Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Soirée de mai, quelques pêcheurs au bord de la rivière, nous marchons avant que la nuit tombe, l’odeur des fleurs d’ajoncs, de sureau, les oiseaux rentrent, au loin tu me montres, sur l’autre rive, un nid de grues que je ne vois pas, je suis myope, on les entend. Elles font un énorme boucan, des bruits de gorges humaines. Une autre promenade arrive dans la conversation où chacun évoque ses voyages, une autre promenade de bord de rivière, de fleuve, le long de l’Elbe, à Dresde où je me trouvais pour Vermeer: – L’Entremetteuse, La Liseuse à la fenêtre. J’étais seule, il y avait des herbes hautes que l’été jaunissait, beaucoup de cyclistes, les rives aménagées puis sauvages, longeaient à distance des zones périurbaines, une route à quatre voies. Cela ressemblait un peu à nos bords de Goyen en bien plus ample, bien plus civilisé. Une autre échelle, celle de l’Elbe aux abords de Dresde. Avec de riches villas dans le style de Palladio sur la rive d’en face. Tu demandes ce qu’il me reste, plusieurs années après, de ce voyage-Vermeer, et quel est aujourd’hui, après cette expérience, mon tableau préféré. Je ne sais pas, presque tous, des détails… Ce qui me reste c’est le pouvoir de revoir avec précision, tel tableau, telle partie d’un tableau, je le fais au moment de m’endormir, ou la nuit quand je ne retrouve pas le sommeil. C’est comme un pouvoir magique, le même qu’avec les poèmes qu’on apprend par cœur. La main de l’Astronome se pose sur le globe, celle de la Femme à l’aiguière sur la fenêtre bleutée qu’elle entr’ouvre, ou bien j’effleure des yeux le panier accroché au mur du portrait de la Laitière, le tremblement de l’eau dans la Vue de Delft. Le Vermeer de Brunswick, j’étais seule, dans une salle de l’hôtel de ville parce que le musée était en travaux. Le tableau est presque moche, peut-être faux, sauf la couleur de la robe et les objets sur la table. J’étais seule et j’avais parlé longuement avec le jeune homme qui faisait office de gardien et ne s’intéressait nullement à Vermeer. À Delft ? Non à Delft il n’y a pas de Vermeer. Il y a juste la ville de Vermeer conservée comme dans un tableau. La vue de Delft appartient au musée de La Haye. Il paraît que pour l’expo qui a lieu à New York en ce moment on a édité un t-shirt avec la liste de toutes les villes où La Jeune fille à la perle a été exposée ces dernières années. Pendant mon voyage elle était à Tokyo, c’est le seul Vermeer que je n’avais pas vu, avec Le concert à trois qui a été volé. J’avais vu La jeune fille à la perle à la Haye quand j’étais jeune. Elle était un peu moins célèbre et s’appelait La jeune fille au turban. Le roman de Tracy Chevalier n’était pas encore publié. Les Vermeer de Dresde, tu les connais aussi : il y a une Jeune fille de profil qui lit une lettre à la fenêtre, dans une ambiance verdâtre, la fenêtre est ouverte, on voit son reflet sur les carreaux et la lettre un peu chiffonnée répond aux lignes ondulées de ses vêtements. Il y a aussi L’Entremetteuse qui serait une œuvre de jeunesse – la grosse main chaude du type qui enlace la jeune femme en lui montrant la pièce qu’il tient de l’autre se pose sur son corsage d’un jaune éclatant. Si on ne savait pas que c’est un Vermeer, pas sûr qu’on y penserait. Nous sommes de retour sur la place de l’église de notre village et la nuit est tombée, le ciel s’est étoilé, on n’entend que le bruit de nos pas sur les pavés, la chouette-effraie dans le clocher.
Dans le programme de la revue TINA, les évènements ont une part importante, pas seulement de la promotion professionnelle (salons, rencontres) mais aussi des actions, des processus, des expériences, comme ce rendez-vous que nous vous proposons, une invite, pour le 16 août 2025 : La révolution TINA.
La révolution TINA, le 16 août 2025 à Paris et ailleurs C’est une épreuve. C’est vraiment long. Entre 7 et 9h de périple. 34 kilomètres. C’est une révolution (un mouvement en courbe fermée autour d’un axe ou d’un point, réel ou fictif, dont le point de retour coïncide avec le point de départ) Un tour de Paris par le boulevard des Maréchaux. Il n’y a pas d’objectif projeté même pas de finir le tour c’est une marche, avec des imprévus, sinon ce serait un trajet, vous pouvez en faire 5, 10, 22 et demi des kilomètres, vous pouvez bifurquer ne pas se faire mal surtout, départ à l’Est à 8h30 du matin métro portes de Vincennes retour à l’Est à 17h ? 18h ? 19h ? Si vous n’êtes pas à Paris marchez avec nous à distance ce samedi 16 août 2025 et envoyez une photo et/ou un texteà TINA de votre révolution (l’article sera publié le 17 août).
Prévoir une gourde, minimum 1 litre d’eau pour démarrer des protéines (barres de céréales, fruits secs, boissons protéinées) un chapeau ? une ombrelle ? de bonnes chaussures, un carnet de notes, un stylo une carte de transport pour interrompre à tout moment l’épreuve pour sauter dans un transport collectif
TINA marche pour se connaître un peu plus, une exploration intérieure mais à l’extérieur … TINA marche pour chercher des solutions, se faire traverser par elles … TINA marche pour aller de l’avant dans ce monde qui pédale en arrière … TINA marche, c’est toujours ça de gagné en temps d’écran en moins … TINA marche pour ne pas devenir couch potatoes… TINA marche en boucle, en aléatoire, en zig-zag, attirée par les bifurcations proposées par le paysage … Marcher, sortir, pour se « changer les idées ». Formule fréquemment utilisée pour qualifier de courtes escapades quotidiennes, généralement salvatrices. Pour sortir d’une boucle, il s’agit d’aller faire un tour. Un tour pour sortir de son trou. Dans un « conte de fées, où tout serait absolument sens dessus dessous » 1 on ajuste son pas, son souffle, ses regards et on y croise ses semblables, stables ou en mouvement. Au bout d’un certain nombre de pas et d’impressions successives, un flottement, lorsque tout coule, file en surface et dedans.
