle-ci lui a demandé si la directrice pourrait venir prononcer quelques mots pour son père, elle a répondu : — Elle est en bas au cocktail. Elle n’aura pas le temps de monter.
François et Alain en guise d’hommage
Je n’ai pas vraiment connu François.
Mais puisque la parole a fait défaut et qu’il faut bien réparer ça, je me lance. La première pensée qui me vient est alors pour toutes les orphelines, les œuvres et les personnes. C’est douloureux d’être l’aînée endeuillée de toutes ses sœurs et l’on peut comprendre l’offense et la faute commise ce soir-là, à savoir que l’institution s’est plu à mondaniser avec les vivants plutôt que de côtoyer les morts, les veuves et les orphelines. Ce n’est pas qu’elles l’attendaient véritablement mais, seulement, la présence, en bas, de l’institution, en une contre-fête rivale de celle qui avait lieu à l’étage, avait un peu cassé l’ambiance. Disons simplement que le silence avait été tapageur.
Alain B. est parti lui aussi il y a peu. On a été nombreux à l’écouter sur les bancs de l’amphithéâtre de l’école des Beaux-arts de Paris autour de l’an 2000 et à lui devoir quelque chose. Pour ma part, la découverte de Tarkovski et de ce que lui avait dit son père : « Andreï, ce ne sont pas des films que tu fais ». Arseni, le père, avait raison, tout comme Alain. Ce ne sont jamais des films, mais des poèmes, des enfants, des amis, des fantômes. À quelle fête était l’institution le jour de la mort d’Alain ? Pas celle où se trouvaient Paul Klee, JLG, Andreï, Michelangelo, Johan Sebastian et quelques cabris des Cyclades.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art. Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées. https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
Où je confirmerais qu’un site historique fermé apporte bien plus qu’il n’y paraît.
Une forteresse de montagne datant du XVe siècle, un écrin médiéval, des paysages à couper le souffle. Heureusement le château est fermé, ouverture début juillet, quasiment seule sur le site je fais le tour du donjon, l’impression de déambuler dans un décor de film en attente de l’équipe de tournage, un film d’heroic fantasy à la Game of Thrones probablement.
Je suis assise sous un arbre où une table et quatre chaises semblent avoir été disposé pour les visiteurs qui se seraient trompés de dates ou d’horaires. Une famille arrive en SUV. Eh oui c’est fermé. Le père prend quelques photos du donjon, la mère insiste pour que leurs deux enfants sortent de la voiture, prendre l’air, se dégourdir les jambes, profiter de la richesse architecturale du site. Les deux pré-ados ne semblent pas déçu d’éviter une visite par un guide trop sympathique, trop versé sur les anecdotes et une pluie de dates qui ne leur disent rien de précis. L’incarnation en princesse et chevalier sera retardée, leurs smartphones faciliteront l’attente. La mère m’adresse un signe de tête sans parole je leur adresse un coucou de la main gauche, la main droite tenant une touffe de pissenlits ramassé juste avant. Fin de l’échange, ils repartent, des châteaux il y en a partout dans la région, leur mission sera atteinte dans l’heure suivante.
J’étale sur la table les feuilles de pissenlits que je viens de ramasser, les classe par taille, les superpose puis les enroule en boule pour la salade du dîner. Je sors ensuite mon paquet de post-it vert fluo et mon feutre noir. Je veux laisser un petit mot aux prochains visiteurs du site. J’hésite plusieurs minutes avant d’écrire « Les châtelains sont partis au Super U à demain ». Je dispose le post-it sur le panneau d’information. Je vais me rassoir. J’attends trente minutes. Des jardiniers arrivent, deux dans un pick-up. Ils descendent du véhicule une tondeuse à gazon plus grosse qu’eux, il est temps de repartir au galop à travers champs, ma chevelure au vent, semant des fleurs sur mon divin passage ou plutôt, je mets mon barda sur mon dos et je repars à pied chevelure sale et emmêlée, une culotte en train de sécher au vent sur un bâton comme étendard, direction le nord.
Où j’observe aux jumelles des mouflons corses importés devenus auvergnats et revendiquant fièrement leur territoire.
