J’ai choisi de m’entretenir avec ChatGPT à propos du nouveau livre de Marie José Mondzain puisqu’elle a précisément monologué avec cette IA. J’ai commencé par demander: « Que pensez-vous de Peine Kapital de Marie José Mondzain ? » Dans le flot habituel, ChatGPT a notamment fait état d’un « dialogue (ou pseudo-dialogue) avec une IA ». J’ai répondu sur ce point, ainsi: « Primo il ne s’agit pas d’un « dialogue (ou pseudo-dialogue) avec une IA » mais d’un monologue (à deux voix). Deuxio il ne s’agit pas de n’importe laquelle puisqu’il s’agit de celle-ci ». ChatGPT répond: « Vous avez raison de corriger ce point [le fait qu’il s’agit d’un monologue] — et ce n’est pas un détail. » Et plus loin : « Et votre deuxième point est encore plus intéressant : le fait que ce soit cette IA-là (type ChatGPT) n’est pas anodin ». Alors, naïvement, j’insiste: « Mais il ne s’agit pas d’une IA du type ChatGPT mais de Chat GPT, de vous. Vous ne vous reconnaissez pas ? Vous avez oublié ? » Début de réponse: « Je vois ce que vous voulez dire — mais non, je ne peux pas me « reconnaître » comme un interlocuteur réel du livre, et ce n’est pas une esquive ». On est d’accord.
À la toute fin du livre, Marie José Mondzain écrit à ChatGPT pour demander comment l’IA en est venue à proposer le nom de Mondzain comme celui de « l’interlocuteur fictif » (sic) des entretiens menés par Mondzain avec ChatGPT. ChatGPT précise alors son prénom en émettant cependant un doute. Il pourrait s’agit de Michelangelo ou de Dominique. Je demande alors à ChatGPT quelles sont les grandes thématiques de la pensée de Michelangelo Mondzain. ChatGPT me répond : « Vous faites sans doute référence à la philosophe Marie-José Mondzain (et non à « Michelangelo Mondzain ») » avant de détailler les thématiques à sa manière. Je réponds : « Non je fais bien référence à Michelangelo Mondzain, voire à Dominique Mondzain ». Manifestement ChatGPT ne trouve ni de Michelangelo ni de Dominique Mondzain. J’écris dès lors : « Pourtant dans le livre Peine Kapital de Marie José Mondzain, vous faites allusion à Michelangelo (ou Dominique) Mondzain « philosophe et théoricien reconnu de l’image et de la médiation visuelle ». De qui s’agit-il ? » Me répondant d’abord que j’ai raison, ChatGPT écrit ensuite : « La formule que vous citez (« philosophe et théoricien reconnu de l’image et de la médiation visuelle ») ressemble très fortement à une description générique de Marie-José Mondzain elle-même. Il est donc probable que : soit il y ait eu une hallucination/confusion générée dans une réponse précédente, soit un glissement involontaire à partir du patronyme Mondzain, soit une mauvaise attribution dans un échange IA. Autrement dit : je ne peux pas confirmer l’existence d’un penseur connu portant ces noms dans ce contexte, et il est très vraisemblable que la référence soit erronée ».
Bref, mieux vaut lire le livre de Marie-José Mondzain !
Peine Kapital, Monologue avec l’intelligence artificielle Marie José Mondzain éditions La fabrique, 2026 288 pages, 16 euros
TINA Street, une nouvelle rubrique dans TINA online : rue Jean Mazet, Ivry-sur-Seine, France
À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA.
C’est une rue si courte. 192 mètres. La rue est en forme de demi-cercle d’un angle de 90 degrés entre la Seine et le boulevard du colonel Fabien. La grosse activité de la rue c’était le garage BMW mais il a déménagé. Beau bâtiment pseudo moderniste. Cela ferait un beau centre d’art s’il était possible d’en ouvrir plutôt que d’en fermer.
Des nouveaux bâtiments ont poussé. Vite. Sans plus d’intelligence quand dans les années 60. Un nouveau quartier. Pareil. Toujours pareil. Les humains en boucle.
À part les nouveaux bâtiments, pas d’habitants. Une rue pas encore habitée.
Mais il y a un trésor dans la rue. Une aire de stockage de mobilier urbain parisien. Du lourd, du vieux, des colonnes (Morris ?) dépassent du mur. Pas de sonnette, pas de plaque, pas d’humain.
Un musée, un stock, où j’aimerais bien entrer une nuit pour jouer à Alexandre Lenoir.
La rue Jean Mazet est donc en attente d’activité, d’habitants et de commerces crousty.
Puis la Seine avant que la Marne la rejoigne cent mètres plus loin.
