















TINA 1
(in)visibilité(s)
192 pages
18 euros
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TINA 1
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Je suis routine.
Pas moyen de m’en sortir autrement.
Des horaires fixes.
Des prévisions constantes,
ce que je vais manger,
ce que je vais aller voir,
ce que je vais faire dans l’espace public,
comment je vais interagir ou ne pas le faire.
Aujourd’hui un nouveau déguisement, une nouvelle fiction.
Tout sport.
Avec accessoires.
Surtout une pochette pour mettre son téléphone au bras.
J’en rêvais.
Une image mentale de plus pour ma collection.
J’ai troqué ma gourde contre un sac à dos d’hydratation avec vessie de trois litres.
Impossible de me prendre pour une amatrice avec un tel accessoire.
J’ai noué un bandana jaune citron sur mon front.
J’ai enfilé un bracelet éponge fluo au poignet gauche.
Je fais quelques foulées sur place devant le miroir du salon.
Go go go.
Je démarre en si petites foulées que des mamies-caddies me dépassent.
Les premiers passants du jour s’interrogent sur ma technique.
En quinze minutes j’ai parcouru cent mètres.
Au feu vert je dois faire des foulées sans avancer, mon moment favori incontestablement.
Je pensais m’essuyer le front avec mon bracelet éponge fluo mais le bandana sur mon front empêche cette action, je n’y avais pas pensé.
J’enlève mon bandana et je le noue autour de mon poignet droit.
J’augmente mes foulées, quelque chose de plus sérieux.
Je teste le tuyau et manque de m’étouffer.
J’accélère, je me dirige vers le parc ou les joggers sont nombreux.
C’est du sérieux et je m’assoie d’abord sur un banc pour les observer.
Il y a les pro et les primo-arrivants.
Les pro filent comme des balles.
Les primo-arrivants n’ont pas de sac d’hydratation étanche de trois litres avec tuyau et valve d’aspiration super pratique sauf à la première utilisation.
Je démarre dans un flux de primo-arrivants.
Je me cale sur leur rythme.
La nature artificielle du parc défile lentement.
Je me concentre pour ne pas me tordre la cheville.
Le parcours fait environ trois kilomètres.
C’est une boucle.
Performance dans la performance.
Dès le premier tour je suis au bout de ma vie physique.
Je m’arrête.
J’aspire trente centilitres d’un coup.
C’est l’heure de ma deuxième cigarette du jour mais exceptionnellement je la reporte de quelques dizaines de minutes.
J’enlève mon sac à dos d’hydratation pour pouvoir me vautrer sur un banc.
Je reprends mon souffle.
Finalement je fume.
Les joggers pro et primo-arrivants me regarde en passant.
Je suis anomalie.
Cigarette éteinte dans cendrier de poche j’encourage les joggers (pro et primo-arrivants) aussi fort que les spectateurs du tour de France.
Je fais quelques pas à leur côté pour prolonger mes encouragements puis je reviens près de mon banc.
Je hurle :
Tu es le maître du paysage.
Le monde s’est arrêté pas toi.
Si tu t’arrêtes tu prends des risques.
Arrache-toi encore deux heures.
Je fais une pause.
Je mange une barre de céréales, hurler m’épuise.
Je sors du parc.
Petites foulées.
À chaque feu de signalisation je m’arrange pour accélérer ou ralentir pour arriver quand le feu passe au rouge pour les piétons, je fais alors des foulées sur place.
Encore et encore.
J’en oublie de traverser parfois.
Devant le portail d’entrée de mon immeuble je recommence.
Des petites foulées sur place.
C’est intriguant pour les passants, j’attends sans doute un autre jogger.
Je rentre.
Je prends l’ascenseur pour deux étages.
Dead.
J’installe mon caméscope sur un trépied, j’appuie sur Record
Je me place à deux mètres de l’objectif.
Je fais des petites foulées sur place.
Pendant dix minutes.
J’utilise plusieurs fois mon tuyau d’eau même si mon visage n’est pas dans le cadre.
Je m’essuie le front avec mon bracelet éponge puis je le jette au sol.
Fin.
J’écris sur la jaquette de la cassette mini-DV : performance n°101-01/08/25-10m’
Je range la cassette avec les autres, la collection, dans le couloir.
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« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 2002
Pavel Hak, Sniper, éditions Tristram, 2002.
Extrait, page 31.
On dit l ‘époque cruelle ? Violente ? Abjecte ? Je suis la violence pure. Mais, étant donné que je remplis une mission (tuer tout ce qui menace notre empire), je suis également au-dessus des qualificatifs moraux. La violence pure ne connais aucun critère. Elle déferle. Tue. Anéantit. Étant la violence à l’état pur, je suis l’époque. Alors taisez-vous ! Gardez vos gueules suintantes d’impératifs moraux fermées juste qu’à ce qu’une de mes balles vous fasse éclater la boîte crânienne ! Au-delà de l’abjection, je sers l’État. Tirer sur ceux qui incidemment travaillent à sa désagrégation est mon devoir. Je vise – et j’exécute – tous ceux qui nuisent à notre régime. Je n’ai pas de préférence. Pas de priorité. Soldats , paysans, femmes, enfants, vieillards, peu m’importe. Je fais mon boulot. Et les têtes éclatent. Est-ce que je tire sur mes semblables ? Né homme normal, j’ai su (à la différence de mes cibles) m’intégrer aux bâtisseurs de l’ordre. L’État d’abord. Tout à l’heure, j’ai vu surgir des ruines un groupe de gens. Ils étaient épuisés, affamés. Ô joie ! Cette souffrance, la détresse qui se peignait sur leurs figures, c’était le résultat de mon travail. Une des femmes à l’avant du groupe agitait sa chemise blanche. « Laissez-nous quitter cette ville ! » J’ai appuyé sur la gâchette. La tête de la femme a éclaté sous les yeux ahuris du groupe qu’elle menait. Eh ! Seuls les puissants sont protégés en ce monde. Alors que les misérables…
à paraître le 15 octobre 2025
Pavel Hak, Trust, KC éditions
https://www.kceditions.fr/index.php/trust/
https://www.pavelhak.com/
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Depuis octobre 2023, le service de presse de l’armée israélienne a publié des dizaines d’animations 3D illustrant des sites présumés appartenir au Hamas, au Hezbollah et à l’Iran. Le style, désormais reconnaissable entre tous (zooms satellites, filigranes en noir et blanc et maisons texturées en rouge), s’impose comme le nouveau langage visuel de cette guerre. Jack Sapoch est un enquêteur numérique spécialisé dans la reconstruction visuelle et la 3D. Il a commencé à travailler sur cette recherche avec un petit groupe de collègues journalistes/artistes, notamment Nicole Vögele et Robin Kötzle, après avoir remarqué des schémas récurrents dans les vidéos 3D de l’armée israélienne l’année dernière.

