La mort de l’artiste Tu me dis : — Ce soir il y a le vernissage de l’exposition de François B..
François était un ami proche de ton père et il est mort il n’y a pas longtemps.
Pour me rendre à l’évènement ce soir-là, je traverse à vélo une longue allée dans la châtaigneraie. Je sens les craquements du bris d’écorces sous mes roues et décide de m’arrêter pour ramasser quelques châtaignes tombées au milieu du chemin.
En arrivant, le sac à dos lourd de ces fruits à coques, je dois passer un portique pour te retrouver à l’intérieur. Comme toujours dans ces cas là, j’ai la démarche d’un coupable, comme si la faute était inscrite sur mon front, comme si mon sac s’était transformé en un arsenal louche, que les bogues étaient des munitions fabriquées dans le maquis par des guérilleros en treillis. Mais finalement, je passe et ça me fait l’effet d’une petite victoire. Je souris au gardien en costume, qui ne me le rend qu’à moitié.
Je te retrouve au milieu de l’exposition. Je te dis que je trouve les œuvres très belles. Il y a de grands dessins sous verre, des objets étranges et magiques, d’autres dessins, plus petits, au pastel et au graphite.
On se promène dans les grandes salles, on parle aux gens. Tu me fais découvrir ces lieux que tu connais, le jardin immense qui s’étend au loin, derrière la grande demeure du XVIIe siècle, laquelle, malgré son ancienneté, reste vivante et chaleureuse. Tu m’expliques que c’est une maison de retraite pour artistes. Dans une des salles en enfilade, des pensionnaires écoutent un groupe de jazz pendant que d’autres se reposent sur des fauteuils, dans l’espace d’exposition, qui est aussi leur salon. L’artiste dont nous honorons ce soir la mémoire a vécu ici ses derniers moments.
Je te perds de vue et continue seul ma flânerie. Un majestueux escalier mène au jardin. Un barnum y a été installé, où l’on sert quelques fruits et des boissons. Je m’y arrête et me sers une grande rasade de jus d’orange, en picorant quelques quartiers de pommes et un mélange de noix que je recueille dans le creux de ma main. Je me dis qu’elles ont l’air bien inoffensif, décortiquées en méli-mélo dans leurs coupelles de porcelaine.
Devant cette partie du jardin se trouve une autre exposition. Contrairement à celle du premier étage, celle-ci est désertée. Dans les grandes salles vides, les œuvres attendent des visiteurs absents, qui papotent en grignotant autour du grand buffet. L’absurdité de la situation n’étonne personne, tant elle fait partie des habitus des sociétaires des vernissages. Je les imagine remplissant eux aussi leurs poches, pochettes et autres sacs à mains de fruits glanés sur la nappe et sortant par le portique avec l’air honteux du criminel en pleine fuite. C’est de bonne guerre.
Tu me sors enfin de mes rêveries en m’apportant un énième verre de jus de fruit. Avec ton père, nous trinquons à la santé du défunt. Nous l’écoutons évoquer, ému et nostalgique, quelques bons souvenirs de François. Je regrette de les quitter précipitamment, mais je dois retrouver notre fille, qui m’attend à la maison pour le dîner.
Le lendemain tu me racontes la fin de la soirée. Vous étiez avec l’assistante de la directrice et la fille de François. Quand celle-ci lui a demandé si la directrice pourrait venir prononcer quelques mots pour son père, elle a répondu : — Elle est en bas au cocktail. Elle n’aura pas le temps de monter.
François et Alain en guise d’hommage
Je n’ai pas vraiment connu François.
Mais puisque la parole a fait défaut et qu’il faut bien réparer ça, je me lance. La première pensée qui me vient est alors pour toutes les orphelines, les œuvres et les personnes. C’est douloureux d’être l’aînée endeuillée de toutes ses sœurs et l’on peut comprendre l’offense et la faute commise ce soir-là, à savoir que l’institution s’est plu à mondaniser avec les vivants plutôt que de côtoyer les morts, les veuves et les orphelines. Ce n’est pas qu’elles l’attendaient véritablement mais, seulement, la présence, en bas, de l’institution, en une contre-fête rivale de celle qui avait lieu à l’étage, avait un peu cassé l’ambiance. Disons simplement que le silence avait été tapageur.