J’attends jumelles rivées sur les yeux. Je ne bougerais pas sans les avoir vus. Importés de Corse et ré-introduits dans les années 1970 ils sont aujourd’hui environ quatre cents à s’adonner à l’alpinisme. De vrais pros. Rien, je patiente en vidant mon dernier sachet de fruits secs, l’immensité du paysage devant mes yeux me fait oublier la baisse de la note de la France par les agences de notation anglo-saxonnes. Je me console comme je peux en les attendant, toujours rien, je ne dois pas les mériter au bout de deux heures d’attente, je comprends le message en finissant la noisette orpheline au fond de mon sachet. Je la mâche lentement en observant les rochers et leur cinquante nuances de gris et les pelouses subalpines juste en dessous d’un vert à l’intensité fluo. C’est ma journée de marche où je marcherais le moins, attendre est aussi un plaisir. Je patiente en observant des rapaces, deux marmottes et surtout ce vert intense de pelouses que jamais les petits bourgeois d’aucun pays ne pourront reproduire devant leur pavillon. C’est satisfaisant, une couleur exclusive pour un lieu spécifique.
Fin d’après-midi je ne suis plus seule, des couples, des familles, des petits groupes prennent position, équipés en apéro en grignotage et en jumelles pour assister au spectacle. Trente minutes plus tard les mouflons sont là. Incroyable. Il y a-t-il un horaire de lâcher de mouflons ? Est-il imprimé dans un guide que les mouflons arrivent exactement à 17h45 ?
De jeunes femmes court-vêtues caressant des carrosseries rutilantes chez un concessionnaire d’automobiles haut de gamme en récitant quelques arguments techniques, voilà des vidéos promotionnelles qu’on oserait plus faire. Et pourtant… Jusqu’à ces derniers jours la marque Lexus (division luxe de Toyota) publiait quotidiennement sur les réseaux sociaux chinois de très courtes vidéos de ce genre, avec une visibilité moyenne. Mais heureusement une femme de ménage, surnommée tante Lei, vient de bouleverser cette morne routine de communication en battant tous les records d’audience. L’un des vidéastes préposés à la production de ces vidéos médiocres s’est amusé la semaine dernière, par plaisanterie ou provocation, à filmer tante Lei qui passait la serpillère près d’une voiture du show-room. Il lui a demandé de vanter la voiture en lui faisant répéter quelques boniments approximatif. Tante Lei a joué le jeu très naïvement et maladroitement, mais avec un tel naturel et une telle sincérité que des milliers de « like » sont venus aussitôt encourager la réalisation d’autres clips sur le même principe. Et ça continue. Souvent tante Lei oublie son texte et une voix hors champ lui souffle la réplique ou corrige ses erreurs, ce qui accentue le ridicule de ces saynètes publicitaires dérisoires, sans que jamais elle ne se départisse de sa bonne volonté touchante.
Dans l’une des premières vidéos elle présente une valise d’accessoires offerte en bonus en annonçant fièrement que si vous achetez la valise elle vous offre la voiture. Parfois elle improvise et vante des qualités qu’aucun vendeur n’avait remarqué. Et pour cause. La ressemblance du pommeau changement de vitesse avec un ravioli, le fait qu’une manette quelconque puisse bouger dans toutes les directions, le nombre de voyants lumineux sur le tableau de bord. Autant de caractéristiques qui semblent ravir tante Lei, qui visiblement n’a jamais conduit. Et surtout, tante Lei a pris l’initiative d’un leitmotiv qu’aucun rédacteur d’agence n’aurait pu inventer : « 你们喜欢吗? ? » (Ni men xi huan ma ? / Est-ce que vous aimez bien ?). Terriblement banal, mais justement, et répété comme un refrain avec l’accent d’un dialecte provincial, cela finit par être un excellent slogan. « Vous avez vu tous ces boutons ! Est-ce que vous aimez bien ? ». « Vous avez vu comme ça brille ici ! Est-ce que vous aimez bien ? ». Puis elle conclut la séquence avec « 买车来俊展雷克萨斯来找我吧 ! » (Mai che lai Junzhan Lexus lai zhao wo ba ! / Venez me trouver et achetez cette voiture). Mais joindre le geste à la parole reste difficile quand on a du mal à mémoriser son texte, et le smiley « cœur » qu’elle esquisse avec les deux mains, bras ballants à hauteur du ventre plutôt qu’au niveau du cœur, paraît bien plus défaitiste et démoralisé que positif et motivant. Peu importe, ce sont les maladresses qui font l’authenticité, et le succès est au rendez-vous.
