« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1889
Joris Karl Huysmans, Certains, (1889)
L’UN des symptômes les plus déconcertants de cette époque, c’est la promiscuité dans l’admiration. L’art étant devenu, comme le sport, une des occupations recherchées des gens riches, les expositions se suivent avec un égal succès, quelles que soient les œuvres qu’on exhibe, pourvu toutefois que les négociants de la presse s’en mêlent et que les étalages aient lieu dans une galerie connue, dans une salle réputée de bon ton par tous.
La vogue de ces amusettes s’explique.
D’abord, l’aridité des cerveaux dévolus aux gens du monde découvre dans la régulière parade des dessins et des toiles de frivoles ressources prêtes à alterner avec les discussions fripées de la politique et les tarissables potins sur le théâtre ; puis les lieux communs sur la peinture suppléent parfois aussi, le soir, aux cancans mondains et conjurent les somnolentes réflexions des parties de bouillotte ou les diplomatiques silences des joueurs de whist.
Enfin, — et cette raison suffirait à elle seule — visiter et soi-disant admirer les œuvres les plus différentes et les plus hostiles, implique une largeur d’esprit, une élasticité d’aise artistique, vraiment flatteuses.
(…)
Eh bien ! ces individus sont des gens à esprit ouvert, des fouille-au-pot délicats, des dilettanti !
Ah ! l’on a peut-être tout de même abusé de ce mot de dilettante, dans ces derniers temps ! Au fond, en laissant de côté le sens si vaniteusement faux qu’on lui prête, l’on arrive, en le serrant de près, à le décomposer, à le dédoubler en les deux réelles parties qui le composent :
— Imbécillité d’une part — lâcheté de l’autre.
Imbécillité pour les gens du monde ; lâcheté pour la presse qui les dirige
(…)
Heureusement que ce profitable état de dilettante a un revers ; fatalement, dans ces excès de pusillanimité, dans ces débauches de prudence, la langue se débilite, coule, revient au style morne et plombé des Instituts, se liquéfie dans le verbe humide de M. Renan ; car l’on n’a pas de talent si l’on n’aime avec passion ou si l’on ne hait de même ; l’enthousiasme et le mépris sont indispensables pour créer une œuvre ; le talent est aux sincères et aux rageurs, non aux indifférents et aux lâches.
Ce hangar de deux cent mètres carrés, avec les vitres cassées, sans électricité, sans eau, sombre et glacial, c’est chez moi maintenant. Il est spacieux mais pas confortable, décoré de cartons entassés et de meubles vides qui ne servent plus à rien. Je vis au milieu des bâches qui protègent les restes de ma vie, les restes de ma vie d’avant. Dehors, c’est ici que je vis, marginale, c’est moi maintenant. Quelques bougies pour les soirs où j’affronte le froid après la tombée de la nuit. Une tente qui protège du vent et du vertige d’un si haut plafond. Dans un appartement de luxe on nous le présenterait comme une pièce luxueuse avec poutres apparentes, moi je les appelle simplement poutres pour se pendre, juste au cas où mes idées s’envolent trop haut. Dans cet abri de toile quetchua et de bâches légères, il y a un homme, allongé dans le lit de fortune, il reste là, juste à côté de moi, à regarder les intempéries de ma vie, à me tenir la main, me caresser la joue. Il admire avec moi le ciel de ma tente, ronchonne avec moi du tintement trop matinal du clocher de l’église, me sourit, m’embrasse, me réveille, me fait croire que ma vie est normale. Me fait croire que comme lui un jour je me lèverai dans une grande maison chauffée dans un brouhaha de télévision allumé et de cafetière, bien habillée pour me rendre dans un bureau avec une tasse super pote offerte par ses collègues. Moi je regarde par l’ouverture de ma tente et j’y vois mes matins d’enfant, quand on campait dans le jardin de mes parents l’été, ni trop près de la maison pour ne pas qu’on nous entende, ni trop loin parce qu’on est des guerriers mais on ne sait jamais. J’entends encore les discussions interminables pour savoir ce que l’on voulait faire plus tard. Moi je le sais aujourd’hui.
le dimanche 19 avril 2026 de 13h à 17h. Quatre heures avec TINA, en distanciel. Il faut tout reprendre, alors reprenons tout. Un rendez-vous TINA en visioconférence ouvert pendant 4 heures d’affilée. Objectifs et ambiances inattendus, imprévisibles.