Alain B. est parti lui aussi il y a peu. On a été nombreux à l’écouter sur les bancs de l’amphithéâtre de l’école des Beaux-arts de Paris autour de l’an 2000 et à lui devoir quelque chose. Pour ma part, la découverte de Tarkovski et de ce que lui avait dit son père : « Andreï, ce ne sont pas des films que tu fais ». Arseni, le père, avait raison, tout comme Alain. Ce ne sont jamais des films, mais des poèmes, des enfants, des amis, des fantômes. À quelle fête était l’institution le jour de la mort d’Alain ? Pas celle où se trouvaient Paul Klee, JLG, Andreï, Michelangelo, Johan Sebastian et quelques cabris des Cyclades.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art. Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées. https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
Où je confirmerais qu’un site historique fermé apporte bien plus qu’il n’y paraît.
Une forteresse de montagne datant du XVe siècle, un écrin médiéval, des paysages à couper le souffle. Heureusement le château est fermé, ouverture début juillet, quasiment seule sur le site je fais le tour du donjon, l’impression de déambuler dans un décor de film en attente de l’équipe de tournage, un film d’heroic fantasy à la Game of Thrones probablement.
Je suis assise sous un arbre où une table et quatre chaises semblent avoir été disposé pour les visiteurs qui se seraient trompés de dates ou d’horaires. Une famille arrive en SUV. Eh oui c’est fermé. Le père prend quelques photos du donjon, la mère insiste pour que leurs deux enfants sortent de la voiture, prendre l’air, se dégourdir les jambes, profiter de la richesse architecturale du site. Les deux pré-ados ne semblent pas déçu d’éviter une visite par un guide trop sympathique, trop versé sur les anecdotes et une pluie de dates qui ne leur disent rien de précis. L’incarnation en princesse et chevalier sera retardée, leurs smartphones faciliteront l’attente. La mère m’adresse un signe de tête sans parole je leur adresse un coucou de la main gauche, la main droite tenant une touffe de pissenlits ramassé juste avant. Fin de l’échange, ils repartent, des châteaux il y en a partout dans la région, leur mission sera atteinte dans l’heure suivante.
J’étale sur la table les feuilles de pissenlits que je viens de ramasser, les classe par taille, les superpose puis les enroule en boule pour la salade du dîner. Je sors ensuite mon paquet de post-it vert fluo et mon feutre noir. Je veux laisser un petit mot aux prochains visiteurs du site. J’hésite plusieurs minutes avant d’écrire « Les châtelains sont partis au Super U à demain ». Je dispose le post-it sur le panneau d’information. Je vais me rassoir. J’attends trente minutes. Des jardiniers arrivent, deux dans un pick-up. Ils descendent du véhicule une tondeuse à gazon plus grosse qu’eux, il est temps de repartir au galop à travers champs, ma chevelure au vent, semant des fleurs sur mon divin passage ou plutôt, je mets mon barda sur mon dos et je repars à pied chevelure sale et emmêlée, une culotte en train de sécher au vent sur un bâton comme étendard, direction le nord.
Où j’observe aux jumelles des mouflons corses importés devenus auvergnats et revendiquant fièrement leur territoire.
J’attends jumelles rivées sur les yeux. Je ne bougerais pas sans les avoir vus. Importés de Corse et ré-introduits dans les années 1970 ils sont aujourd’hui environ quatre cents à s’adonner à l’alpinisme. De vrais pros. Rien, je patiente en vidant mon dernier sachet de fruits secs, l’immensité du paysage devant mes yeux me fait oublier la baisse de la note de la France par les agences de notation anglo-saxonnes. Je me console comme je peux en les attendant, toujours rien, je ne dois pas les mériter au bout de deux heures d’attente, je comprends le message en finissant la noisette orpheline au fond de mon sachet. Je la mâche lentement en observant les rochers et leur cinquante nuances de gris et les pelouses subalpines juste en dessous d’un vert à l’intensité fluo. C’est ma journée de marche où je marcherais le moins, attendre est aussi un plaisir. Je patiente en observant des rapaces, deux marmottes et surtout ce vert intense de pelouses que jamais les petits bourgeois d’aucun pays ne pourront reproduire devant leur pavillon. C’est satisfaisant, une couleur exclusive pour un lieu spécifique.