On peut s’étonner à première vue qu’une marque premium puisse faire de tante Lei son ambassadrice. Comment une femme de ménage pourrait-elle convaincre les acheteurs potentiels de voitures qui peuvent coûter plus de 100.000€ ? Bien sûr, on le sait, il n’est pas question de convaincre, mais simplement d’attirer l’attention. Et le contre-pied est maître en surprise, humour et séduction. Une brave dame en blouse grise à la place d’une jolie fille en mini-jupe. Le cliché est détourné et la probabilité déstabilisée. Le déséquilibre sonne comme une alarme qui active notre vigilance par la tension qu’il provoque. Tension, attention. Mais cela ne suffit pas. Dans une logique de promotion il reste nécessaire de convertir la curiosité du décalage en sympathie pour la marque. Tension, attention, promotion. Dans le cas de ces vidéos le bénéfice supposé pour Lexus est sans doute un rajeunissement de son image en mobilisant les codes esthétiques de Tik Tok. Pourtant les jeunes générations ne sont pas en mesure d’acheter une Lexus et il ne sert à rien de les séduire, sauf à parier sur une contagion dans les goûts. Reste l’hypothèse d’une manière de rassurer les véritables clients qui peuvent ainsi à bon compte s’estimer capable d’apprécier la voiture à son juste niveau en toute rationalité, bien au delà de la fantaisie béotienne des arguments de madame Lei, qui de toute évidence ne pourra jamais s’offrir cette voiture. Moquerie et mépris de classe en somme, car le premium est une affaire de standing. Et voilà la distinction habilement convertie en rationalité par contraste avec la naïveté. Magique ! Tout le monde like et reposte. Nous aussi malgré tout. Les voies du buzz sont impénétrables, et nous ne sommes décidément pas qualifiés pour une analyse de la stratégie marketing de Lexus ou de son concessionnaire chinois.
Mais alors que nous inspirent ces mini-vidéos Lexus ? Disons d’abord que personne n’ira prétendre qu’il y a là une critique de la publicité. C’est juste de la publicité. Subvertir les codes ou les contenus sans remettre en cause le contexte ne fait que brouiller les pistes et consolider le cadre, contrairement à ce que l’on prétend en général dans les expositions. On se souvient de Bingham Madsen, le personnage du second épisode de la première saison de « Black Mirror », dont la révolte spectaculaire remporte tous les suffrages d’un jeu télévisé et lui permet finalement de créer sa propre émission dans le monde qu’il contestait et dont il voulait sortir. Pour subvertir un système il faut d’abord vouloir le renverser, pas y participer. Les artistes devraient peut-être y réfléchir davantage.
photos : copies d’écran sur WeChat (impossible de partager les vidéos hors de WeChat, logique de plateforme oblige…) cf. brève compilation de seconde main trouvée sur YouKu : https://v.youku.com/v_show/id_XNjUxMDQxMDYyMA==.html?
