Mais quel est donc ce livre ? Qui se cache derrière ce pseudo ? Mais pourquoi le livre n’est pas folioté ? Est-ce qu’un livre de questions questionne vraiment ? Est-ce un livre conceptuel (que l’on va feuilleter sans le lire) ou un livre pratique (que l’on va vraiment utiliser pour s’auto analyser) ?
Extrait 1 : Comment allez-vous aujourd’hui ? Sommes-nous aujourd’hui ? Qui est aujourd’hui ? Qui, de vous ou de moi, est aujourd’hui ? Pourquoi serait-ce vous qui seriez aujourd’hui ? Pourquoi devrais-je être hier ? Pourquoi pensez-vous que les questions que je vous pose précèdent le l’instant où elles vous parviennent ? Pourquoi ces questions ne vous parviendraient-elles pas demain ? N’est-ce pas plutôt demain que ces questions vous parviendront ?
Est-ce que les lecteur.trice.s vont avoir peur d’être le sujet du livre ? Est-ce que cette accumulation de questions peut vous perturber, vous remettre en question ? Est-ce que pour une fois l’histoire ça peut être vous, avec rebondissements à gogo ? Êtes-vous le héros/héroïne de ce livre ? Are you prêts à être le héros/héroïne de ce livre ?
Extrait 2 : Encore une fois : à quoi pensez-vous ? À quoi ne pensez-vous pas ? Avez-vous la capacité de penser à ce à quoi vous ne pensez pas ? Avez-vous la capacité de penser à ce à quoi je vous invite à penser ? À quoi ne pensez-vous pas ? Croyez-vous que vous choisissez ce à quoi vous pensez ? Pourquoi ne pouvez-vous pas choisir ce à quoi vous pensez ? Pourquoi ne pensez-vous pas à ce à quoi vous ne pensez pas ? Pourquoi ne pouvez-vous pas penser à ce à quoi vous ne pouvez pas penser ? Pourquoi ne pouvez-vous pas penser ce que vous voudriez penser ? Pourquoi ne pouvez-vous même pas vouloir penser à autre chose que ce à quoi vous pensez ? Que serait votre pensée si vous étiez en mesure de penser à autre chose que ce à quoi vous pensez ? Qu’est-ce qui vous empêche de penser ? Qu’est-ce qui vous empêche ? Savez-vous de quoi votre condition vous empêche ? Avez-vous une idée de tout ce que votre condition vous empêche ?
Allez-vous acheter ce livre ? Allez-vous utiliser ce livre ?
C’est une maison sableuse et pluvieuse tachée de coulures anthracite. Un muret bas sans portillon ni gonds, pas terminé, pas besoin, entoure cette bâtisse des années soixante-dix, perchée sur un monticule animé de broussailles organisées. C’est vaguement vert. Les ouvertures sont lasurées marron, les portes-fenêtres sont constituées de petits carreaux. Malgré les rideaux, la lumière en défonce découpe des formes inertes à l’intérieur et laisse entrevoir l’espace indéfini à l’arrière. Personne. Vide. Pas d’auto à l’extérieur, toutes sont rentrées dans leurs garages. C’est par un temps sans soleil, sans pluie, sans humeur que j’aborde ce rendez-vous. Il faut que je me gare mais où ? C’est une cité pavillonnaire de bourg de campagne où les rues pâles se croisent prédestinées à l’oubli. Je n’y reviendrai sans doute jamais, et d’ailleurs comment se rappeler où se situe un carré blanc sur fond blanc ? Où trouver un truc qui accueille ? Je monte sur un trottoir longeant un carré de terre ocre granuleuse et caillouteuse clôturé par un mur d’angle en parpaing sans enduit, moussu, transformé par le temps, l’eau et le soleil. Il ne semble pas avoir été construit, plutôt sorti de terre, comme un os mis au jour après une longue période d’enfouissement.
Je me gare.