Fin d’après-midi je ne suis plus seule, des couples, des familles, des petits groupes prennent position, équipés en apéro en grignotage et en jumelles pour assister au spectacle. Trente minutes plus tard les mouflons sont là. Incroyable. Il y a-t-il un horaire de lâcher de mouflons ? Est-il imprimé dans un guide que les mouflons arrivent exactement à 17h45 ?
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 14 novembre 2018
Je suis daltonienne, ce qui est assez rare chez les femmes. Les hommes possèdent un chromosome X et un chromosome Y, le gène anormal transmis génétiquement ne peut donc pas être compensé. Le froid de ce matin s’insinue sous ma jupe trop légère, mes jambes frissonnent, je ne pensais pas rester si longtemps dehors, je suis sortie faire des courses. Je ne travaille pas le lundi. Je n’avais pas prévu cet appel. J’ai l’habitude d’utiliser beaucoup d’adverbes dans mes phrases. Quand j’étais enfant je n’aimais pas la corde à sauter. Je préférais jouer aux billes avec les garçons. Je voudrais disparaître, devenir invisible, prisonnière de cette conversation que je n’arrive pas à interrompre. Je décroche dès que j’entends le téléphone sonner sans même regarder qui m’appelle, ça me joue des tours sans arrêt. Ses mots à lui déferlent, ses reproches, ses insistances, il me dit que je ne comprends pas, et moi pendant ce temps je cherche mes mots, je voudrais dire que ce n’est pas le moment, que je ne peux pas parler ainsi dans la rue, que je n’ai pas la force d’expliquer encore. Ma voix tremble, les phrases se coincent dans ma gorge, sortent maladroites, trop lentement, la gêne m’envahit, l’impression que les passants devinent, à mon air accablé, ce qui est en train de m’arriver. J’aime conduire les fenêtres grandes ouvertes en écoutant la musique très fort pour lutter contre le bruit du vent et du moteur. Je voudrais fuir, raccrocher, mais je n’y parviens pas. Mes amies me soutiennent, mais je n’arrive pas à tout leur dire. Je reste immobile, la main crispée sur le téléphone, les yeux fixés sur le sol sale, ce trottoir que le soleil rasant rend encore plus laid, les papiers gras, qui renforcent ma gêne. Au cinéma, même quand un film me déplait, je n’arrive pas à sortir de la salle. Je répète que non, ce n’est pas possible, ce n’est pas si simple. Je n’arrive pas à comprendre le sens des dictons et proverbes les plus courants. À chaque fois, je comprends leur sens différemment des autres. Pierre quiroule n’amasse pas mousse, signifie par exemple qu’on ne s’enrichit pas en changeant trop souvent d’état, de métier, de lieu, mais je le comprends tout autrement parce que je n’accorde pas la même valeur à la mousse qui pour moi a un aspect négatif. Au tennis, je fais durer l’échange le plus longtemps pour fatiguer mon adversaire, mais quand il faut monter au filet, c’est plus difficile. J’ai les jambes coupées, le souffle court. Je voudrais être ailleurs, rejoindre la foule. Je suis à découvert, et tout mon corps répète en silence que je ne veux plus de ça, je voudrais que tout s’arrête.
Éditeurs de livres de poche — Folio, Point, — publiez Trust dès le printemps prochain. Ce livre est génial. Autrement dit : il y a du génie à chaque page, à commencer par le titre. Trust le nouveau livre de Pavel Hak, paraît (en librairie depuis le 29 octobre dernier et au format numérique depuis le 15 octobre dernier) un an et quelques jours après Autobiographie, également génial mais dans un registre sensiblement différent, aux mêmes éditions KC. L’édition de poche s’impose idéalement à ce livre qui peut se lire chapitre par chapitre entre deux ou trois stations de métro tout en jubilant.