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 14 novembre 2018
Je suis daltonienne, ce qui est assez rare chez les femmes. Les hommes possèdent un chromosome X et un chromosome Y, le gène anormal transmis génétiquement ne peut donc pas être compensé. Le froid de ce matin s’insinue sous ma jupe trop légère, mes jambes frissonnent, je ne pensais pas rester si longtemps dehors, je suis sortie faire des courses. Je ne travaille pas le lundi. Je n’avais pas prévu cet appel. J’ai l’habitude d’utiliser beaucoup d’adverbes dans mes phrases. Quand j’étais enfant je n’aimais pas la corde à sauter. Je préférais jouer aux billes avec les garçons. Je voudrais disparaître, devenir invisible, prisonnière de cette conversation que je n’arrive pas à interrompre. Je décroche dès que j’entends le téléphone sonner sans même regarder qui m’appelle, ça me joue des tours sans arrêt. Ses mots à lui déferlent, ses reproches, ses insistances, il me dit que je ne comprends pas, et moi pendant ce temps je cherche mes mots, je voudrais dire que ce n’est pas le moment, que je ne peux pas parler ainsi dans la rue, que je n’ai pas la force d’expliquer encore. Ma voix tremble, les phrases se coincent dans ma gorge, sortent maladroites, trop lentement, la gêne m’envahit, l’impression que les passants devinent, à mon air accablé, ce qui est en train de m’arriver. J’aime conduire les fenêtres grandes ouvertes en écoutant la musique très fort pour lutter contre le bruit du vent et du moteur. Je voudrais fuir, raccrocher, mais je n’y parviens pas. Mes amies me soutiennent, mais je n’arrive pas à tout leur dire. Je reste immobile, la main crispée sur le téléphone, les yeux fixés sur le sol sale, ce trottoir que le soleil rasant rend encore plus laid, les papiers gras, qui renforcent ma gêne. Au cinéma, même quand un film me déplait, je n’arrive pas à sortir de la salle. Je répète que non, ce n’est pas possible, ce n’est pas si simple. Je n’arrive pas à comprendre le sens des dictons et proverbes les plus courants. À chaque fois, je comprends leur sens différemment des autres. Pierre quiroule n’amasse pas mousse, signifie par exemple qu’on ne s’enrichit pas en changeant trop souvent d’état, de métier, de lieu, mais je le comprends tout autrement parce que je n’accorde pas la même valeur à la mousse qui pour moi a un aspect négatif. Au tennis, je fais durer l’échange le plus longtemps pour fatiguer mon adversaire, mais quand il faut monter au filet, c’est plus difficile. J’ai les jambes coupées, le souffle court. Je voudrais être ailleurs, rejoindre la foule. Je suis à découvert, et tout mon corps répète en silence que je ne veux plus de ça, je voudrais que tout s’arrête.
Éditeurs de livres de poche — Folio, Point, — publiez Trust dès le printemps prochain. Ce livre est génial. Autrement dit : il y a du génie à chaque page, à commencer par le titre. Trust le nouveau livre de Pavel Hak, paraît (en librairie depuis le 29 octobre dernier et au format numérique depuis le 15 octobre dernier) un an et quelques jours après Autobiographie, également génial mais dans un registre sensiblement différent, aux mêmes éditions KC. L’édition de poche s’impose idéalement à ce livre qui peut se lire chapitre par chapitre entre deux ou trois stations de métro tout en jubilant.
Constitué de courts chapitres à l’écriture ciselée, les récits s’entremêlent. Il y est question de notre monde, sous des angles social, économique, financier, politique, de trafics, d’affaires, petites ou grandes, qui le façonnent mais surtout le déterminent. Regardons ou écoutons les informations, à la télévision ou à la radio, prêtons attention à un talk-show, projetons-nous en quelque situation d’une violence banale, banale à en désespérer. On pourrait se dire: « c’est du Pavel Hak, comme dans Trust ». Sauf que Trust est incomparablement mieux parce qu’il s’agit de littérature et nous invite à réfléchir.
En lisant Pavel Hak en général mais Trust en particulier, les auteurs de littérature défilent : Sade, Balzac, Dos Passos, Hašek. Dans la lignée de Warax (Seuil, Fiction et Cie, 2009), Trust traverse et transforme des clichés du monde tel qu’il est en autant de questions que le lectorat peut se poser: telle ou telle proposition, telle ou telle phrase est-elle une interrogation morale? Telle ou telle tournure de phrase est-elle ironique ou satirique ? Qui sait.
Le plus étonnant tient sans doute à ceci : il est possible d’apercevoir dans le texte une lueur d’espoir. L’accumulation de faits sordides, révoltants, traduit une saturation. La narration, à plusieurs reprises, est de même tonalité que celle qui ouvre par exemple Autobiographie. On ne peut pas se laisser imposer quoi que ce soit.