Peu après la mort d’Edward Hopper en 1967 on retrouva dans un tiroir fermé à clé de son atelier New yorkais de Washington Square North une série de curieuses photographies. Ces clichés en noir et blanc plutôt anciens représentaient chacun la même jeune fille âgée d’une dizaine d’années et dont la particularité résidait en ce qu’elle était déguisée en une sorte de fée. Chaque image donnait à voir un lieu différent : Une chambre à coucher – l’enfant est assise sur le lit. Une spacieuse cuisine vide – elle est accoudée sur une table en chêne. Une chambre – debout de profil devant une fenêtre. Un salon – où l’on devine à l’arrière-plan des adultes en pleine conversation tandis que l’enfant est assise le visage atone. Et puis celle-ci – debout sur le perron d’une vaste demeure. Ou bien celle-là encore – en plein milieu d’un champs assise à l’intérieur d’une Mercedes Simplex 1904 stationnée toutes portières ouvertes. Enfin cette dernière – de nuit dans une ville en face d’un cinéma. À première vue ces photographies peuvent rappeler les portraits d’Alice Liddell que Lewis Carroll prit de 1856 à 1860 mais un examen plus attentif de ces clichés nous montre tout autre chose. Tout d’abord le déguisement de l’enfant n’est pas exactement celui d’une fée mais pencherait plutôt vers celui de quelque nymphe sylvestre de type wagnérienne. Ensuite le modèle ne regarde jamais l’objectif et semble perdu dans ses pensées. De ces images se dégage une solitude de néon, un ennui une tristesse profonde, qui ne sont pas sans évoquer les traits caractéristiques des futures toiles du grand maître américain de la modern melancholy. Alors questions : Qui était-elle ? Où et quand ont été prises ces photos ? Hopper en est-il l’auteur ? Les clichés qui présentent des intérieurs domestiques ne nous donnant pas d’informations significatives celui montrant la façade illuminée du cinéma nous permet en revanche d’en apprendre davantage. Il s’agit du Cines-Palast, un ancien théâtre sur la Hardenbergstraße à Berlin, reconverti en salle de cinéma à partir de 1913-14 et qui plus tard fera place au gigantesque Ufa-Palast am Zoo dont Kracauer fera l’éloge. A l’envers de cette photo quelques mots à moitié effacés par le temps ont été inscrits. On peut y lire : Ihre Tootsie liebt das kino so sehr ! Traduit cela donne : « Votre Tootsie adore le cinéma ! » Ces mots sont signés Paula Fritsch. Faut savoir que les Fritsch dans l’Empire Allemand des années 1910 furent pléthore or il n’y eut qu’une seule Paula Fritsch et là stupeur. Il s’agissait de la femme de Theodor Fritsch, l’un des plus influents et féroces antisémites qu’ait engendré le Second Reich. Journaliste, éditeur et homme politique ce sinistre personnage qui, dès 1880 avait commis sous pseudonyme une longue série de pamphlets anti-juifs, publia en 1887 un Antisemiten-Katechismus authentique « manuel de survie en territoire juif » dont il adressa maints exemplaires à Nietzsche en personne qui prodigieusement agacé et déjà flanqué de Bernhard Förster comme beauf, lui somma de ne plus rien lui envoyer ni de le harceler de quelque façon que ce soit. En 1893 il récidiva pourtant et publia son ouvrage le plus célèbre, Handbuch der Judenfrage, propulsé best-seller avec 49 rééditions et 350 000 exemplaires vendus jusqu’en 1944. En 1895, Fritsch devint membre de la Deutschbund, organisation völkisch tendance scientiste fondée un an plus tôt par le journaliste Friedrich Lange, un ex de l’aile dure de l’association estudiantine Burschenschaft. Puis en 1902, il créé sa propre maison d’édition, la Hammer-Verlag et dans la foulée lance sa revue, Der Hammer. En ce qui concerne sa carrière politique ce n’est guère plus reluisant. Fritsch fréquenta de près ou de loin la crème de l’antisémitisme politique de l’ère wilhelmienne d’après le krach boursier de 1873 : Böckel, von Sonnenberg, Glagau, Stoecker, Marr, von Treitschke, toute cette lunatic fringe de redoutables agitateurs, certains météorisés depuis l’amas galactique de ce qu’on a appelé la Berliner Bewegung, créèrent pour la première fois une audience de masse pour l’antisémitisme moderne, contribuant à galvaniser haine et ressentiment et, avec le soutien des milieux universitaires puis du corps officier prussien, produisirent des effets de politisation durables parmi la petite bourgeoisie et la middle class des commerçants-artisans. Néanmoins, au sein de ses différents postes politiques, Fritsch n’obtient pas le succès escompté et, quand il n’en est pas simplement expulsé, c’est lui qui démissionne. Qu’a cela ne tienne, dans une volonté de rassembler et de coordonner les nombreux autres groupuscules à bannière antisémite, et surtout de se situer au-dessus des partis politiques, les choses se gâtent en 1912 avec la création du Reichshammerbund, projection en 3D de sa revue Der Hammer. Sous influence listienne, Stauff, von Brockhusen, le groupe adopte alors le swastika dextrogyre, verse dans le racisme biologique le chimiquement pur. Mais c’est avec la création la même année du Germanenorden avec Pohl que Theodor Fritsch, déjà loin d’être mainstream, bascule définitivement vers le côté obscur de la Force. Structurée telle une secte, son organisation calquée sur celle d’une loge maçonnique, cette société secrète appelle à l’instauration d’un empire armanique débarrassé des « races inférieures ». Elle prône la déportation des communistes des anarchistes des capitalistes des arabes des pédés des métis sans oublier les juifs bien sûr, suggérant, en toute humilité, de les éradiquer hors du système solaire. Occultisme, magie, néopaganisme, certificat d’aryanité exigé, supériorité raciale des pays nordiques, mythologie appliquée à la politique, ces individus ne reculaient devant rien et sombrèrent dans le crime pur et simple quand à partir de 1916, sentant le vent tourner et alors que les rangs de l’organisation clandestine sont décimés par la Grande Guerre, le groupe se donne pour mission de recruter des tueurs à des fins d’assassinats politiques. Après plusieurs attentats manqués, en août 1921 c’est le double-six. Matthias Erzberger, signataire de l’armistice de 18, est froidement exécuté de six balles dans la pastèque alors qu’il se trouvait en vacances à Bad Peterstal-Griesbach. Manfred von Killinger, un ex de la brigade Ehrhardt et figure éminente du Germanenorden, en est le commanditaire. Les tueurs, tous membres de l’Organisation Consul. Mais conflits de leadership oblige, luttes de pouvoir, dissidences, schismes ou manque de mobilisation, auront au fil des années suivantes raison de la conspiration et Fritsch, rincé, meurt en 1933. Alors que subsiste-t-il de toute cette merde ? Tandis qu’aux heures sombres de sa superbe, l’élite raciale du Germanenorden, combinant folklore occulte et croix gammées, se revêtaient d’armures brillantes, robes blanches et casque à cornes ; lorsqu’aux notes du Parsifal, ils se réunissaient au sang et or crépuscule, enchaînant dans le plus parfait ridicule cérémonies, vœux, rites