Constitué de courts chapitres à l’écriture ciselée, les récits s’entremêlent. Il y est question de notre monde, sous des angles social, économique, financier, politique, de trafics, d’affaires, petites ou grandes, qui le façonnent mais surtout le déterminent. Regardons ou écoutons les informations, à la télévision ou à la radio, prêtons attention à un talk-show, projetons-nous en quelque situation d’une violence banale, banale à en désespérer. On pourrait se dire: « c’est du Pavel Hak, comme dans Trust ». Sauf que Trust est incomparablement mieux parce qu’il s’agit de littérature et nous invite à réfléchir.
En lisant Pavel Hak en général mais Trust en particulier, les auteurs de littérature défilent : Sade, Balzac, Dos Passos, Hašek. Dans la lignée de Warax (Seuil, Fiction et Cie, 2009), Trust traverse et transforme des clichés du monde tel qu’il est en autant de questions que le lectorat peut se poser: telle ou telle proposition, telle ou telle phrase est-elle une interrogation morale? Telle ou telle tournure de phrase est-elle ironique ou satirique ? Qui sait.
Le plus étonnant tient sans doute à ceci : il est possible d’apercevoir dans le texte une lueur d’espoir. L’accumulation de faits sordides, révoltants, traduit une saturation. La narration, à plusieurs reprises, est de même tonalité que celle qui ouvre par exemple Autobiographie. On ne peut pas se laisser imposer quoi que ce soit.
À propos, ce titre, « trust », d’où peut-il venir ? S’agit d’une référence ou d’un clin d’œil au groupe de hard rock français éponyme ? On peut en douter. Faut-il y entendre la confiance par exemple celle que l’on est supposé avoir en la monnaie, tant l’argent est omniprésent dans le livre ? Ou convient-il de recevoir ce « trust » au sens d’une organisation, d’un conglomérat anglo-saxon, d’un entité juridico-économique ? Pavel Hak nous laisse en décider.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Je suis au téléphone avec mon cousin. Nous nous téléphonons une fois par an. Pour un événement. Pour le nouvel an. Nous ne sommes plus jeunes. Il a quinze ans de plus que moi. Il est l’aîné de notre génération, je suis la dernière. Nous prenons des nouvelles. La littérature ne l’intéresse pas mais il lit mes livres. Il attache beaucoup d’importance à la famille, à ce que font les gens de sa famille. Lui-même a été un brillant homme d’affaires et il recherche toujours de nouveaux motifs de fierté familiale. Il n’a pas perdu son assurance de chef. Il me demande les dates de Vermeer. Il me dit, bien sûr tu as vu La jeune fille à la perle et lu le livre de Tracy Chevalier : un chef-d’œuvre. Je ne dis pas que j’ai reposé le livre au bout de vingt pages. Il me demande si je me souviens du Vermeer au mur du salon de nos oncle et tante de Paris. Il ne dit pas «la reproduction de Vermeer», il dit «le Vermeer». Non je ne me souviens pas d’un tableau de Vermeer dans cet appartement qui s’est pourtant inscrit en moi puissamment. Je pense que mon cousin exagère, qu’il veut toujours tout relier à la famille. Je me dis qu’il a inventé l’existence de ce tableau pour faire le malin. Il me dit une scène de repas. Il n’y a pas de scène de repas chez Vermeer. J’évoque La jeune fille endormie, La liseuse de Dresde à cause des coupes de fruits sur la table. Je dis c’était peut-être un autre peintre hollandais ? Il dit non, je suis certain que c’était Vermeer. Il se demande si le tableau était sur toile, il pense qu’il était plutôt sur bois. Il me demande s’il existe des Vermeer peints sur bois. On dirait qu’il ne fait pas la différence entre l’œuvre authentique et sa reproduction. Il veut savoir si La jeune fille à la perle était vraiment la servante du peintre. Je réponds qu’on sait peu de choses de Vermeer, on sait le nombre de ses enfants. Onze enfants ! Mon cousin n’en revient pas. On parle de Delft dont il a admiré les canaux. J’évoque les tableaux cédés au boulanger à la mort du peintre pour payer la dette de pain. Nous continuons à bavarder, à évoquer des souvenirs. On dirait que cette évocation de Vermeer nous a rapprochés. Et tout d’un coup il dit ça y est, je me rappelle. Ce n’était pas une scène de repas, c’était un homme et une femme assis face à face à une table, un