C’est sûr, il n’y a personne. Je passe un portillon fantôme, je remonte l’allée en courbe où chaque broussaille m’arrête, elles semblent fatiguées. J’arrive à ce rectangle sombre, je sonne, je recule d’un pas. Je me mobilise, je souris, les mains dans les poches, mon sac dans le dos, bandoulière barrant l’abdomen. Tranquille.
La porte s’ouvre, un monsieur petit et sans âge est devant moi, il a les yeux imprimés dans la masse de ses verres, une vieille doudoune et des chaussons. Son pantalon est très large et court. Une tête, un cou, un sourire dans un coin du visage.
Bonjour, nous avons rendez-vous à 15 heures. Bonjour, oui. Guillaume c’est ça ? Oui, c’est bien moi. Vous venez me réparer. Bah, vous n’avez pas l’air cassé.
Sa doudoune fait des petits sauts répétés, je n’arrive pas à situer la source de cette vibration, le pantalon bouge également, sa tête sur le côté menace de tomber et le coin de son sourire rentre profondément dans son visage, aspiré par un rire qui ne sort pas. Il m’ouvre en grand, j’entre. Je passe devant et je m’engage dans le couloir. Sur ma gauche j’entrevois une pièce, un espace figé dans la pénombre. Le salon. J’arrive à la cuisine, un cube. Le sol se détache du mobilier périphérique à contre-jour. Mes yeux sont aspirés par la lumière franche venant de l’extérieur qui s’abîme sur le plateau marron foncé d’une petite table entourée de chaises. Un néon enchâssé sous le retour d’un placard dépose sa lumière orange sur la table de cuisson à ma droite. C’est une cuisine équipée, de type rustique, lave-vaisselle, four, micro-onde, moulé, lissé, vernis usine, collé, pratique, pas d’entretien, juste un coup d’éponge. C’est le centre de la maison.
Je me retourne pour lui demander où se situe le boîtier d’arrivée.
Face, le jour est de mon côté cette fois et il fait apparaître l’inattendue douceur, tout est à portée de main et de pied, les yeux se reposent, la table est accueillante, les mains se détachent, on peut laisser son regard transporter ses propres images loin à travers la fenêtre. Je pourrais passer des heures dans ces proportions idéales du solitaire. L’Homme de Vitruve est devant moi, en chaussons et il a des yeux anaglyphes.
Dans le garage. Let’s allons, je vous suis. C’est de l’anglais et du français ? Oui.
Pareil, les vibes et la tête qui tombe mais de dos et en marchant.
On descend un escalier tout béton peint en rouge industriel mat. Je m’avance sur la gauche dans un dédale d’étagères faites de bois de coffrage patiné, un plafonnier rabat la lumière de son ampoule intrépide sur nos pas. Elle retient en lisière de son halo, les ombres profondes, un territoire. Le garage. Je cherche mon boîtier en accrochant mes yeux aux câbles qui m’intéressent et en suivant leur chemin comme un furet.
Bingo ! Ha.
L’homme semble content pour moi, je le regarde, il m’intrigue. Et puis je suis attiré par des objets familiers vraiment gros. Je lâche mon boîtier et je regarde tout autour. Un compresseur de chantier, un poste à souder avec des bouteilles énormes, masques, visières, une deux-chevaux capot ouvert et, à l’abandon, une remorque, une balance de ferme en bois, un établi en bois, un autre établi, encore un autre, tiroirs, vis, boulons, écrous, outils, serre-joints, joints, rondelles, objets fabriqués, outils fabriqués, et puis il y a tout le reste que la lumière de l’ampoule ne me permet pas d’atteindre, toute une population habite cet imaginaire délocalisé au sous-sol.
Je le regarde. Il me regarde. Je me sens vu.
Il se tient debout, en appui sur ses jambes un peu écartées, le bassin un peu en avant, les mains proches l’une de l’autre, paume sur le devant des cuisses, sans bouger, passif, humble voire intimidé, la position sociale apprise de 37 ans d’éducation délivrée par des contremaîtres successifs. Il sourit, je l’amuse. Il regarde défiler mon schéma de pensée et il attend qu’un son sorte de ma bouche. En fait, il n’est ni passif ni intimidé par un gradé, au contraire, il est apaisé et attentif, tout son corps est attentif. Prêt.