Notes : (1) Robert Walser, L’institut Benjamenta. Les romans de Walser commencent souvent par le franchissement d’un seuil. «Je sors souvent, et une fois dans la rue, j’ai l’impression de vivre un conte de fées, où tout serait absolument sens dessus dessous. »
Livres : Walter Benjamin, Paris, capitale du XIX siècle : le livre des passages Francesco Careri, Walkscaoes, la marche comme pratique esthétique Thierry Davila, Marcher, créer Guy Debord, Guide psychogéographique de Paris, Discours sur les passions de l’amour. Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris Ian Hacking, Les Fous voyageurs Éric Hazan, L’invention de Paris Werner Herzog, Sur le chemin des glaces Tim Ingold, Une brève histoire des lignes Michéa Jacobi, Walking class Heroes Lajos Kassàk, Vagabondages Jack Kerouac, Le vagabond américain en voie de disparition David Le Breton, Marche, éloge des chemins de la lenteur Robert Macfarlane, The wild places Lewis Mumford, Le piéton de New-York Jean Rolin, Le Pont de Bezons Ian Sinclair, London Orbital Rebacca Solnit, L’art de marcher Henry David Thoreau, De la marche Sarah Vanuxem, Du droit de déambuler Philippe Vasset, Le livre blanc Willian T. Vollmann, Le grand partout Robert Walser, La promenade
* article TINA rédigé par DeYi studio, Christine Lapostolle, Éric Arlix, Julie Vayssière
Ceci n’est pas une dystopie … C’est une histoire qui vole … Souvent, il ressentait une grande lassitude, un sombre découragement, un accablement de la pensée … Il faut absolument que je pense à nettoyer la poêle qui traine depuis deux jours dans l’évier de la cuisine. Merde ça sonne ! Alarme glucose bas … Encore un appel publicitaire indésirable ? Non c’est une alarme. Ah oui, l’instant T ! Mais que faisons-nous sur cet escabeau à lessiver le plafond pendant que le monde s’effondre et alors qu’une météorite provenant de Mars a été vendue cinq millions de dollars à New York avant-hier ? Et le camion des éboueurs passe à l’instant pour les poubelles jaunes … Avançant tel des patineurs sur une glace incertaine, ayant pas mal emprunté les chemins qui ne mènent nulle part, nous commençons à présent une nouvelle recherche … Je viens de nager au milieu du plastique, une odeur de crème solaire dans la bouche, je pars d’ici … Marchons, grimpons … L’alarme sonne une nouvelle fois, nous allons dans le mur … À l’instant T je perds tous mes matchs, mais jamais par KO, toujours débout … À l’instant je me dis que si François Fillon ne va pas en prison qui ira ? … Je n’ai pas réussi à déchiffrer le code de l’instant T, une énigme de plus non résolue, mais à l’instant T, aux instants T possibles, comment se motiver, motiver les gens ? Je réfléchis, TINA aussi sans doute … Nous vivons dans un monde sans instant T …
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1939
… Charlotte travaillait dans un magasin qui avait été parmi ses tout premiers clients à l’époque de ses premières figurines. Elle était chargée de l’arrangement des étalages et des vitrines, si bien qu’il lui arrivait quelquefois de travailler quand le magasin fermait l’après-midi et que les autres employés partaient. Wilbourne, et parfois McCord, l’attendaient dans un bar, juste au coin de la rue, où ils dînaient de bonne heure. Puis McCord s’en allait pour commencer au journal sa journée à l’envers, et Charlotte et Wilbourne retournaient au magasin qui maintenant se mettait à vivre une existence sens dessus dessous, bizarre et infernale. La caverne en béton chromé et en marbre synthétique qui, pendant huit heures, avait été remplie du bourdonnement vorace, impitoyable des clients emmitouflés dans leurs fourrures, des grimaces enrégimentées, figées, des vendeuses-robots en robe de satin, était vide maintenant. Miroitante et paisible, emplie d’un silence aux échos de caverne, elle se rapetissait, pleine d’une fureur sombre, tendue, comme une clinique de nuit vide où une poignée de chirurgiens et d’infirmières pygmées luttent cérémonieusement à voix basse pour quelque vie obscur et anonyme. Et Charlotte s’y évanouissait également (elle ne disparaissait pas : il la voyait de temps à autre, consultant quelqu’un en pantomime au sujet de quelque objet que l’un d’eux tenait à la main, ou entrant ou sortant d’une devanture) dès qu’ils entraient. Il avait généralement un journal du soir et, pendant deux ou trois heures, il restait assis sur quelque chaise fragile entouré de mannequins désarticulés au doux corps sans organes, aux visages d’une sérénité presque incroyable, de brocards drapés, de sequins ou du reflet de pierres du Rhin. Des femmes de ménage s’approchaient à genoux, poussant leur seau devant elles comme si elles appartenaient à une espèce différente surgie, à la manière des taupes, d’un tunnel, d’un orifice conduisant du centre même de la terre, et servant quelque obscur principe d’hygiène, non vers le resplendissement muet qu’elles ne voyaient même pas, mais vers le royaume souterrain où elles retourneraient avant le jour. » …
William Faulkner, Les palmiers sauvages, 1939, trad. M.E. Coindreau, 1952, Gallimard pp.125-126.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1901
Quand nous subissons à notre insu cette invisible contagion du public dont nous faisons partie, nous sommes portés à l’expliquer par le simple prestige de l’actualité. Si le journal du jour nous intéresse à ce point, c’est qu’il ne nous raconte que des faits actuels, et ce serait la proximité de ces faits, nullement la simultanéité de leur connaissance par nous et par autrui qui nous passionnerait à leur récit. Mais analysons bien cette sensation de l’actualité qui est si étrange et dont la passion croissante est une des caractéristiques les plus nettes de la vie civilisée. Ce qui est réputé « d’actualité », est-ce seulement ce qui vient d’avoir lieu ? Non, c’est tout ce qui inspire actuellement un intérêt général, alors même que ce serait un fait ancien. A été « d’actualité », dans ces dernières années, tout ce qui concerne Napoléon ; est d’actualité tout ce qui est à la mode. Et n’est pas « d’actualité » ce qui est récent, mais négligé actuellement par l’attention publique détournée ailleurs. Pendant toute l’affaire Dreyfus, il se passait en Afrique ou en Asie des faits bien propres à nous intéresser, mais on eût dit qu’ils n’avaient rien d’actuel. – En somme, la passion pour l’actualité progresse avec la sociabilité dont elle n’est qu’une des manifestations les plus frappantes ; et comme le propre de la presse périodique, de la presse quotidienne surtout, est de ne traiter que des sujets d’actualité, on ne doit pas être surpris de voir se nouer et se resserrer entre les lecteurs habituels d’un même journal une espèce d’association trop peu remarquée et des plus importantes.
