Portable Sculpture, 2024-2025 (extrait), par François Trézin La camionnette JinLong est stationnée. Une grande boite noire en tissu est déployée. Un fond en patchwork d’emballages argentés est installé et des flashs sont mis en place. Les sculptures sont à disposition sur une table devant le studio itinérant. Les gens approchent, choisissent des objets. La prise de vue commence. On joue le jeu et on repart avec un tirage papier de son portrait.
Mon travail artistique explore la fluidité et la continuité entre humains et non-humains. C’est un sujet essentiel de notre époque, qui se situe au cœur de toutes les « -sations » qui façonnent le monde tel qu’il est aujourd’hui : modernisation, industrialisation, mondialisation et colonisation.
Quand je dis non-humains, j’entends toutes les existences de ce monde, vivantes ou non, en contact avec les humains ou non : animaux, plantes, microbes, roches, rivières, étoiles, galaxies, lumière, poussière. Quand je parle de fluidité et de continuité, il s’agit de la manière dont nous nous identifions et dont nous nous plaçons : faisons-nous partie de la nature ou non ? Nous sentons-nous inclus, reliés, acceptés par l’environnement qui nous contient physiquement ? Sommes-nous parmi ou au-dessus ? Ressentons-nous une profondeur égale en nous-mêmes et dans l’arbre devant nous, ou dans le chat miteux du quartier qui vient de perdre son combat ? Ou encore dans un vieux fût de pétrole sur un port, dans le vent solaire qui effleure notre planète à son point d’approche ?
Il s’agit de respect et d’empathie, et en même temps, d’aller au-delà. Aujourd’hui la majorité des humains ont hérité d’une opposition entre Nature et Culture, issue du courant de pensée occidental né de la rencontre entre la philosophie grecque et la transcendance des monothéismes. Cette opposition engendre à son tour une hiérarchie et nourrit la tendance à considérer les non-humains comme des objets plutôt que comme des sujets. Si les humains pouvaient comprendre que nous sommes en réalité parmi et non au-dessus, la modernisation, l’industrialisation et la mondialisation ne conduiraient pas nécessairement à l’exploitation. Si certains humains avaient compris qu’ils étaient parmi et non au-dessus, la colonisation n’aurait jamais eu lieu.
Au-delà du respect et de l’empathie, je cherche une réconciliation, une expérience authentique du fait de vivre comme partie intégrante d’un tout. Un tout inséparable, harmonieux mais diversifié, qui te contient, me contient, nous contient, tout autant que les tulipes sur ma table et le filet de poisson dans ton réfrigérateur ; l’argile qui a formé la brique de ma maison et la sève de caoutchouc devenue pneu de ta voiture ; l’eau qui coule dans le ruisseau des hauteurs et les eaux usées du restaurant voisin ; les corps célestes qui nous offrent lumière et chaleur, rythme et poésie ; et le virus qui tue.
Toutes les existences de notre espace-temps forment un réseau de continuité qui scintille dans une dynamique constante. Nous sommes tous liés par une immense toile dont j’ignore le nombre de dimensions, où les frontières s’estompent, les éléments sont interdépendants et s’enchevêtrent.
Or, il ne s’agit pas seulement de la question des existences physiques, souvent envisagées par un regard utilitariste selon lequel le manque de respect envers l’environnement se retournerait tôt ou tard contre l’humain. Il s’agit d’une question d’état d’esprit, d’une manière de nous identifier au plus profond de nous-mêmes. Dans la philosophie taoïste, 天 (« Ciel ») symbolise l’existence collective de tout ce qui se trouve au-delà de soi, tandis que 人 (« Humain ») désigne l’ego individuel. La conscience humaine nous sépare du monde, et la création artistique est le chemin d’une possible réconciliation et réunion entre l’humain et le ciel (天人合一). Par la beauté nous vivons et par la poésie nous entrons dans une voie lactée de nuances où nous pouvons décortiquer notre présence humaine, voyager au loin et nous laisser émerveiller.