Guillaume Gombert Je suis graphiste, web designer de formation, travailleur indépendant. C’est un métier de solitaire passé la plupart du temps devant son écran à imaginer une réponse satisfaisante aux demandes de ses commanditaires, à communiquer par mail, par transferts de fichiers ou au téléphone. Mon cœur de métier finalement et presque a contrario de ma formation digitale c’est le livre, son design depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. Les revenus de cette activité me sont insuffisants pour vivre. J’ai donc une deuxième activité qui cette fois m’emmène de l’autre côté mon écran d’ordinateur, sur les réseaux cuivre et maintenant fibre, l’infrastructure hightech des communications modernes qui achemine le signal internet.
Rien à voir cependant, en tout cas pas directement, avec un Vidéodrome de David Cronenberg ou un Tron de Steven Lisberger et Bonnie MacBird. Je circule dehors, dans la rue, sur la route, dans les champs, entre les câbles, sur les câbles presque, et chez les abonnés. Ce sont ces inattendus que je raconte.
Oliver Cadiot a encore frappé. Et Dieu avec lui. Car ce qui frappe c’est la présence de Dieu dans la littérature actuelle, à l’écrit ou à l’oral, vous savez lorsqu’il nous arrive d’écouter, attentivement toujours, des auteurs ou des autrices lire leurs textes. Dieu rode souvent dans les parages. Mais si, je vous l’assure: écoutez bien. Dans le nouveau livre d’Olivier Cadiot dont le titre annonce l’amour suprême c’est pourtant d’abord à Dieu que l’on a affaire. Lisons: « Alléluia », dès la seconde page. Certes, Dieu n’est pas explicitement présent à nos yeux. Lisons encore, en ouverture de la deuxième section du premier chapitre: « Elle aime ce tuyau, c’est sa raison de votre. Grâce à Dieu, au lieu de rester cloîtrée dans sa loge sous le passage sombre, les yeux rivés sur l’écran qui retransmet les entrées et les sorties d’individus par l’imposante porte cochère qui donne sur le boulevard, elle fait sa promenade de santé quotidienne, à la fraîche, le pavé encore chaud, si c’est l’été — tirant son tuyau dans tous les sens et voyant avec plaisir des rigoles se former, comme autant de petits fleuves en crue. » Un peu plus loin : « C’est vous qui habitez tout en haut [lui c’est l’homme riche qui habite l’immeuble où toute l’action se situe ; on en reparle de suite]. C’est ça ? Je n’y suis jamais allé. Sur le toi. Et pourtant, Dieu sait si j’aime grimper. Mais pas par l’escalier. » Encore un peu plus loin: « Faisons une pause. Dieu sait qu’il y a toujours moyen d’en obtenir une au milieu de n’importe quelle action ». En outre, tout un vocabulaire qu’il est possible d’associer à la foi (autour de la croyance, de l’éternité, du sacré) accompagne la récurrence inaugurale de ce mot: « Dieu ». Dieu sait pourquoi, en effet.
