Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous avons bu du champagne, la nuit tombe, nous dinons dans la véranda. Y a-t-il des chats dans les tableaux de Vermeer ? Aucun chat. Aucun chien. Aucun animal. Aucune fleur ou plante non plus. Même pas une petite fleur sèche comme celle qu’une étudiante nous a montrée lors d’un récent accrochage pour signifier ce qui resterait du monde quand tout serait détruit. Cette petite fleur que nous avons revue aujourd’hui dans l’atelier d’une autre étudiante qui, l’ayant ramassée lorsque la première après avoir décroché ses travaux l’avait mise à la poubelle, avait décidé de la conserver comme une relique de l’année écoulée, sa première année dans une école d’art. Pas de fleurs chez Vermeer. Tant de choses absentes des tableaux de Vermeer. Comme si une réaction chimique ou alchimique avait réduit le monde à un précipité, un résidu qui, d’un contenant l’autre, recompose toujours les mêmes éléments : jeune fille, instruments de musique, lettre et matériel de correspondance, verres et flacons, petits outils pour écrire, se coiffer, ranger ses bijoux, colliers de perles et boucles d’oreilles, gros tapis ou rideaux, chaises, cartes de géographie… Aucun dehors ou presque. Sinon via la lumière habituée à entrer plus ou moins vivement par une fenêtre située sur la gauche afin que, comme les commentateurs l’ont fait remarquer, le peintre, qu’on suppose donc droitier – peut-être myope mais droitier – Vermeer, qui est là, dans le tableau, même si on ne le voit pas, puisse travailler sans être dérangé par son ombre. Le dehors est dedans, présent, bien présent, mais dedans. La lumière caresse le jaune du rideau, décrit un immense mur beige sur lequel rien n’est accroché et qui contraste avec les ténèbres épaisses et matérielles du premier plan. La femme au collier de perles ne regarde pas la lumière arriver par la fenêtre à laquelle on pourrait croire au premier abord qu’elle fait face, mais sa propre image reflétée dans le petit miroir accroché parallèlement au vitrail qui brouille l’accès au dehors. Elle est debout, elle tient de ses deux mains écartées les extrémités d’un ruban jaune qui lui enserre le cou, juste au-dessous des points blancs irréguliers qui forment le collier de perles que sans doute elle ajuste. Il y a dans ce geste, ce regard, cette tension quelque chose d’une incantation magique. Un point de lumière frappe la perle à l’oreille bien plus vivement encore que celles du collier. Miroir, transport, autre ailleurs que ce dehors tangible où les bateaux accostant à Delft au retour de leurs équipées lointaines déversent d’encombrants objets venus de de Chine ou d’Inde afin d’enrichir les intérieurs des marchands et de leurs clients, des porcelaines, des tissus, mais aussi certains grains de sable de l’océan Indien qui, entrés par effraction dans le corps d’une huître d’Asie, ont fait naître les perles qui font miroiter certains rêves.
Prendre l’avion ou sauver la planète ? Dit-elle — de ces questions Qui accouchent d’elles-mêmes, automatiquement, Comme c’est aujourd’hui le cas avec leurs nouvelles « intelligences » mais aussi directement dans les nôtres : nos intelligences humaines dé-génératives, altérées (du fait de la médiation, en soi et pour soi, a achevé de cannibaliser émetteur et récepteur) par les ondes charriant nos paroles. Une personne humaine à la radio, ayant pris acte d’un fait (l’été, les vacances) ouvre la bouche, et la formule en sort naturellement, toute armée, telle une Minerve du crâne de Jupiter. La journaliste (chroniqueuse ?) se demande donc s’il faut choisir : Prendre l’avion ou sauver la planète ? En ces termes, Qui ne font pas question. S’il y a question, les termes de l’équation, eux, apparaissent incontestables dans leur rapport.
Entendant cette question — Prendre l’avion ou sauver la planète ? Sur le moment aucune idée particulière ne me vient à l’esprit, pas la moindre réflexion articulée, sans même parler de prétendre y apporter une réponse : pas la moindre idée, donc. Juste une image… J’entends « la planète » et je vois alors cette espèce de boule posée sur le sol (quel sol ? sur une table peut-être ?…) qui apparaît absolument distincte et séparée de moi comme de la personne qui a posé la question : Prendre l’avion ou sauver la planète ? Je visualise quelque chose comme une boule de bowling, quelque chose d’assez gros et qu’on s’attendrait à voir rouler de-ci de-là, de façon hasardeuse, par l’effet de quelque force d’origine inconnue : aussi mystérieuse que l’échelle à laquelle je visualise tout cela, qui est celle des rêves et de certaines projections mentales — de même je vois « la planète » sans pour autant pouvoir affirmer qu’elle est, vous savez, bleue.