Bien entendu, pour que cette suggestion à distance des individus qui composent un même public devienne possible, il faut qu’ils aient pratiqué longtemps, par l’habitude de la vie sociale intense, de la vie urbaine, la suggestion à proximité. Nous commençons, enfants, adolescents, par ressentir vivement l’action des regards d’autrui, qui s’exprime à notre insu dans notre attitude, dans nos gestes, dans le cours modifié de nos idées, dans le trouble ou la surexcitation de nos paroles, dans nos jugements, dans nos actes. Et c’est seulement après avoir, pendant des années, subi et fait subir cette action impressionnante du regard, que nous devenons capable d’être impressionnés même par la pensée du regard d’autrui, par l’idée que nous sommes l’objet de l’attention de personnes éloignées de nous. Pareillement, c’est après avoir connu et pratiqué longtemps le pouvoir suggestif d’une voix dogmatique et autoritaire, entendue de près, que la lecture d’une affirmation énergique suffit à nous convaincre, et que même la simple connaissance de l’adhésion d’un grand nombre de nos semblables à ce jugement nous dispose à juger dans le même sens. La formation d’un public suppose donc une évolution mentale et sociale bien plus avancée que la formation d’une foule. La suggestibilité purement idéale, la contagion sans contact, que suppose ce groupement purement abstrait et pourtant si réel, cette foule spiritualisée, élevée, pour ainsi dire, au second degré de puissance, n’a pu naître qu’après bien des siècles de vie sociale plus grossière, plus élémentaire.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes ///2009
Jean-Claude Moineau, Contre l’art global, pour un art sans identité, éditions ère, 2009
Extrait introduction :
DE L’ART TOTAL À L’ART GLOBAL
Si, déjà en gestation dans le regard panoptique du panorama, l’art total, de la fantasmagorie wagnérienne au fantasmatique et impudent « tout est art » des avant-gardes, s’accordait avec la notion ô combien ambiguë de totalitarisme, après que la « dictature des media » — en liaison avec la culture de masse davantage qu’avec l’art proprement dit— ait permis de faire l’ « économie » de tout totalitarisme stricto sensu, l’art global, le « glob’art », plus ou moins confondu avec la « culture globale », est devenu, en cheville avec le libéralisme, celui de la démocratie post-totalitaire1 de marché que l’occident s’ingénie à vouloir exporter à la planète entière, ainsi que de ce nouvel oxymore qu’est la révolution conservatrice.
L’art global n’est pas tant un art intégral qu’un art intégralement intégré, ayant —après l’échec de ce qu’il pouvait encore y avoir de velléité critique dans le postmodernisme et le constat que toute visée critique se trouve inexorablement absorbée par ceci même dont elle entend faire la critique— abandonné toute dimension critique qui supposerait un ailleurs, s’appliquant sans relâche à faire passer dorénavant toute ambition critique pour réactive.
Tout au plus, quitte à se confiner à un rôle d’animation culturelle, d’entertainment, et à se diluer dans l’industrie du spectacle —mais spectacle qui n’est plus tant coupé de la vie qu’il ne spectacularise la vie elle-même—, l’art global, comme avant lui l’art total, aimerait-il pouvoir illusoirement réenchanter un monde désenchanté, un monde que l’actuelle globalisation —dont il est partie constituante, si tant est que l’on puisse encore le découper en différentes parties— désenchante pourtant toujours davantage. Et ce quand bien même l’art global, ayant renoncé à toute extériorité, est un art qui a définitivement renoncé —plus encore que l’art moderniste— à toute transcendance, qui recherche la source de l’enchantement au sein même du monde et non dans un dehors, qui se complaît dans la plus extrême superficialité.
L’art global, c’est, après les grands défilés hystériques sur des rythmes militaires des régimes totalitaires, l’art des défilés des collections de mode dans les lieux institutionnels de l’art sur des bandes-son mixées par des DJ déjantés ou qui feignent de l’être. L’art global tend à se confondre avec le look. Là où l’art total entendait, de façon tout avant-gardiste à l’encontre du modernisme, faire fusionner l’art et la vie, et la vie tant biologique —relent du vieil organicisme mâtiné de biopolitique— que sociale, ce qu’a, effectivement, pleinement « réussi » à faire à sa façon, en son temps, l’art totalitaire, tant hitlérien que stalinien2, l’art global, lui, est l’art de la confusion généralisée. Confusion de l’art et du non-art, de l’art et de la mode, de l’art et de l’argent, de l’art et de la culture, confusion des arts et des cultures… confusion redoublant celle du temps de travail et du temps de loisir.
L’art global est un art destiné non tant à un public qu’à la fois au marché, en voie de mondialisation, et aux institutions, tant nationales que supranationales. C’est l’art le plus institutionnel qui soit, l’art hyper institutionnel qui a délaissé toute critique des institutions comme de l’art en tant que tel. L’art des grandes messes et kermesses, des grandes foires et foirades internationales de l’art.
La globalisation de l’art, c’est, pour la première fois, la mondialisation effective du « monde de l’art », son extension, sinon à toutes les couches de la ou des société(s) —loin s’en faut—, du moins à la planète entière. À l’encontre des courants artistiques antérieurs, postmodernisme compris, qui ne couvraient qu’une partie relativement restreinte de la planète (quand bien même c’est, historiquement, ainsi que l’indique Pascale Casanova3, le naturalisme qui fut le premier courant artistique à s’étendre à des territoires jusqu’alors inconnus du monde de l’art, en marge du monde de l’art), la catégorie d’art contemporain est pour la première fois une catégorie véritablement globale. Là où l’art avait toujours entendu reculer les frontières de l’art, là où l’art total, en quête, par opposition aux arts modernistes, de synthèse des arts, entendait passer outre les frontières entre les media et les arts, là où l’art des années soixante était devenu un art sans spécification de medium, un « art générique », l’art global se joue non seulement des anciennes frontières entre les media et entre les arts, mais également des frontières géopolitiques, sans toutefois pouvoir les ignorer tout à fait, concentré qu’il demeure dans quelques places fortes surprotégées dans lesquelles se retrouvent périodiquement les acteurs du monde de l’art global qui, avec un bel ensemble, ne cessent de transhumer de l’une à l’autre, telle une volée d’oiseaux migrateurs piailleurs. Flux, tant matériels que virtuels, à la fois d’œuvres, de capitaux et de personnes. Mutation du monde de l’art en réseau de l’art, à la fois réseau marchand et réseau institutionnel, étroitement connectés entre eux, ne faisant en vérité qu’un. Art et culture étroitement mêlés.
Ainsi l’artiste global est-il celui qui, inversant la filière traditionnelle, se fait d’abord reconnaître mondialement avant de se faire reconnaître à l’échelon local (le précédent avait été Marcel Duchamp, refusé par les Indépendants de Paris en 1912, acclamé par la première manifestation internationale d’art « moderne », l’Armory Show, en 1913, mais qui, par « contrecoup », avait su manigancer de toutes pièces son exclusion —sous un faux nom— des Indépendants de New York en 1917). C’est l’artiste mobile, non plus tant le peintre-voyageur ou le photographe-voyageur d’antan que le jet-artist ne résidant le plus souvent pas dans le pays dont il est originaire mais dans l’une des citadelles de l’art global, si tant est qu’il réside quelque part puisque, à l’encontre des artistes de la première partie du vingtième siècle qui vivaient dans l’exil, il doit désormais arpenter sans relâche la planète de part en part. De même que le commissaire de l’art global est celui qui poursuit une carrière internationale le conduisant à occuper successivement des postes dans différents hauts lieux de l’art global et à être en perpétuel déplacement, flexibilité oblige, dans un monde lui-même toujours en mouvement, plus que jamais sans repère fixe. De sorte que ce sont toujours les mêmes qui se répartissent les postes, avec un très fort effet d’homogénéisation sur le « monde de l’art ».