homme dans un habit rouge coiffé d’un grand chapeau qui lui faisait de l’ombre. Instantanément alors je revois Le soldat et la jeune fille souriant, la pièce, les meubles, le long buffet en bois clair au-dessus duquel était accroché le tableau ; il s’agissait d ‘une reproduction sur une espèce de toile avec un rembourrage dessous, quelque chose qui ne se fait plus, qu’on trouverait affreusement kitsch aujourd’hui. C’est incroyable, j’ai contemplé cette peinture plusieurs fois à la Frick collection de New York où elle se trouve aujourd’hui, je l’ai énormément regardée, aimée, j’ai lu, écrit à son sujet – je pense souvent à ce tableau. Et c’est seulement ce soir de décembre, parce que mon cousin dans son fauteuil à oreilles à l’autre bout de la France me soutient l’existence dans son souvenir de quelques chose qui m’a d’abord semblé être une erreur ou un mensonge, que réapparaît, soudain, très net, le tableau au mur de cet appartement que j’ai des centaines de fois cru reconstituer mentalement avant de m’endormir. J’avais oublié Le cavalier et la femme souriant tandis qu’ils s’inscrivaient dans ma mémoire par un autre chemin que je n’emprunte que ce soir, cinquante ans après. Ils étaient là, c’est tout. Je ne trouvais le tableau ni beau ni laid, il faisait simplement parti d’un décor où j’aimais être.
Le texte qui suit a été rédigé au cours de l’année scolaire 2010-2011 et devait figurer dans un numéro spécial de la précédente incarnation de TINA, Bestiaire, projet qui n’a pu voir le jour. Récemment, ayant appris par Christine Lapostolle que la souris venait, croyez-le ou pas, de garer son yacht (son paquebot) dans le port de Brest, l’envie m’a pris de lui offrir une seconde chance. Si TINA est de retour — with a vengeance —, le moins qu’on puisse dire est que Mickey, dans l’intervalle, a prospéré (au risque de développer, au fil des années, quelques symptômes morbides d’obésité capitalistique) : après Pixar et Marvel, la Walt Disney Company a fait l’acquisition en 2012 de Lucasfilm, mettant ainsi la main sur les franchises Star Wars et Indiana Jones, de même que sur l’incontournable fournisseur d’effets spéciaux Industrial Light & Magic ; elle a racheté, en 2019, l’ancienne 20th Century Fox, non sans avoir, entre temps, investi le marché asiatique via sa nouvelle filiale en Inde, ouvrant par ailleurs un parc d’attraction à Shanghai en 2016 ; en parallèle de cette stratégie d’expansion forcenée, ses différentes plateformes ont permis à la société d’entreprendre de verrouiller l’accès à des contenus qu’on avait fini par croire relever du domaine public, démontrant sa maîtrise des nouvelles règles du jeu tout en usant de son statut unique dans l’industrie du divertissement. « Tout doit changer pour que rien ne change » : Eurodisney, que je mentionnais en 2011, Nicolas y avait affiché sa Carla, est depuis devenu Disneyland Paris ; de mon côté, peu amateur de parcs à thèmes mais plus œcuménique qu’auparavant en matière de musique, j’avoue que je n’aurais aucun scrupule, le cas échéant, à accompagner ma fille, née précisément en 2011, à un concert de Miley Cyrus, autre transfuge du Club Mickey après Britney Spears — Britney dont je parlais abondamment dans mon texte et qui, à force d’infortunes (les « infortunes de la vertu » ?) est devenue quasi une icône du féminisme ; plus malaisant, des actrices mortes comme Carrie Fisher (la princesse Leïa) continuent de jouer dans des films, et ses collègues vivants sont de plus en plus difficiles à distinguer de personnages de dessin animé : sans doute la souris star dont j’ai voulu fait le portrait a-t-elle perdu là un certain avantage compétitif, c’est la rançon de l’innovation… Et demain ? Disney, passé dans les années 2010 de l’exaltation des valeurs familiales à celle de la diversité et de la sororité — qui est aussi une valeur familiale —, fera-t-il demain l’éloge du patriarcat et de la pureté raciale pour plaire à Donald Trump ? Est-il vrai que la firme, malgré son apparence de monopole, connaît des turbulences et s’inquiète du vieillissement relatif de son public ? Quinze ans après ma première tentative, Mickey se refuse toujours à tout commentaire…
Dans la forme de radoub. Photo Christine Lapostolle.