Si la création est l’ouverture de soi au monde à travers la révélation d’un point de vue singulier, il semble naturel que, dans mon travail, je dévoile des humains à double existence, qui vivent une continuité au-delà de leur être physique. Les humains peuvent être à la fois arbres, oiseaux, poissons, dragons, roches, bâtiments, eau qui coule, air glacé et tout ce qui se situe entre les deux. Et, en retour, ils peuvent devenir nous. Cela reflète ce qui se passe dans ma vie et dans ma manière de voir le monde : à travers de multiples temps, de multiples lieux, de multiples identités, de multiples espèces. Échange, mélange, transition, entre-les-lignes, hors-champ. Non pas omniprésent, mais ubiquitaire.
Simple Music 2022 Tirage de photo sur papier semi-brillant, installation sonore 80*30cm, bande de son 0’50” En collaboration avec Aya KITAOKA https://leechia.net/simplemusic
Hier matin j’étais couché dans mon lit dehors il pleuvait et il faisait froid j’avais décidé de me lever tard je lisais tranquillement à la lumière de ma lampe de chevet un roman policier de Richard Stark. C’est l’un de mes auteurs de romans noirs préférés.
Tout à coup un bruit violent sur ma tête un choc violent l’angle d’une planche de bois me heurte le crâne mon menton tout éraflé la lumière coupée. Je panique trois secondes dans le noir le temps de comprendre que c’est une étagère de la bibliothèque (fixée au-dessus de la tête du lit) qui vient de céder sous son poids et de me tomber dessus dans mon lit.
C’est l’étagère sur laquelle j’avais rangé récemment les livres de philosophie qui vient de céder. La philosophie m’est tombée sur la tête.
Les Mots et les Choses La Volonté de savoir Surveiller et punir L’Usage des plaisirs Le Souci de soi de Michel Foucault me sont tombés sur la tête (Foucault, c’est des gros livres, ça fait mal)
Chaosmose de Felix Guattari Le Bouc émissaire de René Girard La Tentation nihiliste de Roland Jaccard Quelque part dans l’inachevé de Vladimir Jankélevitch ils sont tombés sur ma tête !
Les fondements de la métaphysique des mœurs de Kant La Reprise de Kierkegaard Recherches pour une sémanalyse de Julia Kristeva La mort et le temps d’Emmanuel Lévinas sont tombés sur ma tête.
Il y a même La Barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy qui m’est tombée sur la tête !
Et c’est pas tout : De la Nature de Lucrèce, La Condition post-moderne de Jean-François Lyotard, Le Prince de Machiavel, c’est tombé sur ma tête
Pensées pour moi même de Marc-Aurèle, Le Marxisme soviétique de Marcuse, Travail salarié et capital de Marx, L’image peut-elle tuer ? de Mondzain, Les Essais de Montaigne, Je les ai reçus sur la tête.
Le Gai savoir de Nietzsche vlan ! sur ma tête !
Heureusement que tout le rayon philo n’est pas tombé, mais seulement de la lettre F à la lettre N, (je les range sur les étagères par ordre alphabétique). Sinon j’aurais reçu Agamben, Aristote, Barthes, Benjamin, Birnbaum, Deleuze, Descartes ! J’aurais pu être blessé gravement, j’aurais pu mourir, ou garder des séquelles au cerveau, causées par la chute de toute cette philosophie sur ma tête.
Et pourtant je ne les avais pas tous lus, ces livres, moi. Certains, oui, mais d’autres seulement quelques pages, un chapitre, des extraits, parfois même uniquement la 4e de couverture…
J’ai fini par comprendre qu’il y avait une leçon à tirer de tout cela : la philosophie, c’est important mais si on veut tenter de penser par soi-même sans déléguer aux autres sa pensée il faut conserver vis-à-vis d’elle un rapport de possible égalité. La philosophie il ne faut pas la placer trop haut et pas sur les étagères au-dessus de la tête de son lit.
Michel Dupuy travaille à partir de matériaux trouvés qu’il s’approprie. Il en fait des performances, des images de dessins, des peintures, des textes, des photos. @michel__dupuy
Après 16 mois d’existence, 199 articles, 1 numéro papier diffusé et 2 numéros en préparation, 6 événements, TINA fait un petit point, en treize définitions et quelques notes.
Art Une fonction adaptative de l’espèce humaine. Inventer des univers parallèles pour supporter la vraie vie et à terme la rendre obsolète.