10 février, 19h. Au cœur de l’hiver pluvieux, la librairie Divergences, qui est aussi une maison d’édition, installée dans l’ancienne poste de Quimperlé, Finistère, a invité Guillaume Sabin auteur de Dévier, Économie de l’émancipation et écologie des relations paru aux éditions Libertalia. La salle est pleine, une trentaine de personnes d’âges divers. L’auteur remercie et souligne que sans le soutien des librairies et des maisons d’édition indépendantes son livre n’existerait pas, ne rencontrerait pas de public. Il est venu avec Coline, une des protagonistes de Dévier, qui arrive de la ferme de Kercaudan, sur la commune de Pont-Aven, à une vingtaine de kilomètres, où coexistent depuis plusieurs années activités vivrières et transformatrices, pratiques artisanales et artistiques, cidrerie, brasserie, cantine, réflexion menée sur la question de l’alimentation, accueils et habitations variées (classiques, partagées, légères), ceux qui travaillent sur place, ceux qui vont travailler à l’extérieur, ou qui conjuguent les deux. Un lieu où l’on est toujours disposé à suspendre un moment ce qu’on est en train de faire pour se consacrer à l’essentiel : rencontrer, prendre du temps pour les autres. Un lieu dont à plusieurs reprises Guillaume Sabin tiendra à souligner la joie qui s’en dégage. Quand on demande à Coline à quoi tient cet état, elle répond en riant qu’elle n’en sait rien. Sans doute ceux qui vivent là sont-ils contents d’y être et de partager des tâches auxquelles ils trouvent du sens. La notion de Bullshit jobs, mise en circulation par l’anthropologue David Graeber, a gagné aujourd’hui les « beaux » métiers délibérément choisis par ceux qui ensuite s’en retirent accablés par les injonctions et les contraintes de rentabilité incompatibles avec les raisons de leur engagement : enseignement, domaine social, médical… Mais dévier ce n’est pas quitter, ce n’est pas s’installer dans la marge, c’est changer de voie tout en gardant un pied dans la société telle qu’elle est, où on n’est pas opposé si besoin à aller faire une saison. Dans chacun des lieux autour desquels se tisse la réflexion de l’auteur, se rencontrent ces vies qui, à la campagne comme à la ville, dévient du « travail discipliné » pour se rendre disponibles à d’autres pratiques, d’autres rythmes, où la question du temps ne s’envisage plus en termes de rentabilité (faire le maximum de choses en un minimum de temps), de temps fragmenté consacré à mille tâches, mais en termes de disponibilité. Il y a dans ces choix la volonté de reprendre la main sur ce qu’on produit, de savoir comment les choses marchent, d’être capables de les réparer, de ne pas vivre sous leur dépendance et dans ce besoin d’argent sans cesse relancé par l’obsession d’un équipement toujours neuf et performant. Réparer, bricoler, s’entourer, s’entraider. S’émanciper de la vie structurée par l’univers privé, remettre en question les normes qui séparent travail et loisir, espace privé et public, dedans, dehors. Percevoir les choses par le milieu, au cœur du présent plutôt que dans la perspective d’un futur à jauger en termes de réussite ou échec. L’ambition de l’auteur : déplacer le regard vers ces pratiques peu spectaculaires, «des expériences ordinaires qui s’épanouissent dans le cours de la vie quotidienne et se passent de l’héroïsme». Le livre a été écrit après qu’empêché par la période covid de mener un travail de terrain prévu en Argentine, Guillaume Sabin décide de rendre visite à ceux, celles, qu’il avait rencontrées quelques années auparavant dans le cadre la formation : «Éducation populaire et transformation sociale», qu’il accompagnait à l’université de Rennes. Chacun, chacune est disposée à le recevoir, à lui donner temps, gîte et couvert ; une fois sur place il met comme les autres la main à la pâte et on discute. Personne ne roule sur l’or, les voitures sont rafistolées, il y a souvent de la gadoue autour des lieux d’habitation mais la bonne humeur et la confiance sont là. Le livre réfléchit en même temps qu’il décrit des modes de vie. Guillaume Sabin de son côté, s’il a gardé pied dans la recherche, a quitté l’université pour rallier la Réserve de matériaux de Brest, une association qui récupère, revend à prix libres et transforme des matériaux issus du bâtiment, accueille des chantiers d’insertion, et mène une réflexion sur les pratiques du recyclage. Plusieurs diplômés des beaux-arts ont ainsi pu, en rejoignant La Réserve, donner au terme de « professionnalisation » un sens un peu différent de celui dont l’affublent maintenant leurs écoles.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 17 février 2018