« La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »
Notes : 1 Barbey d’Aurevilly, à propos du célèbre dandy Beau Brummell. Ceci n’est pas sans faire écho au jugement du cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein sur l’art de Walt Disney : ‘an example of the art of absolute influence – absolute appeal for each and everyone.’ (Ronald Bergan, Sergei Eisenstein: A Life in Conflict, The Overlook Press/Peter Mayer Publishers, Inc.: Woodstock, New York, 1999, p. 198). Pas sûr, cependant, qu’une traduction française de la citation d’Eisenstein recourrait au terme « d’influence », lequel, en anglais peut prendre une connotation plus absolue, presque narcotique.
2 Oswald le Lapin Chanceux, créé, comme Mickey, par Walt Disney et le dessinateur Ub Iwerks, fut ravi à ses concepteurs par l’habileté procédurière de leur producteur Charles B. Mintz.
5 Cet aspect de « l’anarchiste devenu flic » est remarquablement analysé dans le chapitre inaugural d’un récent ouvrage de Pierre Pigot, L’Assassinat de Mickey Mouse, puf, collection Travaux pratiques, 2O11.
6 Les Tijuana Bibles étaient des publications pornos clandestines très prisées dans les années 30 à 50, qui trouvaient un aliment fantasmatique de choix dans le culte des stars d’Hollywood mais aussi des personnages de dessin-animé ou de BD. Dans le hors-série du magazine Beaux Arts sur le sujet Un siècle de BD américaine (août 2010) on trouve reproduite une planche mettant ainsi en scène la rivalité sexuelle supposée entre Mickey et Donald, à la défaveur du premier… Or dès la fin des années 30, la perte de popularité de la souris assagie au profit de son ex-sidekick le canard mal embouché constituait un fait commercial avéré ! Un tel détournement des personnages Disney a ainsi pu représenter moins une profanation qu’une autre facette de leur pouvoir de fascination.
7 Son lancement, à l’initiative du Français Paul Winkler, remonte à 1934.
9 Dans son « premier grand succès », Steamboat Willie, 1928, il transforme les bêtes non humanisées qui l’entourent en instruments de musique vivants ― l’occasion pour son créateur d’expérimenter pleinement les possibilités, alors encore neuves au cinéma, du son.
