J’entre dans l’ascenseur tous les matins à 8h43 et j’appuie sur le 7 et les portes se ferment et pendant vingt-deux secondes il ne se passe rien.
— C’est faux. Il se passe plein de choses. Mais rien qui ait un nom.
L’ascenseur de l’immeuble du 17 fait un bruit. Pas un bruit inquiétant — un bruit qui ressemble à quelqu’un qui expire lentement parce qu’il porte quelque chose de lourd depuis longtemps et qu’il ne se plaint pas mais qu’il ne cache pas non plus. Un bruit honnête. J’aime les bruits honnêtes. Je les préfère aux silences qui font semblant d’être du calme.
Ce matin le bruit dure un peu plus longtemps que d’habitude.
Je ne sais pas si c’est l’ascenseur ou moi.
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On a inventé les miroirs dans les ascenseurs pour qu’on ait quelque chose à faire de nos yeux pendant ces quelques secondes où il n’y a rien à faire, et je trouve ça attentionné de la part des architectes, cette façon qu’ils ont de prévoir le désarroi des gens, de concevoir des solutions techniques à des problèmes qui ne sont pas vraiment techniques, de comprendre que le corps humain dans un espace fermé a besoin d’une direction pour le regard même si cette direction c’est lui-même.
Je ne me regarde jamais dans le miroir de l’ascenseur. Ce n’est pas une question de pudeur — je me regarde dans tous les autres miroirs : le miroir de la salle de bain, le miroir du couloir, le reflet dans la fenêtre du tramway qui me renvoie une version floue et acceptable de moi-même. Mais le miroir de l’ascenseur je ne le regarde pas.
Je pense que c’est parce qu’il montre trop. Pas le corps — le corps je m’en fous. Mais la position. La façon qu’on a de se tenir quand on croit que personne ne regarde. Les épaules. L’endroit où on pose les yeux quand on n’a nulle part où les poser.
Je regarde les boutons à la place. Les boutons ne me renvoient rien.
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L’ascenseur s’arrête au deuxième sans que j’aie appuyé.
Il fait ça depuis que j’habite ici. Depuis que j’habite ici quelqu’un habitait au deuxième et s’en est allé et l’ascenseur n’est pas encore au courant. Ou alors il est au courant et il s’arrête quand même, par fidélité, par déformation, parce que vingt ans de deuxième étage ça ne s’efface pas en appuyant sur rien.
Les portes s’ouvrent sur le couloir vide.
Je regarde le couloir vide.
Les portes se referment.
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Je me demande parfois ce que le couloir du deuxième pense de tout ça. Probablement rien. Les couloirs ne pensent pas. C’est leur avantage.
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Je fais ça tous les matins. Je regarde le couloir vide tous les matins comme si un matin il y aurait quelque chose dedans. Il n’y a jamais rien. Je regarde quand même. On regarde toujours quand les portes s’ouvrent. C’est plus fort que soi. L’ouverture est une promesse et on n’a pas encore tout à fait renoncé aux promesses, même celles que font les vieux ascenseurs à des étages qui ne servent plus.
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Ce que je fais dans l’ascenseur :
- je tiens mon café avec les deux mains même quand il est froid, parce que tenir quelque chose avec les deux mains c’est une façon d’occuper les mains
- je compte les étages en regardant le chiffre qui s’allume, quatre, trois, deux, comme s’il était possible que je rate quelque chose, comme si l’ascenseur pouvait se tromper d’étage, ce qui n’est jamais arrivé en trois ans – mais ça pourrait (?)
- je pense à des choses auxquelles je n’aurais pas pensé ailleurs : des choses précises, souvent des hontes vieilles de plusieurs années, qui attendent l’ascenseur pour remonter
- j’oublie ce que j’avais oublié avant d’entrer
Ce dernier point est un problème. Ou c’est une solution. Je n’ai pas encore décidé.
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Il y a une odeur dans cet ascenseur.
Pas mauvaise — ancienne. Quelque chose de boisé et de chaud qui vient des murs ou du câble ou des vingt ans de gens qui ont monté et descendu et laissé derrière eux un peu d’air respirable. Une odeur de lieu habité. Pas habité par une personne — habité par du temps.
Le mardi elle est différente. Je ne sais pas pourquoi le mardi. Je n’ai jamais trouvé d’explication et j’ai arrêté de chercher parce que certaines choses valent mieux sans explication, elles tiennent mieux, elles sont plus fidèles à ce qu’elles sont.
Aujourd’hui c’est mardi.
L’odeur est différente.
Je la respire un peu plus longtemps que d’habitude.
Je ne sais pas à quel étage elle est montée ni à quel étage elle descendra ni ce qu’elle a à faire là-haut ou là-bas. Je sais juste qu’elle est passée et qu’elle reste encore un peu là, et que pendant vingt-deux secondes je la respire.
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Parfois il y a quelqu’un d’autre dans l’ascenseur.
Ce n’est pas désagréable. C’est juste une autre façon d’être dans l’ascenseur — une façon qui demande un peu plus d’énergie, une façon qui nécessite de choisir où poser les yeux puisque le miroir est exclu et que les boutons sont déjà occupés par le regard de l’autre personne qui a eu la même idée. On se retrouve tous les deux à regarder les boutons avec une concentration qui dépasse largement ce que les boutons méritent.