Je mets longtemps à choisir mes vêtements même quand je sais que personne ne me verra vraiment dans la journée. Je bois le café très chaud, presque brûlant. Je préfère écouter la radio plutôt que des playlists. Je garde les fenêtres fermées quand il fait trop chaud. Je m’assois souvent par terre sans raison. Je ne sais jamais quoi faire de mes mains quand je parle. Je garde les boîtes vides parce qu’elles pourraient servir. Je relis les messages avant de les envoyer, puis je les efface avant de les réécrire. Je n’aime pas qu’on me regarde quand je réfléchis. Pareil, quand je dors. Je marche plus vite quand je suis nerveuse. Je garde les tickets de transport dans mes poches. Je me souviens des lieux plus que des visages. Je préfère les lumières indirectes. Je ne supporte pas les voix trop fortes. Je n’aime pas expliquer mes choix. Je garde les livres même quand je ne les aime pas. Je mange rarement à heures fixes. Je m’assieds toujours près des fenêtres. Je regarde les gens sans les écouter. Je n’aime pas qu’on touche mes cheveux. Déjà enfant, je n’aimais que ma grand-mère me pince les joues, même si pour elle c’était un geste affectueux. Je garde tous mes vêtements même s’ils sont trop vieux, usés. Je préfère les marges aux centres. Je m’endors difficilement quand tout est trop calme. Je laisse la vaisselle s’accumuler. Je n’aime pas les compliments directs. Je garde certaines phrases comme des talismans. Je ne sais pas répondre aux questions simples. Je m’ennuie vite quand tout est prévu, organisé, planifié de longue date. Je garde les silences que je ne sais pas remplir. Je repousse certaines décisions jusqu’à ce qu’elles se prennent sans moi. Je me demande souvent si ce que je ressens est visible. Je continue à avancer sans savoir exactement dans quelle direction je vais.
Je me réveille systématiquement quelques minutes avant que le réveil sonne, comme si mon corps cherchait toujours à devancer la machine. Je bois mon café trop vite et je me brûle presque toujours la langue. Je n’aime pas répondre immédiatement aux messages, même quand je suis disponible. Je garde les tickets de caisse dans mes poches pendant plusieurs jours avant de les jeter. Je marche plus lentement que les autres sans m’en rendre compte. Je préfère les escaliers aux ascenseurs, sauf quand je suis vraiment fatigué. Je coupe le son de mon téléphone dès que je franchis la porte de chez moi. Je m’arrête parfois au milieu d’une phrase parce que je ne sais plus ce que je voulais dire. Je n’aime pas les pièces trop éclairées. Je laisse souvent les livres ouverts à l’envers pour marquer la page. Je regarde les vitrines sans jamais entrer dans les magasins. Je repousse les rendez-vous médicaux tant que la douleur reste supportable. Je mange debout dans la cuisine même quand la table est libre. Je parle rarement de mon enfance parce que je ne sais pas quels souvenirs sont vrais. Je reconnais les voix plus facilement que les visages. Je vérifie plusieurs fois que la porte est fermée avant de sortir. Je garde les objets cassés en me disant qu’ils pourraient servir un jour. Je n’aime pas qu’on touche à mon bureau. Je me souviens avec précision des odeurs mais pas des dates. Je change souvent de place dans les cafés. Je n’aime pas qu’on me regarde écrire. Je note des phrases sur des bouts de papier que je perds ensuite. Je me souviens de rêves que je n’ai jamais faits. Je préfère écouter des histoires plutôt qu’en raconter. Je laisse traîner mes vêtements sur une chaise plutôt que dans l’armoire. Je regarde les gens dans le métro sans imaginer leur vie. Je déteste les alarmes. Je garde des silences trop longs au téléphone. Je parle plus facilement à des inconnus qu’à mes proches. Je n’aime pas qu’on me demande ce que je ressens. Je me couche tard même quand je suis fatigué. Je relis les mêmes phrases plusieurs fois. Je me demande souvent à quel moment exact j’ai commencé à devenir quelqu’un d’autre.
Il est des objets culturels massifs que l’on ne peut ignorer. Ils nous affectent même quand ils ne nous concernent pas. Vous pouvez à juste titre préférer un artiste qui concerne au mieux cent trente personnes pendant quinze jours, et considérer néanmoins avec respect un artiste qui en a fasciné près de cent trente millions durant quinze minutes.