Collectif Agrégat mouvant d’individus qui acceptent de mettre de côté un peu d’eux-mêmes pour gagner un horizon commun. Une redistribution des forces, des élans, ce qu’on ne pourrait pas porter seul.
Composite Loin du mythe de la création collective et consensuelle, une dynamique d’agrégation hétérogène et transitoire pour bousculer les routines individuelles sans brider les intuitions personnelles fragiles et indiscutables.
Contrebande Les espaces protégés, autrefois dédiés à l’art et aujourd’hui colonisés par le luxe, doivent être abandonnés à l’ennemi. L’art sera désormais exposé à l’épreuve du quotidien sans être déclaré.
Fediverse Toujours préférer les protocoles d’échanges communs, interopérables et peer to peer, aux plateformes et à leurs nouvelles enclosures. Echapper à la captation de nos données (entraînement des IA, profilage commercial et policier). Tenter de renoncer aux services gratuits des GAFAM (gmail, youtube, instagram, etc.) et se tourner vers les équivalents du libre.
Fiction Effraction du réel permettant de révéler ce qu’il contient de plus vrai. Des images, des voix, des points de vue pour créer des mondes, nos possibles, nos impasses, nos contradictions.
Ligne Tina comporte une revue en ligne qui reflète sa ligne faite de l’entrecroisement des lignes de conduite et des lignes écrites de celles et ceux qui y participent. «La ligne est un mouvement, un développement. Comment se fait-il que tant de lignes auxquelles nous sommes confrontées aujourd’hui nous semblent si statiques ? », écrit Tim Ingold dans son introduction à Une brève histoire des lignes.
Marche Nouveau réseau social non-numérique créé par la revue TINA mis en connexion une fois par mois pour un nombre d’individus soucieux de réinvestir le réel, de se ré-armer, d’appréhender le réel par les pieds.
Non Court-circuit volontaire. Refus comme énergie positive, pour fissurer l’ordre établi, ouvrir un passage. Interrompre le mouvement général, en dévier le cours, pour inventer d’autres possibles. Terrible parole que le NON ! Elle n’a ni endroit, ni envers… Rien ne peut la modérer, aucun art ne peut l’adoucir… Enrobez tant que vous voudrez un NON, il sera toujours amer, dorez-le autant que vous voulez, il sera toujours en fer… (Sermon du jésuite portugais António Vieira cité par Manoel de Oliveria dans son film « NON ou la vaine gloire de commander »)
Pertinence Critère d’auto-évaluation. Moins galvaudé que « l’impertinence » médiatique. Tout de même, ne pas dramatiser. Rester libre.
Politique Tout. Face à la déferlante anti-politique garder néanmoins son sang froid. Re-politiser sans recours excessif à un langage calibré pour cet usage. Éviter la sclérose. Inciter à la réflexion.
Revue Objet périodique, instable et versatile, où se mêlent images, textes, gestes et prises de position. Un laboratoire d’idées, de création, un lieu de friction où la pensée collective se matérialise.
Veille Attention quotidienne à la langue des winners et des winneuses, aux fanfaronnades des néolibéraux techno, aux petites vérités factuelles entre deux discours creux dans les organes de communication dominants, aux petites absurdités qui font la grande catastrophe. S’il faut parler d’ennemi, garder d’abord un œil sur son ennemi intérieur.
Notes :
Un visage pour TINA, non merci, sauve-qui-peut. Dans un grand moment de détresse de quelques secondes TINA a osé interroger Chat GPT.
Badge Forme vintage choisie par TINA pour des affichages personnels et nomades de prises de positions politiques ou de slogans à triple sens.
Les réseaux sociaux et TINA Comment gérer cela ? Mastodon est génial mais il n’y a pratiquement personne, sur Bluesky TINA est totalement invisible, Instagram (depuis 5 mois) est le canal le plus efficace mais éthiquement ce n’est pas tenable, TINA cherche une alternative.
79 auteur.e.s ont participé à TINA online et TINA papier avec des contributions inédites et non-rémunérées, un grand grand merci.