Ce matin c’était le monsieur du cinquième qui tenait ses courses avec les deux mains et regardait le sol avec une application qui ressemblait à de la prière, ou à de la honte, ou aux deux, et je n’ai pas regardé son visage parce que regarder le visage de quelqu’un dans un ascenseur c’est une intimité qu’on ne s’est pas accordée, alors j’ai regardé ses courses — deux poireaux qui dépassaient du sac, une bouteille de lait, quelque chose de rectangulaire emballé dans du papier kraft — et j’ai pensé que c’était une façon de connaître quelqu’un, les courses, peut-être la meilleure façon, plus honnête que le visage, et au deuxième les portes se sont ouvertes sur le couloir vide et on a tous les deux regardé le couloir vide comme si on l’attendait, comme si c’était une habitude qu’on avait en commun sans le savoir, et puis les portes se sont refermées et on est restés là encore quelques secondes avec nos courses et nos poireaux et nos honnêtetés respectives et personne n’a rien dit et c’était très bien.
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Un cheveu sur le sol de la cabine qui n’était pas là hier. Long, brun, enroulé sur lui-même comme quelque chose qui a renoncé à sa direction. L’ascenseur accumule ça aussi — les preuves d’existence des gens.
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Entre le rez-de-chaussée et le septième il se passe vingt-deux secondes. Je les ai comptées un jour et depuis je ne les recompte plus parce que vingt-deux c’est le bon nombre, c’est assez pour penser une chose entière, pas assez pour commencer à regretter de l’avoir pensée.
Vingt-deux secondes c’est aussi le temps qu’il faut pour :
- se rappeler qu’on a oublié d’appeler quelqu’un la semaine dernière et décider qu’on le fera aujourd’hui et savoir déjà qu’on ne le fera pas aujourd’hui
- sentir que les épaules descendent légèrement, comme si le corps profitait d’un moment sans témoin pour se reposer d’être vertical
- avoir une pensée sur la mort qui n’est pas triste, juste précise, comme une date notée sur un agenda très lointain
- oublier la pensée sur la mort
Ce que j’aime dans cet ascenseur c’est qu’il ne me demande rien.
Il y a des endroits qui demandent. La cuisine demande à être rangée. Le bureau demande à être occupé. La rue demande une direction, un but, une allure qui dit je sais où je vais. L’ascenseur ne demande rien. Il monte. Il sait où je vais mieux que moi parce que c’est moi qui ai appuyé, parce que le 7 est allumé, parce que la destination est réglée. Dans ces vingt-deux secondes je n’ai plus à décider de rien. C’est une rareté.
Je crois que c’est pour ça que je n’ai jamais pris les escaliers.
Officiellement c’est parce que c’est plus rapide.
Mais c’est pour ça.
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Il y a des jours où j’appuie sur le 7 et je reste à regarder le chiffre allumé avec le sentiment d’avoir pris une décision importante, comme si appuyer sur un étage c’était choisir quelque chose, comme si la journée entière dépendait de ce geste minuscule et irréversible — irréversible dans le sens où l’ascenseur est maintenant lancé vers le 7 et que le 7 c’est le bureau et que le bureau c’est la journée et que la journée c’est toute une série de choses qui vont avoir lieu qu’on le veuille ou non, et pendant ces vingt-deux secondes je suis encore dans l’entre-deux, encore dans le moment d’avant, encore quelqu’un qui n’a pas encore commencé, et c’est une position que j’occupe avec un soin particulier, que je prolonge autant que la mécanique du câble me le permet, et puis le 7 s’allume et les portes s’ouvrent et je sors et la journée commence et je n’ai plus rien à dire là-dessus.
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J’ai les clés du bureau dans une main et mon café froid dans l’autre et le sentiment que j’ai oublié quelque chose — le même sentiment qu’au rez-de-chaussée, intact, fidèle, il a fait le voyage avec moi sans perdre un gramme.
L’ascenseur redescend.
J’entends le câble, le bruit d’expiration lente, la cabine qui s’éloigne vers le bas avec la même honnêteté qu’à la montée. Elle ne fait pas la différence entre monter et descendre. Elle fait les deux pareil. Elle n’a pas d’opinion sur la direction. Elle va où on lui dit d’aller et elle le fait bien et elle recommence le lendemain.
Je reste une seconde sur le palier à l’écouter partir.
Je ne sais pas ce que ça dit sur moi. Probablement rien de grave. Ou quelque chose de grave mais que je ne suis pas obligée de régler aujourd’hui.
Ce que j’avais oublié : rien de nommable. Quelque chose qui n’a pas encore de forme assez précise pour qu’on lui donne un nom. Quelque chose qui attend dans la poche avec les clés et le téléphone et le ticket de boulangerie froissé de jeudi dernier. Je le saurai peut-être. Ou je continuerai à monter tous les matins à 8h43 et appuyer sur le 7 et regarder le couloir vide du deuxième et tenir mon café avec les deux mains et laisser les épaules descendre vingt-deux secondes et ça sera très bien aussi. Peut-être même mieux. Les choses sans nom restent plus légères.
— Poids total : 347 kg —
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Je suis Clémentine.
J’ai des opinions très arrêtées sur le café froid et le café soluble.
J’écris parfois. Parfois pas. Entre les deux, c’est flou.
On m’a déjà décrite comme « quelqu’un », ce qui me semble à la fois exact, terriblement vague et excessif.
Je prends le banal très au sérieux et le reste pas vraiment.
Toulouse. Café. Recommencer.
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