L’orbe impérial était d’or — Comme le silence, qu’impose la présence des rois. Les grands de ce monde tenaient l’univers dans le creux de leur main avant même que « la planète » ne soit devenue (ou redevenue) ronde. La sphère armillaire précède le globe terrestre. Qui n’est pas « la planète » car un globe terrestre n’a pas vocation à être sauvé. Seule « la planète » a vocation à être sauvée. Ou les femmes perdues si l’on s’appelle Van Gogh ou Dostoïevski. Sauver prouve qu’on est vertueux.
Rockefeller Center (New York)
Étrange. C’est une femme, Ayn Rand, Russe émigrée aux États-Unis, qui a fourni leur Bible aux mâles Alpha de l’Imperium hypertechnologique, un roman qu’elle choisit d’intituler : Atlas shrugged. Comment fait-on pour hausser les épaules quand on ploie déjà sous le poids du monde, je me demande — mais justement, ce devait être l’idée. L’orbe, conçu, je l’ai dit, pour tenir au creux de la main, est bien plus petit qu’une boule de bowling. D’où vient qu’on dit que le monde est une orange ? Le fardeau d’Atlas est plus impressionnant. En termes de volume et circonférence — cela va ensemble. Permettant à l’aspirant titan de supporter « la planète » avec un rien d’ostentation. Une sphère délicate à embrasser, mais on y parvient tout juste. Un ballon gonflable ? Possible. D’une façon générale les titans ne manquant pas d’air — ils seront bientôt les seuls. Quoique. Les premiers du nom ont mal fini.
Ballon sauteur vintage 80
Je ne suis pas Atlas, ni l’un de ses modernes héritiers, et cette bête boule est simplement posée devant moi et je peux choisir de la sauver. Je saurai alors que je suis quelqu’un de bien. Ou je peux la repousser dédaigneusement du bout du pied et m’en aller plutôt prendre l’avion. Cela fera peut-être de moi a terrible person. Au moins je serai dans l’avion. Là-haut « la planète » sera devenue encore plus petite — la grosse boule un peu moins grosse — et je suppose qu’il faudra simplement que je ne réfléchisse pas trop à l’étymologie du verbe « atterrir ».
Sécurité, mode d’emploi
How to Bowl a Strike (illustration reprise d’un article du blog masculiniste AoM)
Le samedi 16 août TINA a marché. À Paris, à La Martinique, à Albi, à La Ciotat, au col de Menée
Paris
TINA démarre à 8h30 Porte de Vincennes, sur le boulevard des Maréchaux pour une révolution autour de Paris (34 kilomètres), de l’Est vers le Nord. Une marche révolutionnaire un jour de canicule, mais finalement petit vent frais le matin. Pendant la marche TINA se demande si la rentrée sociale, politique et climatique sera un peu comme les autres, agitée mais sans véritables conséquences ou si quelque chose d’un peu plus fort pourrait dépasser les indignations habituelles. TINA prend des photos, ralentissement du rythme de marche.
TINA compte les Portes, lit et s’interroge quelques secondes sur les noms des Maréchaux (c’est à Valenciennes que les avenues qui tournent autour de la ville portent des noms de peintres ?*). Pas ici. TINA parle de la M25 (Ian Sinclair, London Orbital), des artistes qui marchent, des marcheurs, TINA tombe d’accord avec elle-même sur l’urgence de vider les villes des voitures mais aussi désormais des trottinettes électriques et des vélos électriques aux pneus démesurés qui foncent à 60km/heure. Les urbains ne veulent pas marcher. Un problème démesuré de mobilité de plus.