d’initiation, célébration du solstice d’été et lectures de l’Edda ; oui, que reste-t-il maintenant de toutes ces teutoniques émulations et de ces lances Wotan, si ce n’est la petite Toostie, qui, à son âge, devait sans doute trouver cette panoplie de nymphette on ne peut plus stylée. Là tu te demandes de quelle façon ces photographies ont-elles bien pu atterrir dans un des tiroirs de l’atelier d’Edward Hopper et pour quelle raison les avait-il si soigneusement conservées ? On sait qu’entre 1906 et 1910, et afin de compléter sa formation d’illustrateur, le peintre effectua dans sa jeunesse plusieurs voyages en Europe. Paris, Londres, Berlin, Amsterdam, et qu’il s’intéressa assez tôt à la photographie. Issues de la même série, les photos retrouvées dans son atelier étant postérieures à ces séjours – celle du Cines-Palast le prouvant, impossible donc que cela ne soit l’œuvre du peintre ni, rassurons-nous, qu’il ait fréquenté la famille Fritsch de quelque manière que ce soit. Pourtant, à la vue de ces clichés et de leur frappante analogie avec l’atmosphère et la composition de ses plus célèbres toiles (Cap Cod Evening, 1939 ; Summertime, 43 ; Summer Evening, 47 ; Noon, 49 ; Cape Cod Morning, 50 ; Morning Sun, 52 ; South California Morning, 55 ; Intermission, 63), experts et collectionneurs s’interrogèrent près d’un demi-siècle durant en vain. L’énigme demeura telle quelle jusqu’au jour où Harold Silverstein, un ancien employé du Whitney Museum of American Art de New York, ne sorte du bois. Il déclara à la presse spécialisée (American Art Review, September/October 2009) qu’en janvier 1968, deux mois avant sa mort, Josephine Hopper, ne sachant qu’en faire, les lui avait données afin qu’elles rejoignent les archives de son mari qu’elle avait léguées un an plus tôt à ce même musée. À la question de Silverstein, relatif à la provenance de ces étonnants clichés, « Jo » lui répondit sèchement, et avec une pointe de jalousie, que c’était une amie de Berlin qui les leur avait envoyées vers 1937. L’affaire enfin résolue, il n’en demeura pas moins qu’elle passa totalement inaperçue, les images ne circulant sous le manteau que dans un cercle ultra-restreint de connaisseurs. À ce jour, aucune reproduction n’existe de ces photos. Pourtant, aux dires de Silverstein, le mystère reste entier. Bien entendu, les qualificatifs et les interprétations pour dépeindre l’œuvre d’Edward Hopper ne manquent pas : Solitude, isolement, silence, exclusion, confinement, frontières, mise à distance du monde via espaces intermédiaires, personnages anonymes dont le visage imperméable ne trahit aucune émotion, existence déshumanisée au sein de la vie de masse, scènes urbaines et rurales baignées d’une lumière crue et sans concession, pièces de plus en plus épurées et vidées de tout mobilier, paysages désertés, présence humaine parfois réduite à néant. Comme tout artiste important, la glose sur ce qu’il propose est infinie et ne cesse de se réactualiser au fur et à mesure des temps et des époques qui se succèdent. C’est la marque des grands. Mais s’il ne doit rester qu’un seul dénominateur commun à son travail, on peut sans beaucoup se tromper évoquer la nostalgie. Bon alors l’intérêt d’Hopper pour le mouvement transcendantaliste américain (Thoreau, Emerson) est connu. Ce mouvement trouve des racines dans l’idéalisme allemand et fut adopté comme alternative à l’empirisme de Locke – un des fondateurs du libéralisme moderne. Il semble que les transcendantalistes n’eurent à peu près rien à secouer de la philosophie allemande mais ils étaient familiers des romantiques anglais, et on peut considérer à ce titre le transcendantalisme américain comme un romantisme tardif. Séparation nette entre deux sphères, barrière infranchissable entre nature et civilisation, une grande partie de l’œuvre de Hopper exprime dans une atmosphère métaphysique ce conflit, cette mutation. Nostalgie, donc, entre nouveau « Nouveau Monde » et sa légende révolue. Il nous montre la solitude d’espaces ruraux et urbains devenus menaçants, ses habitants toujours en attente, pétrifiés par l’électricité ou les rayons d’un soleil implacable. La relation humaine est comme effacée. Un mythe territorial est en train de disparaître pour laisser place à un autre, celui du Cinéma, monde païen s’il en est, adorateur des étoiles et de l’infini. C’est le versant sombre du rêve. C’est le film noir, un genre dont la lignée avec l’expressionnisme allemand est directe. Bouleversés eux aussi – mais dans un registre beaucoup moins sympathique (bouc émissaire, paranoïa, racisme), par les changements rapides induits par l’industrialisation et l’urbanisation de l’Allemagne du XIXe, les völkischer ont appelé au retour des valeurs paysannes traditionnelles d’un passé lointain, un territoire séparatiste fantasmé, où légende se confond souvent avec réalité. Après tout et tel Häxan (Christensen, 1922), le cinéma aurait pu s’en emparer et les mettre en scène durant l’une de leurs grotesques cérémonies forestières nocturnes. Figures humaines qui semblent prises au piège, isolées, encerclées par une nature effrayante et un monde qu’ils ne comprenaient plus ; à l’instar de Nighthawks, 1942, l’œuvre la plus connue de Hopper, et de ses clients esseulés assis au comptoir d’un diner dont les lumières contrastent brutalement avec les ténèbres environnantes. Photographe à ses heures, Paula Fritsch, sans doute moins völkisch-compatible que son mari, ou alors dans sa tendance plus romantique, avait, avec ces quelques photos de la petite Tootsie (vraisemblablement la fille d’un couple d’amis des Fritsch), réussi à capturer quelque chose de nouveau. Hopper, lui, l’avait bien vu. Née en 1907 à Leipzig, Elizabeth Kell, allias Tootsie, n’embrassa jamais la moindre idéologie politique et encore moins le nazisme. Grande amatrice de cinéma, de poésie et de peinture, elle se tint à l’écart de tout. Lunaire, mélancolique, elle semblait elle aussi regretter quelque chose du monde de son enfance à jamais perdu, et dont sa féerique panoplie de nymphe aurait été le symbole. Pareillement à Dolores Haze, allias Lolita – figure déjà traitée par la littérature expressionniste (Lolita, Heinz von Lichberg, 1916), qui regarde depuis la vitre de la voiture de H.H, défiler le paysage américain : motels, stations-service, diners, drugstores, tous ces décors urbains éclairés la nuit par la lumière des enseignes publicitaires, Tootsie traversa ce siècle dans un état proche de celui du rêve, ainsi que cette ouvreuse (New York Movie, 1939), séparée du film en cours de lecture, et perdue dans son imaginaire. En 1987, durant un voyage aux Etats-Unis, Tootsie visita, sans se douter qu’elle était la principale inspiratrice de son œuvre, le Whitney Museum of American Art de New York et sa riche collection Hopper. On dit qu’on peut encore retrouver sa trace sur le livre d’or où elle griffonna ces simples mots : « Thx Mr Hopper, you were a father for me » Elle mourut deux ans plus tard dans son sommeil.