Et, alors que l’art totalitaire était celui où le commissaire politique jouait au commissaire ès arts, l’art global, toujours question flexibilité, est celui où l’artiste (global) joue au commissaire et où le commissaire (global) joue à l’artiste, avec l’exposition à la fois comme œuvre (réduisant les œuvres exposées à de simples matériaux entre les mains du commissaire-artiste) et comme medium (certes « impur », voire « théâtralisé » par la scénographie d’exposition qui se fait elle-même de plus en plus envahissante). Tous deux pouvant, de surcroît, jouer au critique d’art dans un monde de l’art où, précisément, toute critique véritable, faute désormais de la mise à distance et de l’indépendance indispensables –quand bien même, par le passé cette distance demeurait, en son principe, spectaculaire—, se trouve exclue, que ce soit la critique artistique ou l’art critique. De même que, dans l’art total, dès lors que tout était art, plus rien n’était art, dès lors que, dans l’art global, tout le monde se fait médiateur, il n’y a plus de médiation possible (si tant est, même, que le critique ait à se confiner à un simple rôle de médiateur, ce qui tend déjà à vider la critique de tout caractère critique).
Notes : 1 Cf. Jean-Pierre LE GOFF, La Démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002. 2 Boris GROYS, Staline œuvre d’art totale, 1988, tr. fr. Nîmes, Jacqueline Chambon, 1990. 3 Pascale CASANOVA, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999.
Les conseils de Défense seront quotidiens Les semaines décisives seront courantes La guerre cognitive en direct live sera la norme Les indignations fortes ou faibles seront sans effet Des combinaisons de lettres et de chiffres feront la Une chaque jour (ex. : GBU-57) Les récits changeront en un clin d’œil Les médias feront de meilleurs chiffres chaque jour Les Think Tank feront de meilleurs chiffres chaque jour Les mauvaises options seront fréquentes Les dommages collatéraux seront habituels Les intérêts nationaux seront continuellement impactés Les réserves prononcés seront quotidiennes Les dénominations seront avilissantes au possible (barbares, sauvages, sous-hommes, nazis, animaux) L’économie de guerre permettra d’ignorer les réalités du monde Les rétro-pédalages seront ordinaires Les remises en cause des acquis seront chroniques Les fakes news seront naturelles Le culte de la croissance restera inaltérable Les centrales nucléaires seront placées directement dans les entreprises, à côté de la machine à café Les pulsions pour le luxe seront immarcescibles Les signes extérieures de vulgarité seront inébranlables L’augmentation du taux d’équipement en piscine individuelle sera continu Les entourloupes seront fermes comme un roc Les populismes seront la seule offre politique disponible Les justifications casuistes seront quotidiennes efficaces ni-vues ni-connues abracadabra Le chaos sera désormais la norme, le paysage La fin du capitalisme s’étendra sur des siècles encore Puis la vraie histoire du monde pourra commencer
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous sommes chez la reine d’Angleterre. C’est l’été des jeux olympiques à Londres et Buckingham a ouvert ses collections de joyaux et de peintures au grand public. Nous sommes nombreux. Cette salle du palais n’est pas climatisée. Un filin de métal nous tient à distance des tableaux. Il doit y avoir un mètre cinquante entre les peintures et nous, les spectateurs. Tout au fond d’une pièce que le bruit, la distance, les dorures ambiantes, rendent lointaine, deux personnages de Vermeer s’adonnent à la musique. Tout au fond de cette pièce peinte est accroché un miroir qui reflète la jeune femme debout, de dos, faisant face à son clavecin, son épinette. Difficilement lisible depuis la foule moite qui piétine, ce reflet matérialise l’insaisissable, il vous ferait perdre le contact avec le monde tangible qui vous entoure. C’est vertigineux. Impossible de savoir si c’est la distance ou la touche de Vermeer qui crée cette difficulté pour l’œil à accommoder, et si vous vous penchez trop, un gardien vous rappelle à l’ordre. De toutes façons il faut avancer car derrière vous les autres font la queue et vous pressent. Un homme aux cheveux longs, en tenue noir et blanc, appuyé sur une canne, raide, sévère, se tient aux côtés de la jeune femme de dos. Dans ce tableau tout est coupé, les corps, les objets, le tapis monumental au premier plan, une toile au mur, sur la droite où l’on distingue une espèce de torsade sans doute humaine. La leçon de musique. L’homme donne une leçon de musique à la jeune femme debout devant le clavecin. On ne voit pas les mains de la joueuse. Personne ne s’occupe de l’encombrante viole de gambe posée au sol derrière elle. L’homme a les lèvres entr’ouvertes mais si c’est pour suggérer qu’il chante, ce n’est pas convaincant. Le visage de la femme, reflété dans ce miroir qui enfonce le spectacle dans des profondeurs incertaines, est légèrement tourné vers cet homme plutôt sinistre. C’est un gentilhomme, il est bien habillé, manches bouffantes, col blanc, écharpe oblique en travers du corps. À gauche deux grandes fenêtres masquent le dehors et permettent à la lumière d’entrer. Le tableau s’appelle quelquefois La leçon de musique, quelquefois Gentilhomme et dame jouant de l’épinette. Il s’est appelé autrefois Une demoiselle jouant du clavecin dans une pièce avec un monsieur qui l’écoute, Une femme jouant de l’épinette en présence d’un homme qui semble être son père. A droite, dans la grosse torsade beige sur le tableau tronqué, un éminent historien de l’art a identifié la composition d’une Charité romaine de l’atelier du peintre van Baburen qui appartenait à la belle-mère du peintre, chez qui Vermeer et sa nombreuse famille habitaient. La confrontation entre le thème antique de la Charité romaine (une fille sauve son père de la mort en lui donnant le sein) et l’atmosphère raide et glacée de ce moment musical est saisissante. À gauche le vide, à droite l’encombrement des objets. Le miroir, le clavecin, la chaise, la table couverte de son tapis, s’échelonnent de manière rigide, presque mécanique. Seul objet vu en entier, une aiguière, sur le côté, intensément blanche, modelée par la lumière, est posée sur un plat fin, doré, en raccourci, légèrement tronqué lui-aussi. De l’autre côté, c’est le vide, il n’y a rien. Que lire dans les marbres du sol, les lignes du tapis, le dessin des vitraux, les motifs ornementaux du clavecin? Et en avant du tableau ? Dans le hors-champ que le troupeau des visiteurs emplit aujourd’hui ? Cette forme de meuble indéfinissable reflétée tout en haut du miroir? Il est peu probable que l’atelier de Vermeer ait ressemblé à cette salle de palais même si elle date peut-être de l’époque où il vivait. Quel désordre, de couleurs, de pinceaux, de flacons, de pots, de palettes à été là, à notre place, pour que le tableau se fasse ? Ou tout était-il bien rangé ? De ce côté-ci du filin qui nous sépare des biens de la reine, nous formons une ligne horizontale dont le bavardage s’écoule distraitement devant des tableaux dont les protagonistes nous ignorent. C’est un peu plus tard que je déchiffrerai sur mon téléphone portable, l’inscription que je ne parviens pas à lire sur le couvercle du clavecin: MUSICA LAETITIA COMES MEDICINA DOLORUM: la musique, compagne de la joie, remède de la douleur.