La marche TINA à Paris était Top
La Ciotat
Bruit de fond Sortir pour faire un tour, pour quitter la maison, chasser les idées qui tournent en rond, qui obsèdent. Sortir de soi, en quelque sorte. Faire un tour. Ce n’est pas le tour de Paris par le boulevard des Maréchaux. C’est à La Ciotat, le tour du parc du Mugel. En montant la colline qui permet d’accéder au parc, on peut apercevoir, dans le port de la ville, les grands portiques, et les différentes grues des chantiers navals, impressionnants appareils de levage et de manutention réservés aux très lourdes charges. Le contraste paraît saisissant entre l’espace naturel qu’on traverse et ce territoire industriel qui a changé avec les années. Ouvert en 1849, le chantier naval de La Ciotat a fermé en 1989. Il a produit des navires d’exception aux dimensions considérables étant donné la taille du port (le Narval, le Danube, l’Ava, le Blois, l’Atlantic Star, le Ville de La Ciotat, l’Alceste, le Bonaparte, le Périclès, le Guienne, l’Impératrice, L’Anadyr, le Chili, l’Australien, le Laos, l’Annam, l’Atlantique, l’André Lebon, le SS Commissaire Ramel, le Mariette Pacha, le Mitydjien, et La Marseillaise). Il est aujourd’hui le lieu d’entretien de yachts de luxe. Changement d’époque. Sur le chemin, on remarque deux types de cendrier. Un cendrier semblable à un bac à fleurs mais sur lequel il est écrit cendrier, pour qu’on ne se trompe pas. Il sert de poubelle cependant. Et un cendrier de vote. Sur l’affiche qui explique ce que c’est, on nous informe qu’un mégot pollue 500 litres d’eau. Ce cendrier en métal jaune propose deux bacs pour jeter ses mégots. À gauche pour ceux qui préfèrent écouter Les cigales. À droite pour ceux qui préfèrent écouter JUL. À vous de voter ! Quelques mètres avant l’entrée du parc, une vieille bâtisse sur laquelle a été peint il y a longtemps déjà une enseigne qui indique l’entrée de LA FONDATION DE LA FÊTE DES MÈRES (sous le patronage des Unions d’Associations Familiales. On a souvent tendance à réduire la fête des Mères à une célébration pétainiste. La fête des Mères, instaurée officiellement en 1926, est sauvée à la Libération et devient rapidement une fête officielle sous la IVᵉ République, portée par une politique nataliste d’État visant à restaurer le tissu social et démographique après la Seconde Guerre mondiale. Elle survit ensuite sous la Ve République, s’adaptant aux évolutions familiales et sociétales, désormais transformée en campagne publicitaire. Le parc du Mugel est un jardin remarquable. C’est un label, mais c’est vrai qu’il est beau. Naturellement protégé du mistral et des embruns par l’imposant massif du bec de l’Aigle, la dont la roche de couleur rouge, qu’on nomme poudingue, est une roche sédimentaire consolidée, composée de débris rocheux de forme très arrondie, comme un agglomérat de galets. « À l’extrémité du golfe, écrit Alphonse de Lamartine, trois énormes rochers s’élèvent sans bases sur les flots ; de formes bizarres, arrondis comme des cailloux, polis par la vague et les tempêtes, ces cailloux sont des montagnes : jeux gigantesques d’un océan primitif dont nos mers ne sont sans doute qu’une faible image. » Entre mer et collines, ombre et lumière, on déambule entre de très nombreuses plantes méditerranéennes adaptées au sol siliceux : figuiers de Barbarie, arbousiers, cactus, plantes aromatiques, chênes-lièges, châtaigniers, palmiers, bambous, plantes aromatiques et plantes tropicales comme l’oiseau du paradis. À mi-parcours, les murs d’une grande maison à deux niveaux, volets fermés, ouvertures protégées, sont entièrement recouverts de fresques murales, de tags et de graffs. Impossible de savoir pourquoi cette demeure est ainsi laissée à l’abandon. Sur le plan, elle est appelée Villa Bronzo, du nom de l’homme qui a acheté la propriété en 1947 et a fait construire la maison en 1948. Au sommet du parc, une ancienne bastide avec un centre d’initiation à l’environnement, fermé ce samedi, œuvre habituellement à la protection du littoral. Une belle vue sur l’île Verte qui se découpe en contre-jour, et l’anse du Sec sous les flancs imposants du bec de l’Aigle. Le tour est bouclé. Un petit tour et puis voilà. Le tour est joué. On peut rentrer chez soi. On a mis de côté, le temps d’une marche matinale, le sud de l’Europe accablé par les flammes et une chaleur extrême, le sommet entre Donald Trump et Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine, la promotion d’un prêtre, condamné pour viol sur mineur par l’archevêque de Toulouse, le bilan des pluies diluviennes les plus meurtrières au Pakistan, le projet de développement d’une colonie juive stratégique à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie, territoire occupé par Israël de façon illégale depuis 1967, les bombardements sur la ville de Gaza. On les a mis de côté, non pour les oublier, mais pour parvenir à supporter, au quotidien, cette pression de l’actualité, « l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire » des journaux, que regrette Georges Perec, lui préférant « le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel ».