TINA remercie Johan Faerber pour son ITW de TINA dans Collateral et le débat au salon de la revue. Cécile Paris du PAN café qui avait accueilli le premier évènement TINA (#01). Jean Delaroche le debugger wordpress de TINA. Toutes les personnes qui sont venues aux évènements TINA. Les lecteurs et lectrices de la revue online et papier.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 5 décembre 2017
Je marche vite quand je suis pressée mais je ralentis toujours devant les chantiers, je pourrais rester des minutes entières à regarder une pelleteuse pivoter, creuser, rejeter la terre, à observer le ballet des ouvriers au travail, comme si leur mouvement répétitif m’apaisait, je n’ai jamais su expliquer pourquoi. Je travaille dans une petite société informatique, dans laquelle je suis secrétaire. Je collectionne les petits sachets de sucre qui accompagnent les cafés que je commande, je ne les ouvre jamais, je bois mon café sans sucre, je les accumule dans un tiroir sans raison valable. Je n’ai jamais aimé le goût de la banane, même enfant, même dans les gâteaux. Dans la boulangerie de l’autre côté du boulevard, je doute qu’il y ait encore des baguettes épi comme celles que je mangeais dans mon enfance. J’aime entendre mon prénom prononcé par des personnes que je viens de rencontrer ou que je connais à peine, ils vibrent entre leurs lèvres dans une étonnante tessiture qui me trouble. J’aime le bruit des glaçons dans le verre en carton du Mac Do, le son se transforme en fonction du volume qu’on est en train de boire. Manger en extérieur c’est une expérience courante dans mon pays d’origine, ici c’est plus compliqué, les gens vous regardent de travers comme si vous mangiez dehors parce que vous n’avez pas de chez vous. Je bois trop de café, certaines nuits je me réveille dans mon lit, avec l’énergie que j’ai en pleine journée, l’esprit vif, déterminée. Je fais trop vite confiance aux gens qui me sourient, j’ai tendance à tout leur passer. Je dors avec la fenêtre entrouverte même en plein hiver, j’ai besoin de sentir l’air circuler autour de moi pour pouvoir m’endormir. Je me récite parfois les capitales du monde dans l’ordre alphabétique pour calmer une angoisse qui monte. Je me trompe souvent mais ça n’a aucune importance. Je n’aime pas qu’on me demande de choisir un plat pour les autres au restaurant, pourquoi devrais-je décider à leur place ? J’ai la manie de passer ma main dans mes cheveux quand je réfléchis. Je déteste ma voix enregistrée, comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. Je garde dans une boîte les tickets d’entrée des musées que j’ai visités, je ne les regarde jamais mais je ne parviens pas à les jeter.
L’été, je supporte assez bien la chaleur, mais si je bois un verre d’eau trop fraîche, ma gorge se serre et je me mets à tousser. Je n’aime pas ne pas terminer mon assiette. La toponymie des villes me fascine. Je ne fume plus depuis la naissance de ma fille aînée. Je regarde défiler les nuages dans le ciel. Lorsque je me contemple dans le miroir, c’est le visage de mon père que j’y vois. Les femmes que je désire ne se ressemblent pas, je n’ai pas de type de femmes. Je ne mange que des glaces à l’eau, parfois des sorbets. Je ne me lave que tous les deux jours. Je ne supporte pas la margarine. J’ai le sens de la répartie. J’aime jouer avec les mots. Mes yeux ne sont pas formés de la même façon, le gauche est un peu plus gros que le droit. Dessiner des ronds ou des ellipses sur une feuille de papier me détend. Je collectionne les cartes à jouer trouvées par terre dans la rue. Je note tous mes rêves dans un carnet mais je ne le relis jamais. Quand j’entends le mot consigne, je ne pense pas comme ceux qui écrivent à l’écriture d’un texte à contrainte, mais aux bouteilles qu’on rapportait dans ma jeunesse pour leur recyclage. Je préfère les chiens aux chats même si je n’ai aucun animal domestique chez moi. J’allume souvent la télévision en fond sonore. Je n’ai jamais eu de relation sexuelle avec une prostituée, l’idée même me révolte. Je suis attirée de plus en plus par des femmes plus jeunes, sans parvenir à savoir ce qui m’attire en elles. Je ne peux pas aller à la mer sans m’y baigner, quelle que soit la saison et la température de l’eau. Je redoute l’arrivée de l’hiver. Je n’ai jamais fait grève. Je ne suis jamais allé en Turquie. Dans la rue, il m’arrive de parler seul à voix haute. Il m’arrive aussi de m’amuser à marcher les yeux fermés en essayant de tenir le plus longtemps possible. J’aime me lancer des défis. Au Japon, une légende raconte que les objets qui atteignent leur centième anniversaire peuvent prendre vie. On les appelle les tsukumogami. J’ai été objecteur de conscience, aujourd’hui plus personne ne sait ce que ça signifie. J’aime la bière et le vin blanc. J’ai peur de vieillir, mais mourir me semble inéluctable.