Depuis dix ans Liu Yi dessine chaque jour avec ses doigts sur l’écran de son téléphone portable et partage aussitôt ses dessins avec son cercle d’amis sur WeChat Moment (fonctionnalité de WeChat – équivalent chinois de WhatsApp – qui s’apparente à Instagram, sans publicités). En avril 2022 nous avons présenté à Shanghai ses « peintures » sur smartphone dans la rue Xinhua (programme Xinhua Art Service). L’entretien ci-dessous, enregistré avec Liu Yi à cette occasion, n’avait pas encore été transcrit ni traduit.
Comment cette série de peintures sur téléphone portable a-t-elle débuté ?
Je me souviens que l’origine de cette série remonte à une exposition d’ukiyo-e japonais que j’ai vue au British Museum de Londres en 2013. À cette époque la mode en Chine était aux peintures gigantesques, et les œuvres de très petit format présentées dans cette exposition m’ont immédiatement interpellé. Cela m’a profondément touché et aussitôt inspiré. Je n’avais pas encore commencé cette série sur smartphone, et je travaillais à ce moment là sur des peintures traditionnelles, mais au fond de moi j’ai pressenti que j’avais l’idée.
En 2014, j’ai accompagné ma femme à l’hôpital pour son accouchement. J’avais emporté un carnet Moleskine. Je l’ai accompagnée pendant un mois et j’ai tout dessiné au stylo. Les croquis de ce carnet sont en quelque sorte les prémisses de mon travail de peinture sur smartphone.
L’écran du smartphone est très petit, utilises-tu vraiment seulement tes doigts pour dessiner ?
Je sais que David Hockney, désormais célèbre, utilise un iPad et un stylo spécial, mais moi, j’utilise mes doigts pour dessiner sur mon téléphone. Je ne suis pas opposé à l’utilisation d’un stylet, mais le processus, pour moi, est plus naturel et confortable avec mes doigts. On dit en Chine que les dix doigts sont reliés au cœur ! (十指连心 – Shi Zhi Lian Xin – dix / doigt / relié / cœur). Dans cet esprit, le développement de la technologie m’a plutôt incité à revenir au geste préhistorique de la main.
Quel logiciel utilise-tu ? As-tu parfois besoin de zoomer sur les détails pour dessiner ? Ou travailles-tu seulement à l’échelle du petit écran ?
J’ai utilisé sketchbook, puis une version améliorée. Les fonctions que j’utilise sont vraiment limitées, juste un pinceau et rien d’autre. J’ai parfois besoin de zoomer pour dessiner les détails.
Prends-tu d’abord une photo ? Dessines-tu à partir de photos ? Ou fais-tu un brouillon ?
Rien de tout cela. Mes peintures sur smartphone peuvent se résumer à quatre types : croquis instantanés, impressions laissées dans mon esprit à un moment précis, émotions présentes, et imagination totale (fantasme).
En ce qui concerne l’utilisation des couleurs, certaines peintures sont très réalistes et d’autres très abstraites. Les couleurs de fond semblent ajoutées, sans laisser de vide. Comment envisages-tu cela ? Enregistres-tu les palettes de couleurs pour chaque tableau ? Es-tu attentif à ce que le résultat final présente un ton homogène ?
En fait, c’est basé sur l’impression du moment, et c’est très décontracté. Parfois, au réalisme s’ajoutent des émotions très subjectives. La couleur de fond est également adaptée au moment présent, sans laisser de blanc. Il y a différentes façons de gérer les situations, en fonction de l’humeur du moment. Par exemple, si je pense que le chien couché au soleil devant moi a un superbe collier bleu, je peux traiter cette partie du dessin de manière réaliste, puis l’assortir d’un fond jaune imaginaire… Je n’enregistre pas la palette de couleurs après chaque peinture, je recommence à chaque fois.
Parmi les quatre groupes d’œuvres présentées dans les panneaux, un ensemble de petites peintures de 2020 est très particulier. Le dessin du premier jour est à peine modifié le second jour. Quelque chose comme une petite animation ? C’est intéressant, c’est quelque chose que l’on ne peut pas faire avec une peinture traditionnelle.
Oui, c’est bien observé ! Pendant un certain temps, j’ai essayé de dessiner la même image deux fois, et le deuxième jour, j’ai ajouté quelques traits à la première image pour créer une peinture légèrement différente. Vous pouvez maintenant voir que j’ai également créé de petites animations qui peuvent être considérées comme le résultat de ces expériences.
Je viens de dessiner un portrait de Paul en train de parler ! Je l’ai envoyé à mes amis sur WeChat Moment ! Haha ! Regarde, cette tache blanche aléatoire est un chien.
La peinture traditionnelle nécessite souvent de redessiner, d’effacer et de recommencer. La peinture sur smartphone propose-t-elle ces opérations ? Utilises-tu plusieurs niveaux de calques ?
Cela dépend de la situation et de chaque création. J’utilise les calques. Parfois, je reviens au calque de base, parfois je le laisse tel quel et je conserve son état imparfait. Parfois le processus est très rapide et désinvolte, parfois très lent et je me concentre sur les détails.
Il semble impossible d’être très précis avec les doigts. En tant qu’artiste expérimenté comment assumes-tu cette maladresse qui s’apparente à une régression vers le dessin d’enfant ? Est-ce inconfortable ?
Je pense que la soi-disant finesse de la peinture ne se limite pas à des coups de pinceau précis, mais aussi au traitement des détails. Par exemple, une fine ligne tracée entre deux grands aplats de couleur permet de comprendre le processus de création. Dans la peinture chinoise de paysage, le style interprétatif (寫意, Xie Yi, dessin de la pensée) et le style minutieux (工笔 Gong Bi, pinceau précis) sont complètement différents, mais on retrouve dans les deux cas le sens de la finesse de l’artiste. Les premières œuvres de Rothko (les scènes de métro) étaient riches en détails, mais on ne peut pas dire que ses œuvres de sa maturité, avec de grandes étendues de couleur, soient dénuées de finesse.
Lorsque je peins, je reste attentif aux objets et aux sentiments spécifiques. Parfois, un trait est répété plusieurs fois, à l’aveuglette, dans l’espoir d’atteindre un certain degré de perfection ; et parfois, je le laisse volontairement très lâche, très libre. Pour ma part, je dirais de ce type de création sur smartphone : plus lent qu’un appareil photo, plus rapide qu’une peinture.