Nous parlons ici de la performance de Bad Bunny pour la mi-temps de la finale du championnat de football américain organisé par la National Football League à Santa Clara en Californie, suivie en direct par 128,2 millions de téléspectateurs, et revue 83 208 149 de fois sur YouTube depuis 5 jours au moment où nous écrivons ces lignes.
Quand un objet culturel mobilise une aussi large audience il acquiert un poids tel qu’il infléchit la surface de l’expérience commune et creuse une sorte de courbure dans l’espace quotidien, laquelle contraint inévitablement les trajectoires d’objets plus légers. Que cette audience de masse soit spontanée (résonance), fabriquée (marketing), ou manipulée (propagande), ne change rien aux effets collatéraux de la charge qu’elle condense dans l’objet plébiscité. Le plus ésotérique ou le plus discret des objets artistiques contemporains partage sans le vouloir le même environnement socio-culturel. Il s’y trouve fatalement pris dans son orbite, comme aimanté, tour à tour attiré ou repoussé, capté ou refoulé, diffracté ou condensé, éclipsé ou illuminé, altéré ou augmenté. Ainsi la chaise monobloc blanche percée de 700 trous dont nous avons parlé dans un précédent post.
Le football américain ne nous intéresse pas, et nous ignorions tout de Bad Bunny jusqu’à lundi, mais les commentaires furieux de Donald Trump nous ont donné une très bonne mauvaise raison de regarder la vidéo du fameux « halftime show » de la finale du Super Bowl. Et nous n’avons pas été déçus.
Après neuf minutes d’une virtuosité cinématique époustouflante la caméra se pose tranquillement, devant quelques bananiers, sur une estrade au milieu du stade, face à deux chaises de jardin en plastique blanc. Sur celle de droite est assis Ricky Martin, autre star portoricaine, qui entonne quelques phrases d’une chanson de Bad Bunny. Mais celle de gauche reste étrangement vide. Pourquoi placer deux chaises si une seule suffit, et pourquoi ces chaises bas de gamme quand on s’offre, à l’échelle d’un stade et pour la durée d’une mi-temps, le luxe d’un décor complet avec champ de cannes à sucre, maison typique de Porto Rico et quartier portoricain de New York ? Réponse sans doute évidente pour les fans de Bad Bunny, mais il nous a fallu une petite enquête sur Qwant avant de décrypter la scénographie de cette séquence.
Les deux chaises blanches recomposent en fait assez précisément la photographie qui illustre la pochette du dernier album de Bad Bunny, DeBÍ TiRAR MàS FOToS (J’aurais dû prendre plus de photos), qui lui a valu début février le Grammy Awards du meilleur album de l’année (une première pour un album non anglophone). Photographie pleine page et sans aucun nom, ni titres, ni textes, tous reportés au dos avec la liste des chansons. On remarquera pour ergoter que Ricky Martin est assis sur la chaise sans accoudoirs qui aurait dû être placée à gauche selon l’image de référence. Mise en place précipitée du décor après le départ des footballeurs et négligence d’un accessoiriste peu regardant ? C’est possible, mais puisque rien ne semble avoir été laissé au hasard dans ce spectacle millimétré où chaque figurant est téléguidé à l’oreillette, on penche davantage en faveur d’un choix de composition de l’image. En effet à la fin du couplet la caméra s’oriente vers la gauche en laissant voir les gerbes d’étincelles qui jaillissent à l’arrière plan de la chaise vide, ce qui permet d’enchaîner rapidement sur le pylône qu’escalade Bad Bunny pour sa chanson sur les grandes pannes du réseau électrique après l’ouragan Maria, en 2017, qui avait mis en évidence le mépris de la première administration Trump envers Porto Rico.
Ces chaises en plastique qui nous intriguent se retrouvent dans plusieurs clips vidéo de Bad Bunny. A nos yeux elles pourraient représenter le désastre de la mondialisation qui déverse la même camelote insipide et imputrescible sur toute la planète. Mais dans la pop culture les choses sont plus complexes, non linéaires en quelque sorte. La nostalgie qui inspire tout l’album n’est pas celle d’une authenticité vernaculaire d’avant la colonisation de l’île de Porto Rico par les Espagnols. C’est celle d’un artiste portoricain qui réalise à 30 ans que l’environnement de son enfance a disparu sous l’effet de la gentrification et qui regrette amèrement de ne pas en avoir conservé de trace, de ne pas avoir fait plus de photos. Pour Bad Bunny les chaises de jardin en plastique sont celles des soirées de Noël et du nouvel an en famille, celles d’un premier baiser amoureux, et si elles sont vides c’est que ce temps est révolu et qu’il ne peut être rappelé qu’en chanson (cf. PITToRO DE COCO).