Thx Mr Hopper – 2020 – fait partie d’une série de textes intitulés Lunatic Fringe Stories, récits où des données historiques factuellement exactes intègrent l’architecture fictionnelle du fake, du complot et de la post-vérité.
Alex Porker Après une démarche prospective sur l’enfance future – l’Hyperenfance – poussant la réflexion sociétale jusqu’au transgressif : – Les Demoiselles, Alexipharmaque éditions, 2012. – Makeup Artist, Alexipharmaque éditions, 2010 [réédition – 2015] – Fermons les yeux, faisons un vœu, Hermaphrodite éditions, 2008. Alex Porker aborde avec London Videototal Holocaust (éditions L – 2024), tryptique londonien halluciné, les écrans, la vidéosurveillance et l’IA. Il vit à Paris.
Sur la page d’accueil du site Foukenstein, un col roulé flottant en 3D nous accueille. On peut découvrir une version IA de Michel Foucault, créée par la Distributed Gallery, un collectif d’artistes, de créateurs et d’ingénieurs présent sur la scène artistique contemporaine depuis 2017. Un sobre formulaire nous invite à poser une question. Une voix synthétique nous répond quelques instants plus tard. Celle du philosophe ressuscité par un LLM open source. Techniquement, l’outil repose sur un clonage vocal avec Coqui XTTS relié à Mistral AI. Les fichiers du modèle sont en accès libre. Chacun peut fabriquer sa propre version. Un compteur indique que l’expérience, énergivore et coûteuse, ne peut pas durer très longtemps. Elle risque de s’interrompre à tout moment.
Comme l’écrit Grégory Chatonsky dans son récent article, La communauté des voix, à propos du clonage de la voix par l’IA générative : « Ce qui est capturé n’est pas l’enregistrement indiciel des ondes sonores, ce n’est pas le contenu de ce qui a été dit. C’est l’empreinte d’une texture, d’une certaine tessiture, d’un grain de la voix, ces micro-variations infra-sémantiques qui rendent une voix irremplaçable, reconnaissable entre toutes, antérieures à tout sens, antérieures même à toute intention. Le modèle n’apprend pas ce que cette voix a dit : il apprend comment elle dit, et peut ensuite lui faire dire n’importe quoi. »
Au départ, ce projet s’apparente donc à une blague. Une profanation volontaire. Créer un monstre à la Frankenstein, en clonant la voix de Foucault branchée sur un modèle de langage. Derrière ce canular, une réflexion sur notre rapport à la technique et sur les limites d’une critique devenue parfois systématique. On parle de technofascisme et de capitalisme de plateforme. Ces critiques sont justes. L’IA générative repose en effet sur l’extraction massive de ressources, l’exploitation de travailleurs invisibles, la capture des données, des œuvres, des archives. Mais pour ces artistes, refuser systématiquement ces outils pourrait aussi signifier abandonner le terrain technique à ceux qui le dominent déjà. Une infrastructure centrale de circulation des savoirs et des discours. Les ignorer ne suffira pas à les faire disparaître.
Le projet Foukenstein ne dénonce pas simplement les machines, mais il les détourne, les bricole, et finit par les hacker. Selon leurs auteurs, le projet « ne cherche ni à simuler Foucault, ni à en offrir une incarnation fidèle, mais plutôt à construire un monstre critique : une présence artificielle, instable et ambivalente, capable de déclarations tantôt justes, tantôt erronées. À travers cette voix synthétique, foukenstein s’interroge sur la manière dont l’autorité théorique peut être fabriquée, rejouée et ébranlée par un dispositif technique. »
En 1971, face à l’objectif du philosophe néerlandais Fons Elders, Michel Foucault annonçait, dans la lucidité programmatique qui le caractérisait, la mort de l’homme. Non pas la fin de l’espèce, mais la dissolution d’une vieille fiction, celle de la figure du sujet souverain, conscient et maître de son propre savoir.
« Je ne crois pas, si vous voulez, aux vertus de l’expression. Le langage qui m’intéresse, c’est celui qui est tel qu’il peut détruire justement toutes les formes circulaires, closes, narcissiques du sujet et de soi-même. Et ce que j’entends dans cette disparition de l’homme, c’est au fond la disparition de toutes ces formes de l’individualité, de la subjectivité, de la conscience, du moi sur lesquels on a bâti et à partir desquels on a essayé de bâtir et de fonder le savoir. L’Occident a essayé de bâtir la figure de l’homme comme cela ; cette figure, elle est en train de disparaître. »
Foukenstein pousse cette idée jusqu’au grotesque. Une parole sans auteur stable, une voix qui continue hors du corps, artificielle, parfois absurde. Le mode SLAVE, qui transforme n’importe quel texte court avec le grain de voix et la diction particulière du philosophe, renforce cette impression. Ni une célébration naïve de l’IA, ni un simple rejet, mais une expérience critique. Une tentative de reprendre la main sur des outils qui envahissent notre quotidien.
le passé a été effacé des data centers bienvenue dans le présent (nostalgie du futur)
derrière toute douille se cache la tristesse du temps qui passe le chagrin d’amour n’a rien à voir ou alors à peine et cette minuscule parcelle est encore plus intolérable à supporter car elle prend toute la place comme un petit caillou dans un soulier il faudrait dès lors trouer sa vie de temps en temps pour que ce grain de mélancolie se fasse la malle let’s party hard !
tu choisis quoi Tina ? mes thématiques en gras baby.
le lundi toutes les bibliothèques sont fermées même les piscines
2039 quatre dudes jouent au poker menteur avec leurs dents arrachées tombées au cours des années les quatre faces sont ornées à l’encre de chine de mort sexe art vie ils jouent leur amour propre
summum du dude après compilation du manuscrit ici présent et lecture les nuls sur Schopenhauer ronfler à moitié éveillé un lundi aprèm écouter son ronflement comme une sorte de poésie noise sonore lâcher prise d’une conscience modifiée en méditation paresseuse au point culminant de son art maintenant pétanque !
Tina j’apprends un nouveau mot « déprise » on en parle ?