À propos des thèmes, on remarque que tu traites souvent de motifs relatifs aux hôpitaux dans tes dessins sur smartphone.
Oui. Je suis né avec un handicap aux jambes et j’ai grandi dans les hôpitaux, avec plus de 20 opérations chirurgicales, mais quand j’étais plus jeune je n’avais pas besoin d’être dans un fauteuil roulant et j’ai aimé marcher. Peut-être ai-je fait trop d’exercices, et j’ai dû commencer à me déplacer en fauteuil roulant en 2018. J’ai subi de nombreux traitements et j’ai même souffert de dépression pendant un certain temps. Mon quotidien à l’époque consistait à aller à l’hôpital, à consulter des médecins chinois et occidentaux, et tout ce que je voyais devant moi, c’était du matériel médical, des boules de coton, des cathéters, etc. Mes peintures sur téléphone portable sont la façon dont j’enregistre ma vie quotidienne.
De nombreux dessins rappellent notre propre expérience à l’hôpital pendant la pandémie. Est-ce volontaire ?
Je n’ai pas cherché délibérément une résonance, mais simplement suivi la vie réelle. Ce projet dure depuis exactement huit ans. Huit ans, cela semble long, mais pour moi il ne s’agit pas du tout de persévérance, c’est devenu une chose naturelle à faire tous les jours, et je suis heureux d’y penser ! C’est simplement un enregistrement de la vie quotidienne, parfois c’est un oiseau, parfois c’est un hôpital… c’est la vie tout entière.
Parfois, il n’y a pas d’objets identifiables, juste des blocs de couleur abstraits. De quoi s’agit-il ?
Il peut s’agir de scènes fugaces, comme une voiture qui roule à toute allure. J’utilise mes yeux pour « prendre un instantané » et l’enregistrer dans mon cerveau, puis le peindre plus tard ; ou il peut s’agir du témoignage d’une émotion à un moment donné, généralement malheureux, et je dois trouver une couleur pour l’exprimer. Quand je suis heureux, tout respire le bonheur. Quand je suis heureux, je regarde tout et mes peintures sont figuratives.
Pourquoi y a-t-il souvent des oiseaux dans tes peintures ?
Le thème des oiseaux est assez récent. Il est lié à une autre de mes séries, « Birdsong Radio ». Au début du mois d’avril 2021, à Shanghai dans les circonstances particulières que l’on sait, un jour où je prenais un bain de soleil sur mon balcon, le silence régnait autour de moi et je n’entendais que l’ambulance dans la rue. Soudain, j’ai entendu un chant d’oiseau. J’étais très heureux et enthousiaste. Je l’ai enregistré avec mon téléphone portable et je l’ai envoyé à mes amis. Je ne m’attendais pas à recevoir autant de commentaires positifs, témoignant que les chants d’oiseaux étaient touchants et apaisants, car il y avait beaucoup de messages d’énergie négative à cette période. Ce soir-là des étudiants de Songjiang m’ont envoyé des chants d’oiseaux enregistrés depuis chez eux… J’ai trouvé l’idée intéressante, et j’ai alors invité tous les amis de mon groupe WeChat à enregistrer des chants d’oiseaux du monde entier, puis je les ai collectés et publiés sur WeChat Moments ; c’est ainsi que ce projet a commencé. Jusqu’à présent, j’ai reçu plus de 1 000 chants d’oiseaux du monde entier et j’en ai déjà publié plus de 500 dans mon WeChat Moments. Il est intéressant de noter que j’ai reçu beaucoup de chants d’oiseaux au début du projet, mais que le nombre de chants diminue lentement – peut-être est-ce le signe que les gens ont repris une vie normale ? C’est une bonne chose.
Tes oiseaux ressemblent souvent à des perruches.
Tous les oiseaux que je dessine sont imaginaires, j’écoute ma « Birdsong Radio » et j’imagine de quel oiseau il s’agit. Parfois c’est un oiseau boxeur, parfois c’est un oiseau mouillé un jour de pluie, un oiseau triste, un oiseau heureux…
Il y a quelques mois, lors du du festival Art Field Nanhai Guangdong, j’ai animé un atelier dans un parc du patrimoine. Différents chants d’oiseaux ont été diffusés dans différents espaces du parc. Parallèlement, les villageois voisins ont été invités à venir les collecter, dans l’espoir que cela devienne peu à peu un projet public permanent. Les villageois et moi-même avons travaillé ensemble pour analyser la forme des oiseaux, écouter le chant des oiseaux et dessiner des oiseaux imaginaires. Au début, beaucoup de gens se croyaient loin de l’art et n’osaient pas participer, mais je leur ai dit : ce projet n’exige aucune compétence en dessin, il exige seulement la capacité de sentir, de capter le chant des oiseaux et de les collecter, et le tour est joué. Il n’est pas de question de savoir si c’est bon ou pas. Maintenant, certaines vieilles dames du coin m’envoient plusieurs messages par jour !
Continues-tu aujourd’hui à peindre des tableaux traditionnels en même temps que tu en crées sur ton smartphone ?
Actuellement je ne peins plus, je travaille uniquement sur mon téléphone portable. Mais difficile de prédire la suite. Un jour peut-être les téléphones portables disparaîtront et tout le monde retournera à l’âge des cavernes. Mais il est plus probable que les téléphones portables deviennent encore plus puissants. Dans ce cas je pense que l’humain aura d’autant plus d’importance, et en art les maladresses seront encore plus précieuses.
Je garde une attitude ouverte face à l’avenir, et il est difficile de définir le type d’œuvres que je vais créer. Compte tenu des différentes conditions et méthodes d’exposition, mes œuvres peuvent être des vidéos, des peintures, des expositions en ligne, des journaux intimes, etc. Par exemple, dans cette présentation sur les panneaux de la rue Xinhua, j’ai choisi quatre mois sur quatre ans, et c’est aussi une forme de reproduction différente, alors j’espère que j’aurai à chaque fois un sentiment de fraîcheur. La forme n’est pas importante, l’essentiel est que je sois très heureux de trouver cette forme de création et de pouvoir avoir ce type d’interactions et de communication avec les téléphones portables tous les jours.
Vois-tu un lien entre ta formation antérieure et ton travail actuel ?