À moins que cette présence de Dieu ne fasse qu’entourer l’encombrant habitant du dernier étage, volontiers autoritaire voire tyrannique, de la copropriété, habitant qui est un milliardaire (carrément) que l’on image volontiers se déplacer à l’arrière de cette limousine (devinez-en la marque) qui illustre ces lignes. On s’interroge, malgré tout. La narrateur, habitant du même immeuble à la recherche de l’amour, explore tout au long du roman des espaces jusqu’alors inconnus, rencontre des personnalités hautes en couleur au rythme d’une écriture qui balance entre prose et vers quasi brisé. « Le type, grâce aux sommes faramineuses obtenues par ces concerts-fleures, a tout investi dans l’immobilier. Mais je sens que c’est seulement une étape dans sa soif de pouvoir. Pour ceux qui ne suivent pas, c’est la Berezina ». Et si nous étions en pleine parousie? Arrive un moment où l’on rejoint une A.G.E., une assemblée générale extraordinaire (deuxième chapitre: « Une sorte d’éternité ») de la copropriété : « Avant même que le syndic n’ait le temps de répondre, voici notre milliardaire qui prend la parole — ce qui chez lui ressemble plus à un discours de tribun halluciné qu’à une intervention sensée: C’est impossible, dit-il en hurlant. Cette élévation c’est Le Big Beautiful Project ». Heureusement, Maximilien Robespierre, non, Maximilien tout court assise à l’A.G.E. et intervient : « Silence. / Vos activités parallèles à votre « musique » — je prends au hasard: un document suite à une perquisition dans deux de vos résidences à Miami par les enquêteurs du Département de la sécurité intérieure: cent plaintes ». Le verdict ne tarde pas : « Chaos. / Hurlements. / Opprobre de tout l’immeuble. Résultat : 58% pour l’exclusion définitive. » Reste, après la solitude éprouvée au long du premier chapitre, à aimer, telle est « La consistance de l’être aimé » (titre du troisième et dernier chapitre). Non sans retrouver au fil du roman des motifs habituels chez Cadiot (entre Robinson et théâtre, ici La Mouette de Tchekhov), on s’achemine tranquillement vers un classique: « Carol est ravie que se rejoignent enfin nos passions ».
Love Supreme Olivier Cadiot P.O.L 2026 190 pages 20 €
À SantaVeine, il y a un ranch. Chaque année, on fête la Saint-Sang — à cause des dragonniers qui y poussent. Mais Ceruz Blanchi en donne une origine différente : Vers 1870, les récoltes furent mauvaises plusieurs années consécutives. On craignait qu’un fléau ne s’abatte à nouveau. À la fin de l’été, les familles se réunirent. Le prêtre lut un extrait du livre sacré : « Il y a une forme noire, ce qui s’en détache ne cherche qu’à y revenir, comme vers un aimant. Si tu veux déplacer le noir, déplace la matrice. » On convint qu’une tristesse infinie ailleurs permettait seule d’évacuer le mauvais œil. « Sur qui peut s’abattre la mélancolie quand il n’y a pas de coupable ? » demanda Lourdes Machado. « S’il n’y a pas de coupable, il n’y a pas d’innocent », répondit Manuel Ubivo Saá. Bien avant l’entrée du village, il y avait un hameau où vivait une famille. On ne l’aimait pas ici. Elle était installée depuis une génération seulement. Il y avait six enfants, le plus jeune avait sept ans. On tue un bouc pour une demi-pièce d’or. Un adulte pour dix pièces d’or. Un enfant pour cinq pièces d’or. Il y a dix familles à SantaVeine. Chaque famille donne une demi-pièce d’or. À l’extrémité de la plaine qui montait vers Ecuador se trouvait un village mal famé qui s’appelait Desabès. Deux hommes, Marcos et Juan, des frères, furent désignés. Ils marchèrent longtemps. Ils étaient haut dans la montagne quand une voix les arrêta. Un homme surgit d’un sentier. « N’allez pas plus loin. Au-delà, c’est dangereux. » « Nous cherchons quelqu’un. » « Qu’y a-t-il ici que vous ne puissiez pas trouver plus bas ? » « Nous proposons du travail. » « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » « Il faut effacer quelqu’un. » « C’est payé combien ? » « Cinq pièces d’or. » « Donne-les-moi, je ferai le travail. » « Tu les auras après. » « Donne-moi l’or