À propos, ce titre, « trust », d’où peut-il venir ? S’agit d’une référence ou d’un clin d’œil au groupe de hard rock français éponyme ? On peut en douter. Faut-il y entendre la confiance par exemple celle que l’on est supposé avoir en la monnaie, tant l’argent est omniprésent dans le livre ? Ou convient-il de recevoir ce « trust » au sens d’une organisation, d’un conglomérat anglo-saxon, d’un entité juridico-économique ? Pavel Hak nous laisse en décider.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Je suis au téléphone avec mon cousin. Nous nous téléphonons une fois par an. Pour un événement. Pour le nouvel an. Nous ne sommes plus jeunes. Il a quinze ans de plus que moi. Il est l’aîné de notre génération, je suis la dernière. Nous prenons des nouvelles. La littérature ne l’intéresse pas mais il lit mes livres. Il attache beaucoup d’importance à la famille, à ce que font les gens de sa famille. Lui-même a été un brillant homme d’affaires et il recherche toujours de nouveaux motifs de fierté familiale. Il n’a pas perdu son assurance de chef. Il me demande les dates de Vermeer. Il me dit, bien sûr tu as vu La jeune fille à la perle et lu le livre de Tracy Chevalier : un chef-d’œuvre. Je ne dis pas que j’ai reposé le livre au bout de vingt pages. Il me demande si je me souviens du Vermeer au mur du salon de nos oncle et tante de Paris. Il ne dit pas «la reproduction de Vermeer», il dit «le Vermeer». Non je ne me souviens pas d’un tableau de Vermeer dans cet appartement qui s’est pourtant inscrit en moi puissamment. Je pense que mon cousin exagère, qu’il veut toujours tout relier à la famille. Je me dis qu’il a inventé l’existence de ce tableau pour faire le malin. Il me dit une scène de repas. Il n’y a pas de scène de repas chez Vermeer. J’évoque La jeune fille endormie, La liseuse de Dresde à cause des coupes de fruits sur la table. Je dis c’était peut-être un autre peintre hollandais ? Il dit non, je suis certain que c’était Vermeer. Il se demande si le tableau était sur toile, il pense qu’il était plutôt sur bois. Il me demande s’il existe des Vermeer peints sur bois. On dirait qu’il ne fait pas la différence entre l’œuvre authentique et sa reproduction. Il veut savoir si La jeune fille à la perle était vraiment la servante du peintre. Je réponds qu’on sait peu de choses de Vermeer, on sait le nombre de ses enfants. Onze enfants ! Mon cousin n’en revient pas. On parle de Delft dont il a admiré les canaux. J’évoque les tableaux cédés au boulanger à la mort du peintre pour payer la dette de pain. Nous continuons à bavarder, à évoquer des souvenirs. On dirait que cette évocation de Vermeer nous a rapprochés. Et tout d’un coup il dit ça y est, je me rappelle. Ce n’était pas une scène de repas, c’était un homme et une femme assis face à face à une table, un homme dans un habit rouge coiffé d’un grand chapeau qui lui faisait de l’ombre. Instantanément alors je revois Le soldat et la jeune fille souriant, la pièce, les meubles, le long buffet en bois clair au-dessus duquel était accroché le tableau ; il s’agissait d ‘une reproduction sur une espèce de toile avec un rembourrage dessous, quelque chose qui ne se fait plus, qu’on trouverait affreusement kitsch aujourd’hui. C’est incroyable, j’ai contemplé cette peinture plusieurs fois à la Frick collection de New York où elle se trouve aujourd’hui, je l’ai énormément regardée, aimée, j’ai lu, écrit à son sujet – je pense souvent à ce tableau. Et c’est seulement ce soir de décembre, parce que mon cousin dans son fauteuil à oreilles à l’autre bout de la France me soutient l’existence dans son souvenir de quelques chose qui m’a d’abord semblé être une erreur ou un mensonge, que réapparaît, soudain, très net, le tableau au mur de cet appartement que j’ai des centaines de fois cru reconstituer mentalement avant de m’endormir. J’avais oublié Le cavalier et la femme souriant tandis qu’ils s’inscrivaient dans ma mémoire par un autre chemin que je n’emprunte que ce soir, cinquante ans après. Ils étaient là, c’est tout. Je ne trouvais le tableau ni beau ni laid, il faisait simplement parti d’un décor où j’aimais être.