Légende première image : La tête de Mickey, pièce maîtresse du défunt Fusil d’Assaut de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Une femme dans un bus parle à une autre femme. Qui n’est pas là, elles sont au téléphone, cela se passe dans un bus, à Paris, en plein après-midi, un jour gris. Le bus pousse ses soupirs de bus, la femme qui est assise en face de moi dit qu’elle n’en peut plus, elle ne dort plus. Les dettes, l’appartement qui ne se vend pas. Elle parle aussi d’une nouvelle technique qu’elle a essayée, cela s’appelle la conversation intérieure. Elle rentre chez elle. Elle a du ménage à faire. Un nouvel agent immobilier doit passer. Quelqu’un à l’arrêt frappe de toutes ses forces contre la carrosserie du bus à cause d’une porte qui ne s’ouvre pas. Le chauffeur n’arrive pas à activer l’ouverture de cette porte. On attend. On peut voir dehors, sur un panneau Decaux, sur l’affiche de l’exposition Vermeer qui va se tenir bientôt, la sérénité parfaite de la Laitière. La femme au bout du fil parle maintenant des voix qu’on a en soi. On a plusieurs personnes en soi. Contradictoires. Certaines il faut les écouter, d’autres les faire taire. Comment les faire taire ? Son interlocutrice dont je perçois le ton enjoué, n’a pas l’air de savoir mais je ne comprends pas exactement ses paroles. Un voyage qu’elles devaient faire ensemble avant ou après Noël semble remis en question. Et la femme assise en face de moi dit, toi, de toutes façons, toi tu vas toujours bien, c’est ton tempérament, tu as de la chance. La conversation revient sur le voyage et je comprends que l’interlocutrice invisible dit qu’elle ne pourra pas partir, elle a rencontré quelqu’un. Pas par une application. Dans un bar, comme cela n’arrive plus souvent. Il l’a invitée à prendre un verre. Ils sont restés en relation depuis et maintenant ils veulent se revoir. Le visage de la femme qui est en face de moi dans le bus s’est crispé tandis qu’elle regarde défiler Paris, on vient de traverser la Seine. On croise à nouveau la Laitière de Vermeer. Je me demande si ma voisine est saisie comme moi par la plénitude que dégage ce personnage exagérément agrandi, je me demande quelle influence peut avoir sur nos humeurs de passants cette affiche au cadrage recentré sur le personnage d’un des tableaux les plus célèbres du peintre, portrait d’une femme d’une autre époque, concentrée, paisible, qui regarde tranquillement le filet du lait qu’elle verse d’un récipient à l’autre. La conversation se termine un peu sèchement. Ma voisine pousse un soupir en rangeant son portable, ses yeux se posent sur la version géante de l’affiche puis sur moi.
Nous sommes sur la passerelle au dessus du second magasin « Beer Lady » à Shanghai. Le premier se trouve à 500 m. d’ici sur la rue Fahuazen, et le troisième dans un autre quartier, près de la station de métro Xinzha Road. Nous allons vous raconter ici l’histoire de Zhang Yindi. Voici donc une petite fable sur la sérendipité, qui est l’art de trouver ce que l’on ne cherchait pas.
Il était une fois une bonne dame shanghaïenne endormie derrière son photocopieur au fond de sa petite épicerie de Fahuazhen Lu. Nous nous souvenons l’avoir réveillée plusieurs fois, toujours souriante et joviale, pour photocopier le passeport d’un ami artiste invité. Il fallait parfois attendre que le photocopieur se réveille aussi, et chauffe un peu avant de s’activer.
À l’époque nous accueillions des artistes pour l’école offshore et nous les logions dans un petit studio à Xingguo Lu. A chaque fois qu’un artiste arrivait à Shanghai il fallait passer l’enregistrer au commissariat, et le commissariat de police du quartier est situé à Fahuazhen Lu. Généralement les étrangers qui se présentent au guichet d’enregistrement n’ont pas pensé à prendre des photocopies de leur passeport, et l’agent de police à l’accueil leur indique une petite boutique face au commissariat pour aller faire une copie. C’était la petite épicerie de Madame Zhang Yindi.
Madame Zhang Yindi avait ouvert depuis longtemps une petite épicerie qui devait faire environ 12m2. Très vite elle avait posé sur son comptoir une photocopieuse afin de rendre service aux étrangers venu s’enregistrer au commissariat voisin. Il n’était pas rare que ces clients de passage achètent une boisson, et assez souvent une bière.
Un jour en attendant que la photocopieuse se ranime nous avons remarqué qu’il y avait un bon choix de bières différentes, au milieu du fouillis des milles produits d’une épicerie de quartier. Quelques mois plus tard le choix avait encore augmenté et nous remarquions qu’une petite table ronde et trois tabourets en bois vernis dans un style pseudo rustique avaient remplacé un rayonnage de produits ménagers. Une autre fois nous constations que la variété des bières disponibles devenait vraiment très étonnante.
Les visiteurs étrangers qui remarquaient comme nous ce choix inhabituel de bière ne connaissaient pas le nom de madame Zhang Yindi, ou ne pouvaient pas le mémoriser. Quelqu’un la surnomma Beer Lady, et cela amusa Zhang Yindi qui par ailleurs aimait bien la bière et avait évidemment remarqué que ses bières lui attiraient des amis et des clients. C’est ainsi que madame Zhang Yindi devint Beer Lady.