maintenant et tu ne verras plus jamais son visage. » Marcos et Juan payèrent l’homme puis retournèrent à SantaVeine. Un mois passa. On rapporta qu’on avait vu l’enfant courir dans un champ. On accusa les frères d’avoir dépensé l’or en filles et en alcool. Alors ils retournèrent à l’extrémité de la plaine qui montait vers Ecuador. Le soleil couchant les aveuglait. « Est-ce que cette ombre, c’est Desabès ? » C’était comme un mirage qui tremblait devant eux. Ils entendirent la même voix : « N’allez pas plus loin. Au-delà, c’est dangereux. » « Nous sommes venus chercher ce que tu nous dois. » « De quoi parles-tu ? » « Tu t’étais engagé. » « Je ne te reconnais pas. Approche. » Marcos et Juan avancèrent. Le soleil les aveuglait. Ils marchaient droit vers la voix qui les guidait : « Plus près. Encore. Avance. » Soudain, le sol céda sous leurs pieds. Ils s’enfoncèrent jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou. La lise. Une boue épaisse les aspirait lentement. « Aide-nous ! » hurlaient les deux frères. L’ombre de l’homme se détacha du soleil. Il disparut un instant, puis revint. Il portait un tronc qu’il lança comme un ponton au-dessus de la lise. Il avança lentement dessus. Il s’accroupit devant Marcos. « Que fais-tu ? Tire-moi de là ! » criait Marcos. L’homme l’examina. « Oui, je te reconnais maintenant. C’est bien moi que tu as payé. Tu as raison, je te suis redevable. » Il sortit de sa ceinture un couteau. Il enserra la tête de Marcos entre ses genoux, comme dans un étau. Saisit la paupière gauche. La trancha d’un geste net. Marcos hurla. L’homme répéta le geste pour le deuxième œil. Puis il se déplaça sur le tronc et fit de même avec Juan. Le soleil était rouge. On dit que l’année suivante, à SantaVeine, les feux bactériens épargnèrent les arbres et les brebis n’agnelèrent aucun mort-né.
«Regroupements dans les parties communes, nuisances sonores, dégradations, intrusions dans les piscines privées, squats de logements… Ces situations perturbent la qualité de vie des résidents et l’activité des professionnels», nous dit l’UTSI, l’Unité de Tranquillité et de Sureté de l’Immobilier. Une société de sécurité privée, au service des promoteurs (des groupes comme Midi Habitat, Paris Habitat), des bailleurs, des entreprises et de la gestion de leur patrimoine immobilier.
Bien qu’ils ne soient pas armés en théorie, et que leurs actions se limitent aux espaces privés, on pourrait confondre les agents de l’UTSI avec des policiers, équipés de tout l’attirail (gilet par balles, menottes, radios, casquettes noires genre FBI, chiens,…) mais ils portent un uniforme gris, sur lequel il est marqué : Tranquillité résidentielle. Cette nouvelle entité collabore étroitement avec les corporations innombrables qui émanent de l’État et ses milliers d’«agents qualifiés» partout sur le territoire, CRS, SPI, BAC, GIGN, RAID, BRI, FIPN, BI, etc., prêts à intervenir 24h/24 pour le bien de toutes et de tous. Pour remédier à ces problèmes, l’UTSI propose tout un programme d’interventions bienfaisantes, « rondes dissuasives, surveillance proactive, gestion des situations sensibles », portant une atteinte de plus à nos libertés individuelles et collectives.
D’autant plus problématique que l’UTSI communique sur la mise en place privilégiée du dialogue, de la gestion de conflit, de la pacification, novlangue qui inverse la critique des rapports de force pour en réalité légitimer la violence et la force de dissuasion. En effet, l’UTSI prétend œuvrer au nom de la Sérénité, de la Quiétude, du Calme. Tout un lexique complètement à l’opposé de la violence que représente un dispositif de plus de surveillance et de flicage systématiques. On retrouve ici les critiques portées habituellement à l’existence même de la police : la violence autorisée, qui œuvre prétendument au bien-être de tous, le principe censé être dissuasif du punitif et du châtiment, la violence comme instrument politique, l’exclusion de tout ce que l’État considère comme de l’ordre du délit ou du crime, et des personnes indésirables.