Martinique, Savane des pétrifications
* Après le démantèlement des murailles médiévales à la fin du XIXe siècle, Valenciennes, a donné à ses boulevards le nom des plus grands artistes qui y sont nés, en particulier le chroniqueur Jean Froissart, le peintre Jean Clouet, l’évêque Antoine de Haynin, le peintre Antoine Watteau, (1684-1721), les peintres Louis Cattiaux (1904-1953) et Florent Méreau (1892-1953), le peintre Olivier Le May (1734-1797), le peintre Jean-Baptiste Pater, le peintre et dessinateur Charles Eisen, le peintre et sculpteur Jean-Baptiste Carpeaux, le paysagiste et aquarelliste Henri Harpignies, ainsi que le peintre Arthur Edmond Guillez, qui a une rue à son nom. »
Col de Menée
Réveillé tôt le 16, j’ai pensé à Jacques Ellul (un podcast écouté la veille) évoquant l‘impossible – non comme limite mais comme espace. Magnifique. Parti de Grenoble, j’étais au Col de Menée dans le sud Vercors à 7h d’où j’ai suivi une ligne de crête en direction du nord-ouest. A 8h je notais – si Margaret avait été un peu curieuse de ce qu’elle disait elle aurait su – qu’en les niant – elle affirmait les alternatives. Je me suis arrêté souvent d’ombrage en ombrage, quand il y en avait, relisant le physicien Carlo Rovelli découvert dans la semaine : Et si le temps n’existait pas ? Il écrit par exemple : le temps n’est pas un contenant absolu dans lequel les objets évoluent, le temps est propre à chaque objet et dépend de son mouvement et puis un peu plus loin : le temps est un effet de notre ignorance des détails du monde. Je m’arrête, vue panoramique sur le Mt Aiguille qui se découpe sur un fond de brume, en me retournant j’aperçois la silhouette grise de nombreux résineux décharnés, morts du réchauffement ou de maladie. Le retour sous la chaleur écrasante de l’après midi est lent. Bien que me sois retourné assez souvent pour imprimer dans ma mémoire quelque chose du retour (il y a encore des itinéraires non balisés, heureusement). A un moment j’hésite assez longtemps, la pente accueillante devant moi est trompeuse, j’avance un peu, puis fais marche arrière. Je comprends qu’il faut continuer là où la ligne de crête s’estompe dans le vide. Pas de difficulté particulière, sinon que le relief chahuté trouble la perception du passage. La bonne direction est contre-intuitive. Retour au col à 17h. Rentré dans la marmite grenobloise, alors que j’étais parti dans l’idée de convertir mes notes en texte, mon corps me refuse un retour à l’ordinateur. Je l’écoute. Le temps n’existe pas.
(textes et images par Pierre Ménard, DeYi Studio, Christine Lapostolle, Éric Arlix, Élisabeth Sierra, François Deck)
L’année sauvage est un livre qui se déroule pendant un an. Chaque jour, 1.300 signes, pas un de plus, pas un de moins. Extrait inédit (3/3).