Quand madame Zhang Yindi décida d’ajouter deux tables pseudo-bavaroises au milieu de l’épicerie elle se trouva un peu à l’étroit dans sa boutique minuscule. A l’époque elle avait déjà abandonné le commerce de l’épicerie pour ne plus vendre que des bières, mais il devenait évident que l’espace ne lui permettrait pas d’aller au delà des 200 marques de bières qu’elle proposait.
C’est alors que madame Zhang Yindi pu saisir l’opportunité de louer un grand local juste à côté de sa boutique de Fahuazhen Lu afin d’ouvrir un véritable supermarché dédié à la bière. Tout naturellement elle choisi d’utiliser son surnom de Beer Lady comme enseigne du nouveau magasin. De 200 types de bières elle pu ainsi passer rapidement à 1 570 bières différentes.
L’originalité non préméditée du concept de Lady Beer fut de proposer un très grand choix de bières ailleurs que dans un bar. Elle est la première à Shanghai à avoir commencé à vendre en magasin des bières artisanales provenant de plus de 40 pays différents. La combinaison de rayonnages en self-service et de tables où s’installer pour boire et bavarder entre amis semble évidente et banale mais c’est en réalité une sorte d’innovation. L’ambiance clinique d’un supermarché avec sol carrelé, néons industriels et armoires réfrigérées aux portes vitrées n’a rien à voir avec l’ambiance sombre et feutrées des tavernes et autres pubs ordinaires. Les prix sont beaucoup plus abordables que dans un bar. Cela fit l’originalité et sans doute le succès de Beer Lady.
Les problèmes de voisinage causés par le bruit des clients bavardant ou chahutant sur le trottoir transformé en terrasse avec quelques tables et chaises ont obligé madame Zhang à chercher un autre local qui puisse rester ouvert le soir, et c’est celui devant lequel nous sommes, près d’un métro aérien et d’une autoroute dont le vacarme couvre les éclats de voix et les rires des buveurs. Emportée dans son élan par le succès, Beer Lady a ensuite ouvert encore trois autres points de vente à Shanghai, de plus en plus grands.
Toute fable a une morale, mais il n’est pas question pour nous de faire l’apologie du capitalisme. Nous ne chantons pas les louanges du succès commercial de Beer Lady, même si nous ne renions pas un certain éloge de la libre entreprise. Nous ne rêvons pas de voir bientôt autant de Beer Lady que de Starbuck… Ce n’est pas l’obsession du profit qui a guidé Madame Zhang Yindi. Elle a fait ce qu’elle souhaitait faire. Elle a suivi ses intuitions mais surtout son plaisir. Elle aimait simplement la bière et buvait volontiers. Elle était heureuse de partager son plaisir et de se faire des amis avec les défis de buveurs dont elle sortait toujours vainqueur. Madame Zhang Yindi a l’habitude de dire qu’elle aime la bière plus que sa vie, et que la bière contient tout ce qu’elle veut dire et tout ce qu’elle ne peut pas dire.
S’il y a une morale c’est celle de l’opportunisme comme intelligence de la situation.
Texte lu à deux voix, en chinois et en français, avec un petit haut-parleur de guide touristique, le 26 mai 2018, à Shanghai sur la passerelle piétonne au dessus de l’avenue Yan’an, sous l’autoroute et la voie aérienne des lignes 3 et 4 du métro, à l’invitation de Gabrielle d’Alessandro dans le cadre de l’après-midi « Le pont que je prends tous les matins », avec Killian Cahier, Yasmine El Amri, Lang Gancao, Angeline Girard, Pauline Lecerf, Léopold Prudon, Alisson Schmitt.
vue du 5ème Beer Lady à Songjiang, dans la banlieue de Shanghai.
Aujourd’hui, après la crise du Covid et le confinement de Shanghai les trois magasins Beer Lady que nous connaissions sont fermés. Il semble que deux autres sont encore ouverts, celui de Suzhou Creek et celui de Songjiang.