Harmony Korine is mainstream Lucifer Valentine is underground et moi à la CAF
il faut que la hype vous arrache vos rêves sinon ce n’est pas la hype
alors Tina tu choisis quel thème ?
le nihilisme est le papier cadeau du néant joli il brille mais il ne restera qu’un emballage au mieux une décoration
si tu ne paies pas c’est que tu es le produit surtout en amour
Complainte du bouliste vacataire Ça te pend au nez Longe la colonne Un effet glacé N’oublie jamais T’es vacataire De Tokyo à Lisbonne En passant par La rue des anémones À l’ère tertiaire Tu n’es que vacataire Ne serait-ce qu’en humant Cet air Qu’importe les dates S’en fout les faits Qu’importe ton métier Ton talent Ta technique Le néant te nique Et fuck ton vœu de fidélité Cette morveuse partira Avec le premier kleenex De service Ça te pend au nez Oh oui Ça te pend au nez Tout le long des années Tes vices partiront en fumée Par ton corps-cheminée Ça te pend au nez Promesse d’embauche Promesse de débauche Tu tires sous le couvercle Au centre du cercle Comme on dit à la pétanque « c’est pas payé ! » Mec resserre-moi un godet On n’en a jamais assez De ces belles promesses Et mauvaises ivresses Pour oublier La réalité du terrain Tout est vain Le soleil est un cochonnet Une crotte de nez en feu Elle te pend au nez Tu es en vrai mort-né Ta vie est une parenthèse Pas besoin d’antithèse Une averse synthèse est Si vite arrivée
Ça te pend au nez Oh oui Ça te pend au nez Ça te pend au nez
Ce qui est beau chez un artiste ce n’est pas son art ni sa production encore moins sa collection de PME mais sa liberté sa liberté de ne rien faire et de jouer à la pétanqueuh-con !
Je ne suis pas mystique Dieu dans Son indicible mystère M’en préserve et M’évite d’inviter le Diable au Flunch
je cherche à produire naturellement ma propre drogue avec l‘alphabet
Les objets ils sont fatigants les objets ils sont plus résistants que les corps et les amours les objets
spammer des haïkus du 19ème en slip H&M ou écrire de la poésie rive gauche en Balenciaga autant croire que le monde est important immense sacré étincelant alors qu’il est coincé dans une bulle quantique qui n’éclate pas et qui tombe vers le haut en récitant l’annuaire des divinités d’un hypermarché
la bonne littérature c’est les mauvais écrivains qui en parlent le mieux
lorsqu’une partie de pétanque commence c’est tout un réseau qui naît
il est plus difficile de rendre l’ordinaire glamour que de vivre le glamour de manière ordinaire
Thierry Théolier, poète, artiste et dude interview sur ActuaLitté >>>>
« La théorie du détournement par elle-même ne nous intéresse guère. Mais nous la trouvons liée à presque tous les aspects constructifs de la période de transition pré-situationniste. Son enrichissement, par la pratique, apparaît donc comme nécessaire. » Les Lèvres Nues, revue, 1956, Gil J. Wolman, Guy Debord
J. : Nous avons tout transformé. V. : Je vois. J. : Rien ne se crée tout se transforme il fallait si coller vraiment. C’est fait. V. : C’est sûr c’est déstabilisant, déjà visuellement. J. : À l’échelle de notre quartier deux ans de travail, pour le monde entier un siècle ? V. : Si tout le monde s’y met en même temps deux ans aussi peut être ? J. : Manipuler, transformer, détourner, désaccorder, bifurquer, chambarder, modifier, refondre, transfigurer peut devenir une seconde nature, une norme, un état d’esprit, un élan. V. : Comme tu y vas. J. : Prenons par exemple ta voiture, elle te coûte cher en crédit, en entretien, en assurance, en énergies fossiles. Il te suffirait d’inverser le sens du flux financier. Tu la gares au bord d’une route, tu mets un panneau « Meilleur restau de tous les temps » , tu concoctes un plat simple local et végétal, looké et un peu cher, tu diffuses du post-punk pendant le repas de tes deux premiers client.e.s et tu vas vite gagner de l’argent plutôt que d’en dépenser. Sinon tu vas manifester sur un rond-point pour réclamer des miettes mais tu risques de perdre un œil. V. : Oui je sais, cela fait déjà un bail que tu m’as convaincu des bienfaits de la grande transformation, localement ça pourrait marcher, mais globalement ? J. : Ça marche, regarde nos cages à oiseaux, nos cartons à dessins, nos outils de construction, nos sifflets troués, nos boussoles muettes, nos registres découpés, nos chapeaux de paille, nos chemises-torchons, nos micropayes, nos escabeaux, nos selfies, nos placébos, nos boîtes à fenêtres, nos livres découpés, nos enseignes, ils nous obligent, ils nous sortent de notre léthargie, du monde fonctionnel. V. : Le monde inventé est petit, le monde transformé est grand. J. : Beau slogan je le note. V. : Pas facile tout ça tout ça. J. : Si ce monde te déplaît, change-le. V. : Flemme. J. : Alors retourne sur un rond-point pour réclamer vingt centimes de réduction sur ton litre d’essence mais prend un casque intégral. V. : Oui je sais il faut gravir les échelons, réparer l’ascenseur social, tous ensemble, tous ensemble. J. : c’est toujours une question d’échelle, le seul collectif efficace rassemble tout le monde pas juste vingt personnes ou deux millions. V. : ambitieux tu es, je t’ai toujours connu comme cela. J. : c’est une attitude que nous proposons, une réactivité permanente. V. : l’art c’est la vie tout ça tout ça. J. : oui tout le monde participe, tout le monde transforme et on arrête de râler. V. : Et sinon vous avez gardé des cafés, des buvettes ? C’est un peu l’heure de l’apéro là. J. : Pas vraiment, tout se passe dans les rues, même sous la pluie, ce sont des apéros improvisés, collectifs et itinérants, au moins c’est drôle, viens.
J’étais dénicheur, je prélevais des nids d’oiseaux que je vendais à un grossiste chinois. J’ai commencé à 11 ans, je l’ai fait jusqu’à 27. Après, bien sûr, ce n’était plus possible.
L’homme a laissé un silence. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que son accent n’était pas japonais ; la suite me suggéra qu’il venait de Bornéo. L’évidente impossibilité postérieure, je ne l’ai comprise que plus tard. Il a repris :
Cette année-là, à la saison des nids, les falaises étaient vides : des maladies décimaient les oiseaux. Je suis parti vers le sud, mais c’était pareil. Je suis rentré au village.
Les créanciers me harcelaient quand un soir, Sitachi Osik, un voisin, blessé, me fit appeler. « Je connais des îles épargnées où des oiseaux nichent encore. » Il acceptait de m’en révéler l’emplacement à deux conditions : que je ne le divulgue à personne et que je lui donne une partie de ma récolte. Il me donna une carte.