Le texte qui suit a été rédigé au cours de l’année scolaire 2010-2011 et devait figurer dans un numéro spécial de la précédente incarnation de TINA, Bestiaire, projet qui n’a pu voir le jour. Récemment, ayant appris par Christine Lapostolle que la souris venait, croyez-le ou pas, de garer son yacht (son paquebot) dans le port de Brest, l’envie m’a pris de lui offrir une seconde chance. Si TINA est de retour — with a vengeance —, le moins qu’on puisse dire est que Mickey, dans l’intervalle, a prospéré (au risque de développer, au fil des années, quelques symptômes morbides d’obésité capitalistique) : après Pixar et Marvel, la Walt Disney Company a fait l’acquisition en 2012 de Lucasfilm, mettant ainsi la main sur les franchises Star Wars et Indiana Jones, de même que sur l’incontournable fournisseur d’effets spéciaux Industrial Light & Magic ; elle a racheté, en 2019, l’ancienne 20th Century Fox, non sans avoir, entre temps, investi le marché asiatique via sa nouvelle filiale en Inde, ouvrant par ailleurs un parc d’attraction à Shanghai en 2016 ; en parallèle de cette stratégie d’expansion forcenée, ses différentes plateformes ont permis à la société d’entreprendre de verrouiller l’accès à des contenus qu’on avait fini par croire relever du domaine public, démontrant sa maîtrise des nouvelles règles du jeu tout en usant de son statut unique dans l’industrie du divertissement. « Tout doit changer pour que rien ne change » : Eurodisney, que je mentionnais en 2011, Nicolas y avait affiché sa Carla, est depuis devenu Disneyland Paris ; de mon côté, peu amateur de parcs à thèmes mais plus œcuménique qu’auparavant en matière de musique, j’avoue que je n’aurais aucun scrupule, le cas échéant, à accompagner ma fille, née précisément en 2011, à un concert de Miley Cyrus, autre transfuge du Club Mickey après Britney Spears — Britney dont je parlais abondamment dans mon texte et qui, à force d’infortunes (les « infortunes de la vertu » ?) est devenue quasi une icône du féminisme ; plus malaisant, des actrices mortes comme Carrie Fisher (la princesse Leïa) continuent de jouer dans des films, et ses collègues vivants sont de plus en plus difficiles à distinguer de personnages de dessin animé : sans doute la souris star dont j’ai voulu fait le portrait a-t-elle perdu là un certain avantage compétitif, c’est la rançon de l’innovation… Et demain ? Disney, passé dans les années 2010 de l’exaltation des valeurs familiales à celle de la diversité et de la sororité — qui est aussi une valeur familiale —, fera-t-il demain l’éloge du patriarcat et de la pureté raciale pour plaire à Donald Trump ? Est-il vrai que la firme, malgré son apparence de monopole, connaît des turbulences et s’inquiète du vieillissement relatif de son public ? Quinze ans après ma première tentative, Mickey se refuse toujours à tout commentaire…
Dans la forme de radoub. Photo Christine Lapostolle.
« La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »
Notes : 1 Barbey d’Aurevilly, à propos du célèbre dandy Beau Brummell. Ceci n’est pas sans faire écho au jugement du cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein sur l’art de Walt Disney : ‘an example of the art of absolute influence – absolute appeal for each and everyone.’ (Ronald Bergan, Sergei Eisenstein: A Life in Conflict, The Overlook Press/Peter Mayer Publishers, Inc.: Woodstock, New York, 1999, p. 198). Pas sûr, cependant, qu’une traduction française de la citation d’Eisenstein recourrait au terme « d’influence », lequel, en anglais peut prendre une connotation plus absolue, presque narcotique.
2 Oswald le Lapin Chanceux, créé, comme Mickey, par Walt Disney et le dessinateur Ub Iwerks, fut ravi à ses concepteurs par l’habileté procédurière de leur producteur Charles B. Mintz.
5 Cet aspect de « l’anarchiste devenu flic » est remarquablement analysé dans le chapitre inaugural d’un récent ouvrage de Pierre Pigot, L’Assassinat de Mickey Mouse, puf, collection Travaux pratiques, 2O11.