10 novembre
Hey, ma belle, ce soir je danse au bal, je vogue, je m’élance. Nous sommes les plus fantastiques de New York. Nos rides ne se voient pas. Nos jambes sont célestes. Les mannequins blanches n’ont qu’à bien se tenir. Les divas noires, c’est nous ! Tu connais le voguing ? Les poses de haute couture à la Fred Astaire, les rythmes cadencés, les trans afros, c’est nous. On se surmédiatise le temps d’une nuit. La vraie mode, c’est encore nous. Adios l’humiliation des blancs becs de l’Amérique moyenne. Nos gestes linéaires et rigides, nos mouvements à angle droit. Nous sommes toutes au bal. Paris Is Burning. Je prends la pose, je me farde, je ne fais plus mon âge. Les gosses de Harlem sont sur le trottoir, à treize, quinze ans, le corps qui chaloupe devant les maisons de la nuit. Nous sommes flamboyantes, nous sommes rivales ! L’argent, oui ; la gloire, aussi. Nous ne sommes pas des hommes ordinaires, ces clébards. L’underground queen, c’est nous avant le raz-de-marée queer. Willi Ninja est notre maîtresse, notre mother de Christopher Street. Hey, toi, la paumée, la revêche, la toxico, la sorcière des rues, la paria intégrale, viens avec nous, tu seras la Reine et brilleras de Mille Feux, ma diva, mon sucre d’orge, ma vampire. La nuit féérique des pédés-stars te tend les bras.
Je m’observe dans le miroir de la salle de bains, ma combinaison bleue, ma casquette bleue, mes gants de travail bleus et oranges. Je prends cinq sacs poubelle de 50 litres, je quitte mon appartement pour ma fiction performance du jour. Le ferrailleur qui se trouve à 754 mètres de chez moi achète 1 euro le kilogramme d’aluminium. Une canette fait entre 5 et 10 gr, j’ai compté 7 gr pour me donner une idée du nombre de canettes à collecter pour faire un kilogramme = 142 canettes.
Je sors de mon immeuble, une poubelle juste en face, trop facile, quatre premières canettes collectées. Pan 25-28 grammes. 50 mètres deuxième poubelle, une canette en surface, deux autres au fond de la poubelle, je tente de les atteindre sans frôler une barquette dégoulinant de graisse. + 3. Dans la caniveau, à l’arrêt du bus, sur les bancs des 7 gr m’attendent, il y en a partout. À la troisième poubelle c’est l’euphorie de la chasse au trésor, je pousse des grands Je t’ai trouvé à chaque canette collectée en les tenant à bout de bras comme un trophée, je me fais remarquer, c’est le but aussi. J’arrive près de la gare RER, bon coin, poubelles nombreuses, canettes en surnombre, j’en récolte aussi directement offertes généreusement par des citoyen.ne.s pressés mais attentifs. Je pourrais broyer d’une main chaque canette pour gagner en espace dans le sac poubelle mais ce geste me rappelle trop certains hommes terminant une bière. Le premier sac est plein, je n’ai pas compté mais disons environs 50 canettes. 1/3 c’est pas mal en 45 minutes. Finalement je vide le sac au sol, je trie les canettes par couleur, les dispose, moins précisément que dans une installation de Tony Cragg. Photo, 58 canettes. Je remballe, je planque le sac de canettes dans un recoin du garage à vélos de la gare. Je quitte la gare RER, je pars vers la Mairie, les poubelles sont nombreuses dans le centre ville et ses rues commerçantes, le chaland aime déguster sa boisson préférée en pratiquant le lèche-vitrine. Deuxième sac remplie en 36 minutes, 62 canettes. Je repars vers la gare, récupère mon premier sac et récolte en zig-zag sur le chemin la trentaine de canettes manquantes. J’en prend une trentaine de plus pour être archi sûre d’atteindre un kilogramme et réussir ma performance fiction du jour.
J’ai mes trois sacs à bout de bras, ce n’est pas lourd mais encombrant. Je vois plusieurs camionnettes crachant des nuages noirs sortir de la Nationale pour se rendre chez le ferrailleur, je suis la seule à pied, il est vrai que je n’ai qu’un euro et quelques de marchandises à revendre. Au comptoir d’accueil immédiatement l’employé rigole, pas le temps de dire quoi que ce soit, lui et des clients se demandent ce que je fais là. Il ne me dit pas bonjour mais OK pose ça dans le bac. Je dis bonjour, je m’exécute, 1,1 kilo. Tout juste, sourire démesuré de ma part, il dit j’ai pas le temps de remplir un quelconque papier, tiens voilà 1,10 euros ne revient pas demain pitiéou alors avec 100 kilos. Je ne reviendrais pas demain.