J’ai d’abord appris la peinture à l’encre dans le style traditionnel chinois (Xie Yi). Je ne comprenais pas très bien à l’époque, mais en y repensant aujourd’hui, c’était une bonne formation à l’observation. J’ai fréquenté le Palais des Enfants quand j’étais jeune, puis j’ai intégré l’Institut des Beaux-Arts de Shanghai pour étudier le graphisme. Nous avons alors eu comme professeurs des artistes de renom tels que Ding Yi, Yu Youhan et Ji Wenyu. Le professeur Ding Yi nous a appris à dessiner d’après nature (sessions de travail dans le village de Jiading, aujourd’hui un district de Shanghai), à comprendre les couleurs, à se méfier de l’expressivité, à préserver l’objectivité et à s’inspirer des codes de la peinture classique. Le professeur Yu Youhan nous faisait dessiner de petites esquisses et ajuster constamment les proportions des objets dans une composition. Personnellement, je pense que c’était très intéressant et que j’ai appris beaucoup plus que lors de mes études universitaires ultérieures (Section design de l’Académie des Beaux-Arts de Shanghai). Cette formation m’est très utile pour mon travail actuel.
Quelle a été la première présentation publique de ce travail ?
En 2016, j’ai eu l’occasion de participer à l’exposition du prix de peintures de John Moores China. À l’époque, j’avais déjà commencé cette série sur téléphone portable depuis un certain temps, mais elle n’avait jamais été exposée. J’ai alors demandé si je pouvais envoyer une peinture sur smartphone. L’organisateur s’est montré réticent, car je pense qu’il n’avait jamais eu affaire à ce genre de travail, et la règle veut que vous présentiez une peinture matérielle pour l’exposition. À l’époque, j’étais également très hésitant. D’un côté, j’avais le sentiment que mes œuvres n’étaient pas des peintures, mais de l’autre, j’avais le sentiment qu’il s’agissait bel et bien de peintures ! Finalement, le commissaire a accepté d’exposer mon travail au Old Minsheng Art Museum (Red Square, Huaihai Road). C’était la première fois que ma série de peintures sur téléphone portable était exposée dans un musée d’art officiel, et c’était mes débuts dans ce que l’on appelle le cercle des professionnels de l’art. L’exposition se composait de 16 petites peintures imprimée à la taille d’un iPhone, ainsi que des versions numériques sur de petits écrans.
Quel rapport vois-tu entre l’envoi quotidien de dessins sur smartphone et leur compilation mensuelle sous forme de diaporama vidéo ? La durée de chaque compilation est différente. Fais-tu une sélection lorsque tu réalises les vidéos ?
La technologie m’a conduit là, c’est assez naturel. Tout comme les gens publient tous les jours sur WeChat Moments pour présenter leurs enfants et leurs voyages, chose inhabituelles auparavant et désormais inévitables. J’utilise mon téléphone pour créer et publier tous les jours sur WeChat Moments, c’est devenu une habitude et un moyen d’être seul avec moi-même. J’en suis très heureux. Que mes créations soient des croquis instantanés, des témoignages émotionnels, des impressions et des reproductions imaginaires, elles sont toutes improvisées et instantanées, capturant la fraîcheur de la vie au quotidien, plutôt qu’un lent processus d’élaboration en studio. Publier sur WeChat Moments aujourd’hui, c’est comme un journal intime. Les jours où je n’ai pas d’idées je dessine quand même. Je suis bien sûr heureux d’avoir un retour instantané de la part de mon cercle d’amis, mais je ne l’attends pas particulièrement.
Je ne fais pas de compilations vidéos tous les mois, et il m’arrive d’en faire sur plusieurs mois, à des fins d’archivage. Lorsque je le fais, je ne sélectionne pas les peintures, je les inclus toutes. La longueur variables des vidéos s’explique par le fait que je dessine parfois plusieurs images par jour. Il m’est arrivé par exemple de visiter une vieille ville pour faire des croquis et de dessiner 12 vues d’un jardin. Une autre fois, lors d’un atelier PSA, j’ai sélectionné 12 vues de la galerie j’ai invité 12 personnes à dessiner ensemble, ce qui m’a permis de réaliser 12 dessins en une journée. Ces dessins sont tous inclus dans la vidéo.
Les expositions ont-t-elles encore un intérêt pour toi ?
C’est aussi une question à laquelle je réfléchis : avons-nous encore besoin de véritables expositions ? Sous quelle forme ? C’est toujours une bataille. Actuellement, lorsque je suis invité, la plupart des œuvres sont imprimées. J’espère pouvoir les partager avec davantage de personnes. Quand c’est uniquement dans WeChat Moments j’ai l’impression que les peintures ne sont pas accessibles à tous. Les algorithmes permettent sans doute leur classification automatique, mais peuvent aussi bien les masquer.
Les Moments WeChat ne constituent-ils pas au contraire un espace de partage plus vaste ? Les expositions habituelles ne sont vues en réalité que par un petit nombre de personnes.
Pour chaque exposition, j’expérimente autant que possible différentes formes, des chemins variés et des émotions différentes. J’espère que ces présentations multiples enrichiront mes œuvres. Cette fois-ci, pour les panneaux de XinHua Art Service, j’ai affiché des QRcodes qui permettent aux passants de voir les peintures sur leurs propres téléphones. Chaque exposition est ainsi une nouvelle opportunité. C’est par exemple lors de la première exposition que Yan Xiaodong a organisé pour moi à l’Institut Goethe que j’ai commencé à créer des liens et à compiler les peintures sous forme de courtes vidéos.
Les innovations technologiques ont également donné naissance à de nouvelles façons de collectionner aujourd’hui, qu’en penses-tu ?
La combinaison de l’innovation technologique et de nos mains préhistoriques peut donner une nouvelle dimension à la peinture. Les premières peintures rupestres sont-elles considérées comme de l’art ? Pourquoi ? Souvent, les gens s’accrochent à la question de la haute technologie ou de la basse technologie, ce qui crée une certaine confusion parmi les collectionneurs. Mon travail se situe également entre la tradition et la modernité. Aujourd’hui mes peintures sont collectionnées aussi bien sous forme de tirages physiques que de fichiers sur clé USB.
Nombreux sont ceux qui pensent que mes œuvres conviennent naturellement au format NFT, très populaire actuellement, et beaucoup de gens viennent m’en parler. Je suis ouvert à la nouveauté et je ne la rejette pas, mais je reste assez traditionnel. Je ne suivrai une tendance confuse simplement parce qu’elle est populaire et que j’ai peur de la manquer. Je ne veux pas me précipiter. J’ai besoin d’apprendre lentement et de voir plus clair d’abord.
Le principe des NFT est de verrouiller la propriété et l’opération de base reste le contrôle de l’unicité et la garantie de la rareté. Nous sommes plutôt partisans des licences ouvertes (Creative Common ou Art libre) basées sur la confiance et encourageant l’échange et le partage. En quoi la rareté artificielle des NFT est-elle nécessaire ?
J’ai quitté l’enseignement universitaire mais il est réaliste de penser que les artistes doivent être préparés à survivre, ce qui est un problème très concret. Cependant j’ai constaté en enseignant que de nombreux étudiants en art ont encore honte de parler d’argent. Pourquoi ? À l’Université de Finance et d’Économie, à l’Université des Beaux-Arts, les choses de valeur sont les mêmes.