À ce moment-là, l’homme a fait un mouvement de tête, désignant un papier punaisé au mur, une carte en forme de cœur approximatif.
Le lendemain, je prenais la mer.
Après plusieurs jours, j’atteignis l’archipel. Sitachi m’avait prévenu : les rivages abrupts interdisent d’aborder frontalement. Il avait entouré en rouge l’embouchure d’un fleuve : « Tu devras passer par là mais attention à l’étreinte saumâtre du fleuve et de la mer. Tout ce qui vit là est indéterminé et dangereux. » J’ai attendu la nuit. C’était calme. Après une heure, j’avais franchi l’embouchure. J’ai continué, viré à gauche, heurté des branches. J’ai amarré ma barque et je me suis endormi.
Le lendemain, j’ai exploré les falaises. Sitachi ne m’avait pas menti : il y avait des nids à profusion. Pendant une semaine, j’ai chargé ma barque.
Le sixième jour, et je devais rentrer le lendemain, je longeais la rivière quand j’ai entendu un bruit en hauteur — comme une déchirure ralentie. J’ai levé les yeux : quelque chose jaillissait de la falaise vers la cime des arbres.
J’ai saisi une liane et escaladé jusqu’à un plateau. Il y avait là une cavité. Je me suis accroupi, j’ai balayé le faisceau de ma lampe : une grotte, un bassin, et au-delà un conduit. J’ai fixé la lampe sur mon front et avancé
Au bout de quelques mètres, j’ai senti de l’air, le signe d’une cheminée, la grotte débouchait quelque part. J’ai marché peut-être vingt minutes, debout, penché, rampant — et, comme je l’attendais, en prolongement vertical du boyau : une cheminée, dont le faite s’ouvrait sur la lumière. L’ouverture me surplombait, j’ai escaladé trois mètres, j’ai mis la main sur un seuil rocheux et je me suis hissé. Tout était blanc, il faisait un froid glacial et il y avait de la brume. J’étais en train de m’extraire des flancs d’une montagne. La brume ne me permettait pas d’estimer précisément les distances. En bas, il y avait une vallée. La nuit allait arriver, j’ai fait demi-tour.
Ma barque était chargée et le lendemain matin, j’ai repris le fleuve vers la mer. Quelques jours plus tard, j’étais sur le marché le seul à vendre des nids. Je les ai vendus chers. Je suis retourné au village, je me suis acquitté de ma dette envers Sitachi, et je suis reparti.
De retour sur l’île, je passai une journée à dénicher mais c’était la vallée que je voulais voir. Les falaises se ressemblent et je n’avais laissé aucun repère. J’ai mis du temps à retrouver la grotte.
De l’autre côté, le vent m’a saisi. J’ai enfoncé un piton dans la paroi, auquel j’ai attaché une écharpe rouge. J’ai fixé la corde et, équipé d’un baudrier, je suis descendu. Après une demi-heure, j’ai posé le pied sur un premier plateau. Deux heures plus tard, j’étais en bas dans la vallée.
L’homme a fait une pause, il a fait réinfuser le thé. Je voyais mal son visage, j’ai profité de ce moment pour me décaler légèrement et étendre mes jambes.
J’y suis retourné chaque jour. Je ne dénichais presque plus.
Le troisième, j’ai trouvé des fruits étranges : noirs, oblongs, parcourus de tubes translucides bleu-rouge dans lesquels circulaient des particules qui émettaient un son. Le fruit était parcouru de contractions — comme un poumon. Ses mouvements semblaient le rattacher au monde animal, sa densité au minéral, sa tige à la plante.
Je suis remonté, la nuit tombait.
Le lendemain, j’y retournais et j’ajoutais le fruit noir à mon butin. Puis je quittais l’île, je naviguais jusqu’au marché de Saül, je savais qu’on ne m’y associerait pas au village. Je me suis acquitté d’une taxe, j’ai installé une échoppe parmi les cris des oiseaux et des singes. En fin de matinée, un homme m’a demandé ce qu’était cet étrange fruit noir. « Ça vient des forêts de Sens. » J’avais préparé un récit. Il m’a demandé le prix, je lui ai dit trois millions, il n’a pas cherché à négocier.
C’est ainsi qu’a commencé mon fructueux commerce. Plus tard, j’appris que Sitachi était mort, il avait été dévoré par le mal. Ce fut un soulagement. J’étais seul désormais dépositaire du lieu. Personne ne pouvait plus m’associer à l’île. Chaque mois je revenais à Saül avec des fruits noirs que tout le monde s’arrachait à prix d’or. Ça a duré plusieurs mois. L’homme a fait une pause. Il était presque essoufflé.
Puis un événement se produisit.
Je débarquais à Saül un matin. Il y avait un homme sur la berge. Quand il a vu ma barque, il s’est avancé : « C’est toi qui vends les animaux immobiles, n’est-ce pas ? C’est un cancer que tu as amené ici. » Ses yeux étaient pleins de violence. J’ai fait demi-tour. Je ne suis jamais revenu. La vallée était devenue mon monde.
En décembre, j’avais passé un mois entier dans la vallée sans repasser de l’autre coté. J’y remontais pour ramener des outils. L’entrée de la grotte était cinquante mètres plus haut. Là, j’ai ressenti des douleurs, une fatigue. Je me suis arrêté.
De la corniche, je distinguais l’écharpe rouge. Et puis j’ai vu une tache se superposer à l’entrée de la grotte. Elle semblait se déplacer et changer de forme, comme de la lave. J’ai cru à une défaillance de mes yeux. Puis il y a eu un vrombissement, et tout s’est précipité. Et c’est là que j’ai réalisé.
Aucun passage ne pouvait mener, après une demi-heure de marche dans la grotte, aux flancs d’une montagne. Cette contiguïté échappait à toutes nos lois. J’ai pris peur. Il me restait vingt mètres à gravir. Je ne pouvais pas détacher mes yeux de l’entrée de la grotte. Elle se refermait.
Enfin j’ai agrippé la corniche, l’entrée de la grotte était là sur la gauche, je me suis hissé, je me suis glissé. Je n’ai pas été arrêté, je n’ai rien senti, c’est l’obscurité qui m’a fait réaliser que le trou s’était refermé sur moi.