Je voudrais arrêter de travailler.
Je me coupe toujours les ongles des pieds trop courts, au point d’avoir parfois mal quand je marche. J’allume rarement des bougies mais j’aime sentir l’odeur de la fumée quand on les souffle. J’ai longtemps cru que j’étais doué pour le dessin avant de comprendre que j’avais surtout le sens de l’observation. Dès qu’il fait beau, je ne porte plus de chaussettes dans mes chaussures. Lorsqu’un problème de connexion survient dans mon immeuble, je me sens soudain démuni sans connexion. J’imagine aussitôt la ville plongée dans le noir sans électricité, dans l’impossibilité de communiquer, de s’envoyer des messages, de se téléphoner, d’échanger en ligne, de se connecter. Je pourrais prendre un livre, mais quelque chose m’en empêche tant que le problème n’est pas réglé à la maison. Il m’arrive d’aller dans un restaurant de mon quartier, parce que j’y suis le plus souvent le seul client et que la patronne m’accueille comme si la salle était comble. Pour elle, je continue d’y aller même si la cuisine de son mari n’est plus aussi bonne qu’avant. Ce n’est pas le soleil que j’aime, c’est la lumière du soleil, en été comme en automne, au printemps comme en hiver. Je ne porte jamais de montre, je préfère regarder l’heure sur mon téléphone. Je ne suis pas superstitieux mais je touche du bois assez souvent, c’est un réflexe hérité. Le regard insistant d’une femme peut me faire rougir. Je parle trop vite quand je suis nerveux. Je suis incapable de siffloter, ça sort toujours un peu de travers. Je m’endors mieux dans le train qu’à la maison, sans doute à cause du roulis des wagons. Je garde les sacs en papier des boutiques où je suis allé, je ne parviens pas à jeter les stylos qui ne fonctionnent presque plus. Je fredonne des chansons dont j’ai oublié depuis longtemps les paroles. Je commence chaque année un agenda que j’arrête d’utiliser au bout de trois semaines. Je me dis souvent que je vais changer, que je vais simplifier les choses, et je finis par recommencer exactement comme avant.
L’évènement #06 de la revue TINA intitulé MIL#M à eu lieu le samedi 29 novembre 2026 de 15h à 18h. Avec les interventions et lectures de Lee Chia, Antoine Dufeu, Julie Vayssière, Héloïse Aloncle, Pierre Ménard, DeYi Studio, Élisabeth Sierra, Frédéric Arnoux, Marie Glaize, Christine Lapostolle, Frédéric Moulin, Éric Arlix.
14h37 qui va venir avec ces conditions météo défavorables ?
interventions de 1 à 4 minutes, ici Marie Glaize
une photo à faire, un QR code à suivre, un signe à trouver
Le livre « Le versant animal » de Jean-Christophe Bailly, s’ouvre sur une séquence quasi cinématographique, celle de la rencontre sur une petite route de campagne, la nuit, avec un chevreuil : l’animal surgit, il fuit dans les phares du véhicule qui le suit sans le rattraper. C’est un moment de temps suspendu, une grâce, un accord parfait entre le suivi et le suiveur, puis la fin soudaine et prévisible, fluide et légère, où les lignes de vie des deux êtres divergent et se poursuivent chacune de son côté.