Ce serait vraiment bien d’avoir des collectionneurs prêts à partager après l’achat ! J’aimerais beaucoup me contenter du partage. Cela reste le plus important pour moi. Peut-être pouvons-nous imaginer une « galerie d’art partagé » ?
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes ///2012
Paru en 2012 aux éditions ère Ultimo est constitué de 92 définitions recomposées à partir du Petit Robert. Dans une page du dictionnaire, briser des fragments de définition, les assembler, et donner une définition nouvelle au mot qui indexe la page (premier mot des pages paires, dernier des pages impaires). Ci-dessous les 11 premières définitions.
ACALÈPHES [akalèf] n. m. pl. D’un caractère désagréable, aigre, grande méduse à nageoire dorsale épineuse brun rougeâtre qui occupe la salle de bains pendant des heures en profitant du calme passager de la mer et comprenant des milliers d’espèces, dont une, ornementale, est appelée patte d’ours. ⇒ monopoliser, truster ; spéculer. « Tout événement a deux aspects, toujours chameau si l’on veut, réconfortant si l’on veut » (barbey). — méd. Est responsable d’un type d’asthme allergique, parasite de l’adulte, très pénible.
ADORABLE [adoRabl] adj. L’âge qui succède à l’enfance produit un poison violent et constitue le premier temps d’une rupture des liens. L’entrée de la puberté dans le support matériel de l’hérédité s’applique dans le cycle avec constance. par exagér. On reconnaît pour sien un sentiment de joie et d’épanouissement devant le beau papillon diurne écartelé entre la Chair et la Terreur. Vous serez satisfait, vous ne pourrez vous en passer. — Après les premières épreuves : réprimander sévèrement, sans condamner, mais en avertissant de ne pas recommencer.
AGRESSIVITÉ [agRésivité] n. f. Appellation politique de partis qui, sans ménagement, défendent les intérêts des propriétaires dans l’espoir de débaucher quelques éléments intéressants du petit clan et de les agréger. Si cela peut joindre l’utile et l’harmonieux. absolt. Réflexe du nourrisson qui ferme la main sur tout objet de l’activité économique à sa portée. vieilli. Art mineur cultivé pour le simple plaisir, pratiqué en amateur, qui plaît au sens, qu’on voit et qu’on entend agréablement. Une dispute agrémentée de coups de poing.
ANTHONOME [BtOnOm] n. m. La théorie cosmologique stipulant que l’univers a été créé pour que l’homme puisse l’observer et qui fait de l’humanité la cause finale de toutes choses est une page brillante, digne de figurer dans une radiation atomique, un extrait de goudron de houille, une souche de bactéries due à l’inhalation d’un champignon, un amas de plusieurs furoncles avec nécrose de la partie centrale. Sa larve détériore les encéphales volumineux s’appuyant pour marcher sur le dos des phalanges des mains et ses œufs aux effets nocifs infiltrent les institutions, les techniques, des diverses sociétés.
ARRIÈRE-FAIX [aRJèRfè] n. m. inv. Le bulbe rachidien, la protubérance annulaire et les pédoncules, c’est bon quand ça s’arrête. Gaulé au moment de la conclusion d’une promesse dans les névroses infantiles, on s’assied, on voit passer la foule dont l’âge mental est inférieur à l’âge réel. Halte.N’en dites pas plus. Son choix, sa décision, son parti, sont remis à huitaine, derrière la ligne des demi-dettes échues, en dehors de la zone des opérations militaires. ⇒ impayé.
ATTACHÉ-CASE [ataHékèz] n. m. Porter les premiers coups à l’improviste, s’élancer sur quelqu’un à coups de poing, de bâton, de couteau, s’adjoindre deux loubards d’un rire strident, dénigrer les sports d’équipe, les rosiers, le féminisme, se consacrer aux lions ridicules qui rongent les lacets, coller fortement des pucerons au fond du récipient de cuisson, signe le brusque retour d’un état morbide du sentiment unissant une personne aux personnes ou aux choses qu’elle affectionne, comme d’attacher une chèvre à un grelot ou au cou d’un chien.
BARYE [baRi] n. f. Un très gros cigare recourbé empêche les rapports sexuels. Tenir la barre avec des pièces de bois ou de métal, des crochets, s’annonce mal. Une douleur interne aiguë, ressentie comme horizontale, de l’angle sénestre à l’angle dextre de la pointe, est un obstacle qui freine le déferlement violent de la houle. — Appuyer avec l’index le long du manche, dans le sens transversal, permet de rétablir une situation compromise, plaident les avocats à l’audience.
BERTILLONNAGE [bèRtiJOnaj] n. m. Le jumeau qui devait combattre contre les bêtes féroces au comportement sexuel déviant a obtenu un grand succès de librairie. Cela n’a pas été facile. Imposé par la profession ou par tout autre chose, ce qu’il est nécessaire de dire à l’appui de la cause qu’il défend est un besoin pressant, impérieux, irrésistible, de brûler les étapes, précipiter les choses. Des parents besogneux, un caractère bestial, des insectes, des souris, des rats et autres bestioles : qu’est-il besoin d’aller chercher l’enfer dans l’autre vie ?
BILABIÉ [bilabJé] n. m. et adj. Théorie cosmologique selon laquelle l’Univers ayant contracté un second mariage sans qu’il y ait dissolution du premier est marié à deux personnes en même temps. Bigre oui ! Bigre ! Quelle aventure ! Formé d’une punaise de sacristie en zinc dans laquelle on chante un air et d’une grenouille de bénitier qui manifeste une dévotion outrée et étroite, ce petit objet ouvragé partagé en deux lèvres, autour duquel on enroule chaque mèche de cheveux, précieux par la matière ou par le travail, est toujours en expansion.
BLUSH [blFH] n. m. Terme d’affection donné aux réfugiés politiques fuyant leur pays, le chapeau à bords rabattu sur la calotte, des sous-vêtements féminins couvrant le tronc, tenant des propos fantaisistes et mensongers qu’on imagine par plaisanterie pour tromper ou se faire valoir. — « Allons, Blush, dépêche-toi, s’écria M. Bonnichon, secouant magnifiquement son bonnet » (barbey). — admin. L’ouvrier constricteur chargé de dévider les craques, réduire à son et farine certains boniments de la presse (avant que les « gens des bateaux » ne s’étouffent), de broyer les crânes de veau, franchit tous les degrés de la perfection, sauf le dernier.
CAUSE [koz] n. f. La partie de l’optique qui étudie la réflexion est un animal légendaire à long cou grêle dont la tête traîne à terre, un nœud ou un ruban attachant ses cheveux. Pourvue d’une queue qui parle volontiers, son discours violemment hostile donne une sensation de vive douleur qui annonce les lésions nerveuses. En vertu de quoi, inutile de donner raison à sa réussite involontaire. — psychan. Son rêve préféré, avec les chrysanthèmes, est l’angoisse.