Assis sur l’une de ces chaises, Ricky Martin chante un extrait de LO QUE LE PASÓ A HAWAii, qui dénonce les effets de la gentrification en prenant l’exemple d’Hawaï. La banalité internationale de ces chaises s’inverse en signe distinctif original d’une culture qui s’oppose à celle des classes dominantes. Un retournement offensif propre aux minorités opprimées qui font de l’opprobre un motif de fierté. Au centre du terrain du Super Bowl, comme sur la pochette de l’album, les chaises de jardin en plastique évoquent la modestie assumée de conditions de vie difficiles et convoquent une esthétique à l’opposé du bon goût bourgeois-bohème de la couleur locale.
Beaucoup se sont interrogés sur la signification du numéro 64 floqué blanc sur blanc au dos de la veste Zara de Bad Bunny. Les diverses théories échafaudées par les internautes à ce sujet restent plus intéressantes que l’explication finalement révélée par l’artiste. Nous vous laissons voir tout ça en ligne. Ce sera ici simplement le prétexte pour s’autoriser à notre tour une libre herméneutique sur un autre élément qui n’a pas vraiment fait débat. Un mariage a été célébré pendant le spectacle. Deux fiancés avaient envoyé à Bad Bunny une invitation à leur mariage sans espérer de réponse, mais en retour il les a invités à se marier pendant son spectacle. Ce qui fut fait. Juste avant de laisser place à Lady Gaga pour ouvrir le bal de la noce ainsi mise en scène, on entend l’officiant prononcer les paroles rituelles de ce qui constitue le modèle d’un énoncé performatif : « Je vous déclare mari et femme ». Nous savons que les conditions de félicité encadrant la réussite d’un tel énoncé s’attachent pour une bonne part au contexte de cet énoncé et que le white cube est à l’art ce que la mairie ou l’église sont au mariage (1). Quand on se préoccupe comme nous d’art non déclaratif, par opposition à l’art performatif, il faut commencer par se défaire des préjugés induits par l’hégémonie de l’art d’exposition et apprécier les énoncés non performatifs qui s’émancipent de l’écosystème institutionnel-marchand. Mais tandis que certains artistes s’échappent du système, d’autres artistes, par un geste comparable, étendent son emprise. On constate ici qu’un mariage peut être reconnu valide hors du cadre attendu. Cela reste sans doute l’exception qui confirme la règle (quoi que nous ne sachions rien des usages en ce domaine aux États-Unis). Cependant nous ne devons pas négliger la propension des énoncés artistiques performatifs à s’imposer au delà du white cube et à coloniser tout l’espace social, assurant la mainmise intégrale et exclusive du marché et de l’institution sur chaque proposition artistique, naturalisant les jeux de pouvoirs afférents et asphyxiant toute pratique émancipée.
Pour le reste il y aurait beaucoup à dire mais il y a déjà beaucoup trop à lire ou à écouter dans les médias et sur les réseaux sociaux. On passera sans s’attarder sur le machisme embarrassant de certaines danses et de certaines paroles, et nous ne risquerons aucune hypothèse sur l’étrange façon d’assurer son pantalon en l’agrippant à l’entrejambe. Nous ne commenterons pas non plus l’inévitable parenté avec les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques. Cette manie bien appuyée de distribuer sur une trop grande scène et sur un tempo précipité le maximum de symboles du pays et de références à l’histoire nationale. Mais bon, nous n’étions ni à Paris 2024 ni à Milan 2026, et pour Bad Bunny, de son vrai nom Benito Antonio Martínez Ocasio, ce chapelet de clichés avait une portée critique et tenait d’une revendication politique forte et d’un engagement courageux à l’heure MAGA. Selon les témoignages rapportés par la presse les spectateurs portoricains s’y sont reconnus et en ont tiré une fierté plus que jamais nécessaire (2). C’est déjà beaucoup. De notre côté nous y avons vu une énergie et une joie communicative très bienvenues en ces temps moroses, et deux chaises en plastique blanc non moins remarquables.