Cet été, sur la rocade de Rennes, à cinq heures du soir, au milieu d’un trafic chargé, poids lourds, camping-cars, voitures, je venais de Paris, j’étais fatigué, je roulais en respectant la limitation de vitesse. Soudain devant moi s’est dressé un chevreuil. La seconde d’avant il n’y avait rien, la seconde d’après il était là. Dans le bref instant précédant le choc, j’ai souhaité très fort que ce ne soit pas vrai. La forme de son corps, de son corps gracieux et délié, la couleur fauve de sa robe, rien ne collait avec les files de voitures, le bruit des moteurs, le déroulement des bas-côtés. Il n’aurait pas dû être là. Mais il y était et je l’ai percuté. Je l’ai vu partir dans mon rétroviseur, tournoyant horizontalement entre les voitures à travers les trois autres voies de la chaussée. Je me suis arrêté. Tout ce que j’avais envisagé dans le futur proche s’était évanoui brusquement. J’ai senti presque physiquement que je cédais à contre cœur, par secousses successives, à cette irruption du réel. Nos deux lignes de vie n’avaient pas divergé légèrement : le chevreuil était mort et moi je n’avais rien. J’ai continué à vivre et lui, qui était une « entrée dans le monde », avait cessé d’exister.
Le monochame cordonnier, Monochamus sutor, est un coléoptère de la famille des capricornes avec des antennes articulées très longues et fines. Ses élytres semblent faites de cuir grainé brun-noir et sont tachetées de petits points jaunes. C’est un très bel insecte, au dessin délicat et précis. Un jour à Saint-Paul de Vars, dans l’Ubaye, c’était l’été sous les platanes, j’en ai trouvé un sur le sol en regagnant ma voiture. Il avait été écrasé. Son abdomen laissait échapper une matière visqueuse comme si on avait pressé sur un tube et il était collé sur le bitume. Ses antennes vibraient encore et il agonisait lentement sous le soleil. Je l’ai achevé. En frottant sur le sol il m’a semblé le sentir crisser sous ma semelle. À la fin, il ne restait plus qu’une sorte de grumeau noirâtre, un mélange de poussière et de résidus organiques. Monochame cordonnier. Je le dis, même si ce n’est qu’un nom d’espèce, pour l’appeler par son nom.
Une amie m’a confié sa perplexité : elle possède une grande photographie d’Eric Poitevin, qui représente un chevreuil mort, grandeur nature, suspendu par une patte sur un fond incertain de taches et de brindilles. Elle tient beaucoup à cette œuvre. Mais voilà : elle déménage bientôt dans une grande maison qu’elle va partager avec plusieurs personnes. Elle craint que ces personnes ne soient pas ravies d’avoir sous les yeux en permanence cette photo. Comment faire ? Nous cherchons des solutions, c’est un jeu : une autre œuvre de la même taille exactement, accrochée par-dessus ? La construction de volets pour la dérober aux regards, avec ouverture réservée à certains jours, comme ces polyptiques médiévaux qu’on ouvrait pour les offrir à l’adoration des fidèles lors des fêtes de la Nativité ? Non, non, elle sait ce qu’elle va faire : elle va mettre un rideau vert devant pour la dissimuler, tout comme son premier propriétaire l’avait fait pour cacher « l’Origine du monde » de Gustave Courbet.
Michel Dupuy travaille à partir de matériaux trouvés qu’il s’approprie. Il en fait des performances, des images de dessins, des peintures, des textes, des photos. @michel__dupuy
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes ///2007
Crime designer, Dario Argento et le cinéma, Bernard Joisten, publié aux éditions è®e en 2007.
Bande-annonce Les protocoles cinématographiques définissent des modèles introduits par les producteurs et les tendances. Le monde du spectacle favorise la mise en place de codes qui s’établissent par à-coups. Les cahiers des charges déterminent les orientations. Le succès ou l’échec fabrique le paysage culturel. Argento à plongé dans ces valeurs élastiques. Il les a presque dominées, le succès est venu. On comprendra pourquoi en s’immergeant dans la matière de ses films et de leur design nourri par la beauté des années 1970, même s’ils en étaient l’anticorps subtil et carnassier. Car chez lui, la communication ne passe pas, et le charnel est mort, ce qui ne veut pas dire que l’érotisme en soit absent. Argento nous parle d’une planète où l’affect est noyé dans l’absurde plaisir de tuer. Le protocole du désir est donc situé sur la pente mortelle d’une dépression qui transforme l’échange en un jeu de domination dramatique. Le sadique erre et se développe au gré de circonstances assez obscures, puis il passe à l’acte, et nous venons voir à la fois ces actes brutaux et les espaces latents qui stagnent entre eux. Les deux moments ont leur charme propre, leur élégance, leur registre. Les films sont donc bipolaires, tic-tac, mouvement d’horlogerie où la mort calcule toujours ses rendez-vous, ne tombe jamais par hasard. Le pouvoir est un monstre caché qui surgit à travers des gestes stylés, agrandis, sublimés par le désir obscène de montrer les interdits suprêmes, de les faire vivre, palpiter à travers une imagerie codée, série B, publicitaire, lumineuse et parfois flamboyante, mais jamais gratuite, jamais « artistique ».