6 Les Tijuana Bibles étaient des publications pornos clandestines très prisées dans les années 30 à 50, qui trouvaient un aliment fantasmatique de choix dans le culte des stars d’Hollywood mais aussi des personnages de dessin-animé ou de BD. Dans le hors-série du magazine Beaux Arts sur le sujet Un siècle de BD américaine (août 2010) on trouve reproduite une planche mettant ainsi en scène la rivalité sexuelle supposée entre Mickey et Donald, à la défaveur du premier… Or dès la fin des années 30, la perte de popularité de la souris assagie au profit de son ex-sidekick le canard mal embouché constituait un fait commercial avéré ! Un tel détournement des personnages Disney a ainsi pu représenter moins une profanation qu’une autre facette de leur pouvoir de fascination.
7 Son lancement, à l’initiative du Français Paul Winkler, remonte à 1934.
9 Dans son « premier grand succès », Steamboat Willie, 1928, il transforme les bêtes non humanisées qui l’entourent en instruments de musique vivants ― l’occasion pour son créateur d’expérimenter pleinement les possibilités, alors encore neuves au cinéma, du son.
Légende première image : La tête de Mickey, pièce maîtresse du défunt Fusil d’Assaut de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne.
On ne parle évidemment pas ici des budgets qui prennent de toute façon toujours la parole en premiers… et voient effectivement leur montant diminuer régulièrement — menace idéologique d’une déconsidération du prestige traditionnellement accordé à ces établissements et aussi crainte quant aux futures possibilités de leur fonctionnement et existence. Une école d’art ça coûte effectivement, 20 000€ à l’année par étudiant·es en moyenne, sachant qu’une inscription est plutôt de l’ordre de 500€. Nous parlons plutôt de la valeur à laquelle ces études renvoient : inestimable.
11€) De l’indo-européen commun *per (« trafiquer, vendre »), dont est issu, pour le latin, interpres (« intermédiaire »), reciprocus (« réciproque »), pars (« vendre, acheter ») , pars (« part ») et, pour le grec ancien πόρνη, pórnê (« prostituée »), πέρνημι, pérnēmi (« vendre »).
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Une fois payée l’inscription, c’est-à-dire une fois à l’école, dans l’école (boursier, je n’ai jamais rien payé à l’école pour y être), ce qui s’y passe est hors de prix (pour continuer avec les expressions qui débordent ce petit mot latin, cette langue de voleurs12). Il n’y a jamais, à part la blague de l’achat d’œuvre (entre sale petit secret et belle arnaque de l’adoubement) une histoire de prix, de négociation de prix dans les relations pédagogiques, ni de rapport à l’argent.
12) Dans son cours de 1976, « Il faut défendre la société », Michel Foucault aborde la question du latin comme langue de voleurs qui par deux fois s’empare du pouvoir — domestication administrative gallo-romaine et prise du trône par Clovis — simplement en passant par la soumission au latin.
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Il y a effectivement des rapports de budget, d’argent, pour partir ici ou là, suivre une expérience pédagogique en déplacement, mais les étudiant·es pauvres comme les riches y prennent part — mais déjà là, nous sommes dans l’exception du régime pédagogique, même si l’égalité de traitement reste de mise. Dans la relation pédagogique, l’argent, les moyens n’ont pas de prise (seuls les moyens artistiques sont actifs : ils ne sont pas une monnaie). Si un·e étudiant·e n’a pas pu venir à telle séance, tel rdv pour des raisons financières, nous patientons, nous attendons sa disponibilité.
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La vie à l’école n’est pas aussi simple pour les étudiant·es autonomes qui doivent travailler pour assurer leur quotidien et leurs études que pour celleux qui sont soutenu·es par une famille ou des proches ou des aides publiques — bien que généralement toutes les sources se cumulent. Simplement à l’école nous reconnaissons le travail de sape du capitalisme en-dehors de l’école et retournons l’outrage en vigilance et en attention toute particulière à l’intérieur de l’école. Le rempart au capitalisme n’est pas à construire, il est déjà là, bien au chaud dans les écoles. Il se peut que ça ne dure pas, mais en attendant il est là.