À quel moment un homme qui dort sur le sol dans la rue devient pour nous l’équivalent d’une image parmi tant d’autres, une silhouette dans un coin de notre tête, une forme qui se répète jusqu’à devenir banale, presque abstraite ? Cette peinture d’un dormeur, collée sur le bas de la vitrine de la banque, est différente. Elle attire notre regard. Sous cet écran publicitaire qui diffuse en boucle des promesses de rendement, d’optimisation de compte épargne. Il y a quelque chose d’intrigant dans la vitrine de cette banque. Les mots qui invitent à faire confiance à la banque, à se reposer sur leurs services pour s’occuper de notre argent, sont soutenus par l’image d’une femme endormie. Des pointes métalliques fixées au sol, empêchent de s’asseoir, l’espace est trop réduit pour même imaginer s’allonger à cet endroit. Soudain toutes les informations se superposent, se font écho, la peinture, la publicité, l’architecture hostile, la rue. Peut-être le rôle de l’art tient-il dans ce léger déplacement qu’il nous invite à faire, par ce presque rien qui nous force à voir ce que nous avions cessé de voir, de rendre visible l’invisible.
Parce que la grande majorité des logiciels que nous utilisons sont trop trop — techno-libertariens, intrusifs, surveillants, commerciaux, dédiés à entrainer des I.A. — nous avons dressé une petite liste de logiciels alternatifs*. La liste des alternatives c’est bien, cela fait gagner du temps mais l’essentiel n’est pas là, l’essentiel est votre motivation et il en faut pour franchir le cap, s’y mettre vraiment.
Bouger Le site sncf.com est vraiment trop lourd et trop commercial mais 12train est léger, rapide, minimal, créé et maintenu par un développeur alsacien. https://www.12train.com
Cartographie Perso je n’en peux plus des zoé-google qui quadrille ma ville avec leurs caméras. Bye bye Google maps, utilisez Open Street Map. https://www.openstreetmap.org Ou bien Organic Maps, qui en plus des routes, connait aussi les sentiers de randonnée et les pistes cyclables, et qui permet de télécharger des cartes en local pour des randonnées hors connexion : https://organicmaps.app/fr
Musique Quittez toutes ces plateformes qui exploitent les musiciens, ou qui soutiennent ICE ou financent les industries de l’armement (Spotify). Vous n’avez pas un disque-dur bourré de mp3 ? un walkman ? un abonnement à une salle de concert ? Si vraiment vous êtes accro alors utilisez un service français, qui paye mieux les musiciens : https://www.qobuz.com/ pour la qualité audio https://www.deezer.com/ pour le choix du catalogue
Pétitions N’utilisez plus change.org (américain) ou mesopinions.org (français, privé, exploitant vos mails) mais Pytition de Framasoft https://framalibre.org/notices/pytition.html
Réseaux sociaux Instagram : très dur de franchir le pas et de quitter Instagram car c’est the place to be professionnellement pour tous les artistes-créateurs mais Pixelfed est super mais encore un peu désert pour l’instant, mais marcher dans un désert reste intéressant. https://pixelfed.fr Whatsapp : dur de s’en passer côté famille, vie quotidienne, assos, alors que Signal ou Chatmailsecure sont top. Il y a aussi DeltaChat, qui utilise les passerelles mail pour fonctionner et est donc quasiment impossible à bloquer (c’était le seul service encore fonctionnel en Iran pendant le blocus internet). https://signal.org/fr https://chatmailsecure.com https://delta.chat Vimeo adieu, installez votre propre serveur PeerTube ! https://peer.tube Au revoir Facebook nous sommes passés à Mastodon, génial, sans pub, sans exploitations de vos données. https://joinmastodon.org/fr Les solutions proposées par Framasoft. Bon ok parfois Framasoft c’est un peu « mal foutu », manque de vraies interfaces intuitives, manque de design, un peu l’esprit et l’esthétique d’il y a vingt ans 🙂 mais ça marche quand même https://framasoft.org/fr https://degooglisons-internet.org/fr
Transfert de fichiers Désolé We transfer on te quitte pour Gros fichiers https://www.grosfichiers.com/fr Désolé Gros fichiers il parait que désormais tu entraînes des I.A avec nos données alors on passe à un NextCloud (qui remplace aussi DropBox et GoogleDrive tant qu’à faire), hébergé chez soi si on a des doigts de fée geek, soit chez Zaclys ou un autre Chaton qui propose ces services à petit prix solidaire : https://nextcloud.com/fr/ https://www.zaclys.com/ https://www.chatons.org
Web N’utilisez plus Safari (lourd, Apple) ni Chrome (Google), mais Brave, confidentiel, avec bloqueur de pub intégré, ainsi que son moteur de recherche indépendant ou aussi Vivaldi. https://brave.com/fr https://vivaldi.com/fr
* Nous mettrons à jour cette page dans les mois qui viennent car tout change très vite.