J’ai 1,10 euro en poche, je suis fière, je rentre chez moi, j’appuie sur la touche Record de mon caméscope mais ce n’est pas facile avec mes gants de travail que j’ai gardé en mains. Je pose sur ma table de travail la canette que j’ai laissé dans ma poche une bonne partie de la journée, un Orangina, je dispose à côté mon trésor du jour, deux pièces, 1 euro et 10 centimes. Derrière la caméra je zoome hyper rapidement vers la canette, un zoom d’amatrice très brusque, très déterminé, puis je reviens tout aussi rapidement vers le plan large pour quelques secondes avant de tourner vers la droite de 30° puis de zoomer vers les deux pièces. Fin. Nouvelle cassette mini DV, durée 1 minute 42 secondes pour cette action performance fiction de collectage d’environ 150 canettes qui une fois recyclées correctement deviendront probablement un des objets que je déteste le plus, une trottinette.
Bilans Économique : 3 heures de travail = 1,10 euro. Citoyen : environ 153 merdes correctement recyclées. Local : probablement qu’une des personnes croisée dans la journée ne jettera plus de l’aluminium n’importe où, je suis trop naïve je sais bien. Prédictif : je pourrais faire cela une fois par mois. Santé : quatorze kilomètres de marche c’est bon à prendre. Idée : une prochaine performance fiction sur les trottinettes. Artistique : je rigole bien.
J’ai 30 ans un mardi une pluie véhémente J’ai appris à retenir mes émotions en public en famille devant mon hamster surtout face aux clients J’ai rencontré ce soir au restaurant des individus complètement à l’abandon mais souriants comiques mêmes un rôle qu’il se donne en commandant un bouteille de Chablis désinvoltes staccato J’ai appris à m’arc-bouter au sol à soutenir leurs regards en notant la commande leur monde gustatif leur miettes face au chaos J’ai ce corps parfaitement tenu, droit aux formes dissimulées que des clients imaginent, détaillent, hument je les sens en déposant les assiettes avec une précision millimétrique en faisant étinceler le Chablis dans leurs verres en engrangeant les Merci mademoiselle J’ai des tocs avec les chiffres servirai-je 28 ou 36 bulots-mayo 16 ou 17 soles au four 22 ou 28 profiteroles à 17 ou 28 couples illégitimes et les 94,50 euros de pourboires moyen par jour seront-ils pulvérisés J’ai des listes de maladies qui défilent devant les yeux en les plaçant à table en accueillant leurs premières vibrations vocales en percevant leurs gestes de jocrisse en observant l’aspect et les teintes de leur peau tout un monde J’ai la fâcheuse habitude de m’adresser à eux sans qu’ils m’entendent sans même bouger les lèvres je délivre mes diagnostics rarement des rhumes ou des angines plus souvent pervers narcissique, maniaco-dépressif, foie aux abois, alcoolique, victime J’ai …..
L’année sauvage est un livre qui se déroule pendant un an. Chaque jour, 1.300 signes, pas un de plus, pas un de moins. Extrait inédit (2/3).
28 octobre
À la Hasenheide, un clochard était allongé dans l’herbe tout à l’heure. En train de lire, le corps recouvert d’un duvet brun, il était là, calme. Plongé dans son volume, tournant les pages. Je me demandais ce que signifiait être sans abri dans la Hasenheide, cette forêt qui ressemble à un parc, ce parc qui a la dimension d’une forêt. La température n’était pas froide pour octobre, c’était bizarre, le réchauffement climatique menait calmement sa ronde infernale. Un homme un livre à la main dans un duvet à Berlin, une ville qui n’a presque pas de fin, pas de centre, un périmètre qui ne cesse de s’agrandir à mesure qu’on l’arpente. Je réfléchissais à ce que peut un corps, à son incapacité, à l’immobilité subite. Autour de l’homme allongé il y avait une accélération perpétuelle, des joggeurs frénétiques, des vélos lancés à toute allure, des fourgons qui fonçaient sur Hermannstraße. Mais pas de lecteurs. Aucun répit. Sur les hauteurs du parc, deux Arabes sur un banc fumaient un joint en écoutant du raï. Des gamins jouaient au foot un peu plus bas. Je n’avais rien à contester, la vie était imparable. Je marchais et je pensais à l’homme au duvet, à ses yeux sur la page. Sa détermination. Est-ce qu’il avait une idée en tête ? S’imaginait-il protégé par les arbres de Neukölln ?