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Le défaitisme et le découragement des édiles et des oracles les mieux placé·es qui se font payer pour casser l’ambiance et repayer quand iels pensent pertinent de publier leur venin comme s’il ne fallait pas qu’on puisse penser échapper à la débâcle et la compromission, convoquent l’invasion du grand système de la culture pour augmenter la frappe. Quand justement notre travail de profartiste, c’est de réaliser à quel point nos écoles ne correspondent pas à cette évidence de la domination sociale par la culture — tout le monde peut entrer en école d’art et tout le monde y entre — et d’enseigner à partir de cet endroit la projection d’extension par-delà cette domination et pour une autre suite : vers de nouvelles formes de vie…
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S’il n’y a pas de pratique artistique qui ne soit pas inscrite dans des dispositifs culturels […] liés au système de la domination culturelle, comme le soutient l’auteur de L’art impossible, le travail nécessaire de l’artiste, enfin le seul travail qui lui revient — sur la ligne qui faisait dire à Arendt que « La seule exception que consente la société concerne l’artiste qui, à strictement parler, est le dernier “ouvrier” dans une société du travail »13 — c’est justement de s’inscrire dans un dispositif qui déroge au principe de domination, c’est la tâche de l’artiste que de fabriquer ce type d’endroit, de s’échapper de cette dimension culturelle. Pour que la culture, cette source principale de la production des hiérarchies sociales (toujours selon l’auteur), puisse rencontrer et expérimenter d’autres modes éphémères de hiérarchisation : de dehiérarchisation14.
13) Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, 1958. 14) Je ne vois pas trop ce que Cergy m’a appris d’autres, et je suis assez triste de savoir que cet auteur y enseigne, d’aussi pauvres et définitifs postulats. Son livre sur l’inutilité des systèmes répressifs est tellement plus engageant et à l’opposé du défaitisme qu’il semble — pourquoi ? — réserver à l’art… si la répression ne sert à rien et peut engager d’autres pratiques, en quoi la domination culturelle, « source principale de production des hiérarchies sociales », s’imposerait comme unique horizon de l’art ? L’art c’est bien cette pratique qui est censée produire de nouvelles formes de vie, non ?
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Bien sûr nous constatons partout — enfin partout ou le régime de domination (capitaliste) de la culture est actif donc partout parce que ce régime a bien plus de moyens médiatiques et alors de reconnaissance que les autres, il prend plus de place (mais « pour vivre heureux vivons pas trop visible non plus ») — la compromission malheureuse des artistes avec les formes de la domination, telle que pas mal décrit du tout dans les lignes bien mordantes qui suivent (d’un auteur peut-être déplaisant, mais moins que le précédent — sur la question de l’art…) .
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« Et s’ils gardent [les artistes] tout de même un espoir de recouvrer leur liberté perdue à la table de jeu, c’est seulement parce qu’ils croient qu’elle ne s’obtient qu’à la faveur d’une dénonciation permanente de la « marchandisation » de leur art. Ainsi tout artiste conscient de ses responsabilités se doit-il de se montrer indigné par la manière dont tourne ce monde où il aspire pourtant à trouver sa place. Ainsi tout artiste conscient de ses responsabilités se reconnait-il le droit et surtout le devoir de pourfendre systématiquement, et bien sûr publiquement (ce qui ne manque jamais de mettre la médiacratie en extase), cette fameuse société du Spectacle dont il a par ailleurs toujours beaucoup de mal à admettre qu’il en est lui-même le suppôt. Car tel est l’artiste conscient de ses responsabilités qu’il se sent de prime abord appelé à sauver ses pauvres contemporains d’une terrible « aliénation » qui, semble-t-il, ne l’a pas atteint lui-même. »15
15) Paul Audi, Discours sur la légitimation actuelle de l’artiste, Encre marine, 2012, p. 58.
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Cette malencontreuse et trop banale compromission de certain·es artistes reste une décision, pas une obligation. Malgré une expression régulière à l’école de cette fable (coalition cyclique du récit et de l’action), c’est toujours à propos d’un dehors qu’elle se spécule chez les étudiant·es et s’active chez les enseignant·es — comme passion et action du monde ; autre présence de l’alliance tragédie/sacrifice. Pourtant, c’est bien ailleurs — au dedans — que nous travaillons à l’école d’art : aucune existence active ni aucune utilité pédagogique d’un tel affairisme.