On a dit qu’Argento venait de Bava : une erreur de plus. Ce n’est pas parce que ma mère m’a fait que je lui ressemble. Je me fous des histoires de famille, et Argento, ce n’est pas une histoire de famille, mais une histoire contre la famille, contre ce qui vous colle par nature, par hérédité, dans l’évidence. La famille est le logo de la relation. En jetant ce logo aux orties, Argento fabrique de la solitude et, dans la foulée, se fabrique une solitude de cinéaste suspect, tout en cuir, qui joue de la caméra avec des gants de criminel endurci. Il a dès le départ tué Bava, parce que c’était son père. Il suffit de voir quelques plans d’un Bava pour comprendre que les manuels d’histoire se trompent. Ils enrobent les individus avec la nonchalance d’un représentant de la classe moyenne qui pousse un landau dans le métro en vous écrasant les pieds. Argento refuse tous ces landaus, toutes ces farces qui pendent aux fenêtres de la littérature comme des draps mal lavés. Et même s’il dira lui-même tout son respect pour Bava, c’est à nous de détecter combien c’est différent, pas du même registre, à l’écart des signes. Argento c’est l’anti-famille cinématographique. Même Leone est loin, autre cosmos, autre registre. Leone fabrique de la violence, dans un sens esthétique d’abstraction, proche d’Antonioni… Jamais pour nous introduire dans son monde, mais pour nous en écarter. Pour que l’ennui soit tellement palpable qu’il devienne chair, désir, sensualité. Leone, c’est la cage de chasteté du cinéma. Le jouir y est toujours refoulé, prescrit pour plus tard, accidenté dans les errances d’une immobilité minérale. Alors qu’Argento produit de la violence en virtuose de la manipulation de l’attention, en attracteur de forces psychiques. Il ne tombe jamais dans le piège du beau, à l’inverse de son confrère spécialisé dans la décadence du western.
Argento, sûrement, est un styliste des apparences, qui avance dans le sens de la séduction publicitaire. Moins pour des envies d’argent qu’à des fins immorales, pour rendre beau le drame et ses connivences avec le crime. Pour rendre séduisante la nonchalance du cynique né pour buter. Dans le film d’horreur il y a ce plaisir du vice, après tout essentiel. Tout l’art consiste à ne pas l’éviter, à le rendre superbe, fou, capital, et presque justifié. Si l’on sent le besoin de regarder, c’est qu’on est scotché au trouble de la pulsion, à ses vertiges, et qu’Argento en a trouvé la forme exacte. L’adéquation de la pulsion et de la situation filmée détermine notre satisfaction. On ne rentre pas dans Ténèbres ou Phenomena comme dans un manège, train fantôme ou autre attraction sensationnelle, mais comme dans une situation criminelle exagérée, qui vient se frotter à notre propre capacité de faire le mal, qui s’installe dans notre propre jardin de meurtre et de saccage. Jeter à la poubelle ce qui nous relie à la raison du social, du communicationnel, de l’amical et du désir même : cette envie glace et séduit dans le même mouvement, et Argento nous l’apporte sur un plateau.
Sur le tournage de Mothers of tears, photographie d’Alexandre Gaita, 2006, à l’arrière plan Bernard Joisten.
Invisible cities (extrait, Guangzhou 2025), par Tanguy Beurdeley Invisible cities, fait référence au roman de Italo Calvino (1972), qui explore l’imaginaire à travers la description de villes non-existantes. Le titre m’est apparu en 2017 à Shanghai , imprimé sur le t-shirt d’un passant que j’avais photographié. C’est depuis devenu un leitmotiv de mes explorations urbaines, en Chine ou ailleurs.