Pesaient déjà lourdement la «Paix», la «Liberté», la «Sécurité», «l’Égalité», dans nos petites vies ordinaires, maintenant il faut faire avec la «Tranquillité», munie de ses gros bras et de ses menottes…
Samuel Vandermeer Après des études de Lettres à Toulouse puis à Paris, Samuel Vandermeer travaille aujourd’hui pour un organisme de formation dédié à l’apprentissage du français langue étrangère et à l’alphabétisation. Ses recherches portent sur le monde du travail et de l’entreprise. Son premier livre publié, Cahier d’appels, paru aux éditions Az’art atelier (2025), propose une traversée labyrinthique de discours et de gestes effectués au travail. Un prochain texte à paraître : Summer Time (éd. Az’art atelier).
Dans mes dessins, qu’ils soient figuratifs, comme la série des hippopotames, ou non, comme la série qui illustre mon livre Un même désir de reconnaissance et que je posterai bientôt en intégralité sur mon blog Hublots, la question du sujet est toujours essentielle – c’est aussi le cas bien sûr quand j’écris. Le sujet est toujours en question. L’artiste ne répond pas. Ces hippopotames illustreront un livre qui paraîtra aux éditions Lunatique en automne.
TINA album–dessin est une nouvelle catégorie de TINA online. Des auteur.e.s proposent une séquence de 7 dessins en tant que contribution à la revue TINA.
La matière humaine, John Selve, « Aventures », Gallimard, 2026.
« Matière/Humaine. Les mots lui viennent comme ça, pendant qu’elle s’observe devant la glace de ces WC d’artistes. Elle les fredonne : Matière/Humaine… Ils lui viennent en tête à l’instant même où elle constate que la musique des lieux, jamais, ne pourra retentir avec les taches de mercure qui s’étalent sur le miroir. Un sentiment nouveau, subliminal, la flashe ». Elle c’est Anthea, héroïnes de La matière humaine, le deuxième roman de John Jefferson Selve. Son alter ego et quasi pendant masculin est Saul bien qu’il ne faille pas négliger la troisième figure essentielle du roman, John, qui distille tout au long de leurs aventures de nuit comme de jour des références littéraires.
« Matière/Humaine. Les mots résonnent de nouveau dans sa tête en vrac. Avec violence. / Anthea danse avec des images de mort dans la tête. La dernière guerre commence. » Serait-ce celle qui en réalité a déjà débuté depuis des décennies, que Anthea, John et Saul ont toujours connu, depuis leur naissance, et qui est sur le point de se cristalliser dans l’élection présidentielle française de 2027? Probablement puisque l’on suit les trois personnages quelques heures avant l’annonce des résultats de celle-ci. Car une élection présidentielle, en France, ça résulte. Mais cette violence est aussi celle de la force de l’ordre qui s’abat sur un enfant, livreur de cocaïne.
« Le jour s’est levé. Tout gronde. Trop de dope. Trop d’alcool. John est parti. Anthea n’est pas là. Un instant, je ne sais plus où je suis, ni qui je suis. Ça m’arrivait souvent enfant ». L’enfance submerge presque ce roman, l’enfance pour ce qu’elle a de sauvage et d’innocence, pour ce qu’elle est fortune ou infortune. Mais l’enfance, pour ce qu’elle persiste encore, est aussi espoir. « À leurs pieds, tout autour d’eux, des flaques noires comme des orques. Il a l’impression d’être au septième jour de la Création. Le monde va accoucher d’un spectre. Il veut en faire une phrase pour plus tard — avant qu’Anthea ne prenne son visage entre ses mains, et ne lui souffle: / —L’ESPOIR, SAUL, L’ESPOIR. » Telle est aussi la matière humaine espoir qui, peut-être, contredira la sombre et funeste prédiction de « La poudre », autrement dit l’esprit de drogue, autre figure du roman de JJS: « Moi-même je vais disparaître, remplacée par une drogue sans nom et sans odeur. Une conscience mondiale qui bannira toute contradiction. Camisole-monde loin de toute la matière humaine. Et là, vous me chercherez, vous rappelant que, malgré ma morsure mortelle, je n’étais pas sans beauté ».
Depuis l’été 2024 et le lancement de la revue TINA quatre slogans (punchline, phrases de motivations) sont mis en avant, sur des badges, comme intention, comme visée.