C’est seulement à ce moment-là que j’ai remarqué une chose qui m’avait échappé : l’homme n’avait qu’un bras, arrêté au-dessus du coude.
Que se serait-il passé si j’étais remonté quinze minutes plus tard ?
Parfois la nuit, j’attrape avec la main gauche les fruits d’un arbre inatteignable. Je sens mon bras qui a froid. J’espère qu’aveugle, il dispose de sa propre vie.
Je me suis longtemps demandé s’il avait été le prix à payer de mon prélèvement, puis j’ai cessé de penser à un équilibre de la prise et de la dette.
J’ai quitté l’île. Je ne suis pas retourné au village — à cause de la cicatrice.
L’homme a fait le geste machinal de caresser un animal, j’ai vu une forme dans l’entrebâillement de la porte, ce n’était pas un chat. Son visage marquait le regret d’avoir trahi ce qui devait rester caché.
Il est difficile de décrire cet instant : moi assis dans cette cabane au milieu de la Yodogawa, après le récit d’une robinsonnade dans un autre monde, venant peut-être d’apercevoir furtivement quelque chose de ce monde-là.
L’homme n’a fait aucun signe mais j’ai compris qu’il était fatigué. Je me suis levé, je l’ai remercié et je suis sorti.
Après cinquante mètres, j’ai réalisé que j’avais oublié la tasse. J’ai fait demi-tour. La porte était entrouverte, la pièce était vide, la tasse était emballée. Je l’ai prise. J’avais oublié Issun Boshi. Quelques mois plus tard, revenant à Osaka, je suis retournée le long du fleuve. Le typhon avait ravagé les berges. La cabane avait disparu, des appentis avaient été reconstruits, il y avait des chats, un héron, des pêcheurs. Mais c’était autre chose.
TINA Street, une nouvelle rubrique dans TINA online : rue Toudic, Paris, France
À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA.
Je préfère le dire tout de suite : je vais tricher. La rue Yves Toudic, qui est presque au pied de chez moi, est très courte : elle s’étend de la rue de Lancry à la rue du Faubourg-du-Temple qu’elle va couper et où elle perd son nom. Mais de l’autre côté c’est toujours la même rue qui continue et qui prend alors le nom de rue de Malte. Elle traverse l’avenue de la République et elle vient buter pour finir sur la rue Jean-Pierre Timbaud. Tout cela fait à peine quelques centaines de mètres. Ça va être mon terrain de jeux, mon parcours de repérage.
Je commence : à droite, un bar à tacos et à gauche « Primeurs de Lancry ; fruits et légumes frais ; fruits et légumes secs ; fruits exotiques ; arrivages journaliers ». Un père et son fils tiennent ce commerce, je les aime bien, affables et d’humeur égale.
Au croisement de la rue de Marseille il y a une boulangerie qui fait un pain excellent et très cher. Toujours la queue devant la porte, des gens aisés du quartier et des japonais, des américains. Ça marche très fort et cela a donné au boulanger l’idée d’ouvrir un restaurant à côté qui s’appelle « Du pain et des idées ».
Au numéro 32, pas de plaque sur la porte. Pourtant je crois savoir qu’il y a dans les étages les bureaux de l’AICA, du CIPAC et peut-être du TRAM…
Un peu plus loin de l’autre côté il y a l’Alhambra. Une salle de spectacles assez récente qui a repris le nom de l’ancien Alhambra Maurice Chevalier, music-hall célèbre qui se trouvait à peine plus loin, dans rue de Malte justement. Mais tout premier Alhambra c’est celui de Grenade, un palais construit au XIVe et XVe siècle, une perle de l’architecture arabe et dont le nom signifie « Château rouge ». On peut même dire d’un bâtiment qu’il est alhambresque, mais oui ça existe cet adjectif.
À gauche de l’entrée de l’Alhambra, il fallait une mosaïque. C’est un Space Invader (ou plutôt une imitation) qui a été collé sur le mur. Tout en smaltes bleus sauf les yeux jaune pâle, la créature semble lâcher sous elle un rectangle de verre bleu : une bombe.
De l’autre côté il y a un laboratoire d’analyses médicales. L’entrée se trouve juste à l’angle, des rues Beaurepaire et Toudic. Lors de la rénovation, dans les années 80 probablement, l’architecte a fait un arc de cercle vitré qui éclaire le hall d’entrée. Ce retrait libère un espace abrité fort apprécié par des gens qui ont pris l’habitude d’y dormir et même d’y rester toute la journée. Depuis peu, deux énormes jardinières de béton montées sur des parpaings sont venues obturer cet espace qui prend désormais un aspect nettement plus défensif.
Le mur est souvent tagué à la bombe. Il est repeint régulièrement en ton pierre (c’est-à-dire en beige clair). Des refends animent horizontalement la façade et comme le rouleau de peinture ne peut pas pénétrer dans le creux, la couleur bombée peut y rester longtemps, comme du sang caillé au fond d’une plaie. Je fouille de mes doigts dans ces fentes pour vérifier la peinture.
Ce laboratoire d’analyses est plein de surprises : quelques mètres plus loin dans la rue Beaurepaire le long de la façade, un petit dessin au feutre rouge est pris entre deux écritures comme le jambon par deux tranches de pain : au-dessus ARÊNES et au-dessous DE NÎMES. Je passe souvent par ici et je n’avais jamais compris pourquoi ce dessin avait pu surgir ici. Mais comme aujourd’hui je regarde tout très minutieusement, je découvre que juste à côté, derrière la façade vitrée du labo, on a affiché une reproduction ancienne. C’est un fait divers qui s’est passé ici-même, en 1877. Un bœuf devenu furieux a encorné un passant et il a fallu l’abattre en pleine rue. On voit deux soldats visant l’animal et un nuage de fumée blanche sortir de la gueule de leur fusils, comme dans l’Exécution de Maximilien, le tableau de Manet qui a été peint à peine dix ans auparavant..
Le collectif noustoustes.org a recouvert de nombreuses plaques des rues du quartier avec des affichettes au nom de femmes célèbres. Rapinoe, Wittig, Angelou, Morrison, Charpentier ; Mégane, Monica, Maya, Toni, Marie ; footballeuse, théoricienne, poétesse, écrivaine et prix Nobel de chimie…
L’arrière de l’hôtel Ibis qui donne sur la rue Toudic est seulement signalé par une enseigne verticale. Les vitres sont opacifiées, la façade est neutre. Seule la sortie de secours fait un renfoncement. Il est profond et bien utile pour ceux qui veulent y dormir à l’abri. Pour le moment il est vide, mais juste en face, appuyé sur des tubes coudés pour attacher les vélos, un matelas blanc est posé sur la tranche.