IL FAUT TOUT REPRENDRE JE CONTRÔLE MON NARRATIF HOULALA C’EST DUR AUJOURD’HUI À LIRE DE TRÈS PRÈS
Pour cet article #250 nous cherchions comment illustrer en photographies ces slogans, sans légende. Voici nos tentatives.
Photographies par Christine Lapostolle, Frédéric Moulin, Pierre Ménard, DeYi Studio, Éric Arlix.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1919
Ma tante Léonie m’avait fait héritier en même temps que de beaucoup d’objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune liquide – révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je n’avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer cette fortune jusqu’à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible rendement qu’il jugeait particulièrement solides, notamment les Consolidés anglais et le 4 % russe. « Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n’est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. » Pour le reste, mon père lui dit en gros ce qu’il avait acheté. M. de Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations : comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter que par un signe d’intelligence à peine avoué, au sujet de celle qu’on possédait ; d’autre part, comme il était lui-même colossalement riche, il trouvait de bon goût d’avoir l’air de juger considérables les revenus moindres d’autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il n’hésita pas à féliciter mon père de la « composition » de son portefeuille « d’un goût très sûr, très délicat, très fin ». On aurait dit qu’il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un mérite esthétique. D’une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous vous croyiez seul à connaître, lui dit : « Mais si, je me suis amusé pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était intéressante », avec le sourire rétrospectivement captivé d’un abonné qui a lu le dernier roman d’une revue, par tranches, en feuilleton. « Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l’émission qui va être lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les titres à des prix tentants. » Pour certaines valeurs anciennes au contraire, mon père, ne se rappelant plus exactement les noms, faciles à confondre avec ceux d’actions similaires, ouvrit un tiroir et montra les titres eux-mêmes à l’ambassadeur. Leur vue me charma ; ils étaient enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme certaines vieilles publications romantiques que j’avais feuilletées autrefois. Tout ce qui est d’un même temps se ressemble ; les artistes qui illustrent les poèmes d’une époque sont les mêmes que font travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux penser à certaines livraisons de Notre-Dame de Paris et d’œuvres de Gérard de Nerval, telles qu’elles étaient accrochées à la devanture de l’épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative de la Compagnie des Eaux.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Dans les cafétérias des musées, des rêveries. Dans les cafétérias les muses, dans une autre langue, regardent la carte des boissons. On repense depuis ces endroits aux tableaux que l’on vient de voir, au périple qu’on effectue, aux amis. Qui aurait aimé quoi ? Qui m’a déjà parlé de cette peinture-là ? En face de moi la vieille dame japonaise aux dents abimées lit et prend soigneusement des notes dans un carnet comme si elle était chez elle. Reflets verts jaunes de sa cuillère à thé infusant dans une tasse de verre transparent. Un serveur attend ma commande. Sur la carte un vin d’Afrique du sud porte ton nom. Ce n’est pas l’heure du vin, mais, comme dans un tableau de Vermeer, je vais le boire. En pensant à toi. Je pense à toi. Si seulement tu étais près de moi. Écrire sur un petit appareil un message qu’aussitôt ailleurs l’autre reçoit. Tu es seul dans ta cuisine, c’est la fin de l’après-midi. J’imagine – un citron, deux pommes, quelques noix, le reflet de ces fruits sur l’assiette en métal, le reflet d’un verre sur la table, le reflet de la fenêtre dans les verres. Tu regardes depuis cette fenêtre le port de la ville où tu vis. Tu écris Amsterdam. Oui, Amsterdam, j’aimerais bien y être avec toi, écris-tu. Nous trinquons par sms interposés. Le verre, le tableau, la Hollande, la dame japonaise, le voyage. Vermeer est là. Tu dis, je suis rentré hier, je repars demain. La peinture. Je pense à toi. J’avale une autre gorgée du vin dont je t’ai parlé dans le sms et qui porte ton nom. La femme aux ongles roses tient entre ses mains le bulbe du verre dans lequel la pièce est contenue en reflet. Elle sourit. Le breuvage qu’elle va absorber fait déjà flotter l’espace alentour.