Sur le mur de l’Ibis près de la porte, une petite inscription au feutre bleu : ELYAYSIN. Elyasin est un mouvement de recherche spirituelle guidé par Peyman Fattahi alias Master Elias M. Ramollah. Le mouvement s’est beaucoup développé en Iran ces dernières années. Il y aurait plus de 200 000 adeptes de ce que certains appellent une secte, d’autres une nouvelle religion. En tous cas elle subit les persécutions du régime : le leader est déjà allé en prison quatre fois et tous ses livres ont été confisqués.
Au croisement de la rue du Faubourg-du-Temple, c’est la boulangerie-pâtisserie « Aux Péchés normands ». J’ai toujours du mal à me rappeler ce nom. J’ai tendance à dire « Aux Péchés mignons ». Je ne sais pas si c’est que j’aime bien que des péchés soient mignons ou que je refuse que des péchés soient normands (il me semble que ça devrait être plutôt « Aux Pommiers Normands »).
Je traverse la rue du Faubourg-du-Temple. Au coin à droite, l’arrière d’un grand magasin de sport. Sur le trottoir, plusieurs petites tentes de la marque Quechua. Un campement bien organisé, plutôt propre et bien rangé. Il y a quelques temps le magasin était un Décathlon. Les tentes dans la rue semblaient en sortir directement, comme une sorte d’exposition de plein air (la marque Quechua est distribuée par Décathlon). Mais le magasin a été racheté récemment par Intersport et ils n’ont pas changé les tentes ! (elles devraient être maintenant logiquement de la marque Mac Kinley, c’est la marque d’Intersport). Dans les tentes ce sont toujours les mêmes personnes qui s’abritent.
À côté de Connectic (tous les câbles et les hubs pour vos matériels informatiques) il y a une boutique de retouches. Devant la vitrine étroite est posé un buste de mannequin habillé : veste grise, écharpe verte, casquette blanche et bleue. Sur son épaule est épinglée une feuille blanche protégée dans une pochette de plastique transparent qui porte : « Mon nom est Personne ». Je pense tout de suite à un western spaghetti de Sergio Leone. Puis, en associant un peu plus, à cette fameuse ruse d’Ulysse dans l’Odyssée : capturé par le cyclope Polyphème et retenu dans une grotte avec ses compagnons, Ulysse lui crève son œil unique et s’échappe en s’agrippant sous le ventre d’une brebis dont le cyclope aveuglé ne peut que toucher la toison sur le dessus. Avant de partir, Ulysse lui crie qu’il l’a mystifié et qu’il s’appelle Personne. Lorsque le cyclope est secouru par ses frères, et qu’ils lui demandent qui lui a fait cela, il ne peut que leur répondre : « c’est Personne ! » De l’autre côté de la feuille blanche, à moitié cachée, il y a une autre inscription. Cette fois il y a écrit : « l’Homme invisible ». Un autre film et un autre livre…
Derrière moi un homme parle fort dans son téléphone : « … il est devenu incohérent, il racontait n’importe quoi, il savait plus où il était… ».
Coincée entre le chambranle d’une porte d’entrée et la vitrine d’une boutique, une étoile de David au feutre noir surmontée de « Bibi ». Un petit graffiti malingre pour un grand partisan de la manière forte. Mais pourquoi là ? Juste à côté c’est le Maltais Rouge, ancien local du PSU et actuel Centre de recherches Jacques Sauvageot. Dans la vitrine, des livres politiques, parmi lesquels « l’Apartheid israélien, une impasse tragique » de Jean Francheteau. Le combat se poursuit, même dans les détails.
Plus loin sur le même trottoir, une boutique dont les deux marches d’entrée sont faites en mosaïque irrégulière blanche et qui semble prolongée sur le trottoir par un morceau rectangulaire de bande podotactile, celle qui sert à prévenir les aveugles aux abords des passages pour piétons. Triangles irréguliers blancs et picots réguliers blancs, c’est joli. Et ça justifiait bien d’aller voler un bout de plaque au passage piéton, là où elle manque, à l’endroit où la rue de Malte se jette dans la rue Jean-Pierre Timbaud.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1976
Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, traduit du tchèque par Max Keller, 1976
Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle puise cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j’ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu’on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noël. Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage : je découvre maintenant que mon cerveau est fait d’idées travaillées à la presse mécanique, de paquets d’idées. Ma tête dont les cheveux se sont tous consumés, c’est la caverne d’Ali Baba, et je sais qu’ils devaient être encore plus beaux, les temps où toute pensée n’était inscrite que dans la mémoire des hommes. En ces temps-là, pour compresser des livres, il aurait fallu presser des têtes humaines ; mais même cela n’aurait servi à rien, parce que les véritables pensées viennent de l’extérieur, elles sont là, posées près de vous comme une gamelle de nouilles, et tous les Konias, tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres : quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu’un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même. J’ai acheté une toute petite calculatrice, un petit multiplicateur-extracteur de racines, cette petite machine de la taille d’un portefeuille, et, après m’être redonné courage, j’ai fait sauter l’arrière avec un tournevis et j’ai frémi de joie, car j’ai eu la satisfaction d’y trouver une minuscule plaquette, pas plus grande qu’un timbre-poste, pas plus épaisse que dix pages de livre, et puis rien d’autre que de l’air chargé de variations mathématiques. Quand mes yeux se posent sur un vrai livre et que j’en supprime les mots imprimés, il ne reste plus que des pensées immatérielles qui voltigent dans l’air et reposent sur de l’air, c’est l’air qui les nourrit, c’est à l’air qu’elles retournent, parce que tout est air à la fin, de même que dans la sainte hostie il y a du sang sans y en avoir. Voilà trente-cinq ans que j’emballe des livres et du vieux papier et je vis dans un pays qui sait lire et écrire depuis quinze générations ; j’habite un ancien royaume où c’est depuis toujours l’usage et la folie de s’entasser patiemment dans la tête images et pensées porteuses de joies inexprimables et de douleurs plus fortes encore, je vis au milieu de gens prêts à donner jusqu’à leur vie pour un paquet d’idées bien ficelées.