Animation 3D du service de presse de l’armée israélienne sur le raid du Centre d’études et de recherche scientifiques syrien (SSRC) près de Masyaf en 2024.
Bon nombre de ces « illustrations » ne reposent pas du tout sur des renseignements vérifiés. L’analyse de 43 vidéos officielles de l’armée israélienne effectuée par Jack Sapoch a révélé des environnements 3D recyclés, des inexactitudes spatiales et des éléments empruntés à des artistes et des institutions sans rapport avec le sujet. Plus de 30 éléments uniques ont été retracés, notamment ceux de Ian Hubert, artiste, vidéaste et créateur 3D basé à Washington, qui réalise des modèles sur mesure pour son projet de science-fiction Dynamo Dream.

Image 3D de l’atelier de construction navale du Scottish Maritime Museum
Des scans de parkings, d’antennes et de tuyaux ont été réutilisés pour représenter des sites militaires du Hamas et de l’Iran. Les ressources d’Hubert, créées pour servir de décors à des paysages urbains cyberpunk, sont particulièrement utilisées dans les animations diffusées par l’armée israélienne lors de ses frappes contre l’Iran en juin. D’autres éléments proviennent de scans réalisés par le Scottish Maritime Museum dans son atelier de construction navale, qui ont été téléchargés et transformés par le service de presse de l’armée israélienne pour servir de décorations dans des usines souterraines de fabrication de missiles.
Ces ressources ont été utilisées dans des vidéos de l’armée israélienne aussi récemment que le 5 septembre, dans une animation de la tour Mushtaha à Gaza, détruite le même jour par des frappes aériennes israéliennes. Dans cette vidéo, le sol lui-même est une mosaïque de scans de trottoirs et de parkings réalisés par d’autres personnes. L’un des premiers exemples les plus vus est une animation de l’hôpital Al Shifa, publiée en octobre 2023. La « salle de commandement souterraine » a été recyclée à partir d’une animation datant de 2022 et représentant une école de l’UNRWA à Tel Al-Hawa. La rue, située au-dessus, a été construite à partir de devantures préfabriquées. Ces vidéos sont produites en interne par une petite cellule d’animation au sein de l’unité du porte-parole de l’armée israélienne, qui travaille principalement avec After Effects et Blender. Dans une vidéo TikTok diffusée après les attaques israéliennes contre l’Iran en juin, des soldats précisent avoir travaillé pendant des semaines dans le plus grand secret pour préparer les visuels. L’un des objectifs spécifiques de ces animations est de multiplier leur portée en favorisant une couverture secondaire. Et en effet, des dizaines de grands médias tels que la BBC, CNN et Sky News les ont diffusées, en partie ou dans leur intégralité, souvent sans contexte.
Ces animations brouillent la frontière entre preuve et fiction, participant à une guerre de perception où l’image précède souvent le fait. Faute de journalistes présents sur le terrain, elles sont le plus souvent reproduites sans véritable analyse critique par de grands médias internationaux. Cette enquête révèle l’importance croissante des animations 3D dans l’information et la manière dont celles-ci influencent les opinions publiques en temps de guerre, déformant la véracité des faits en construisant une réalité parallèle digne d’un métavers.
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(Ayant lu
avec son attention habituelle
ma « Planète ») —
Lawrence Krauser me signale n’avoir pas connaissance que quiconque ait jamais prétendu que la terre était une orange.
Éluard, me rappelle-t-il, a écrit que la terre était bleue comme une orange.
Ce qui n’est pas tout à fait pareil, je le reconnais.
Éluard a écrit cela et un chatbot sans doute pourrait l’écrire aussi.
Pour Éluard ce devait avoir un sens profond.
Pour le chatbot c’est moins sûr.
L’idée de « sens profond » en général fait doucement rigoler.
Comme lorsque Johnny Hallyday proclamait que son intérêt pour l’histoire d’Hamlet devait avoir un sens profond.
J’ai aimé l’histoire d’Hamlet, disait-il.
Je ne sais pas exactement pourquoi.
Puis : Il y a certainement des raisons, des raisons profondes.
Le pauvre Johnny avait été abandonné et renié par son père, aussi dans sa grandiose simplicité n’avait-il pas nécessairement tort.
Et assurément il avait raison de conclure :
(lugubre)
Mais c’est sans importance.
Ce qui en a :
L’écriture automatique, l’écriture automatisée —
sont choses bien différentes.
Le comment, le pourquoi.
Le choix dans les deux cas est possible, en seconde lecture.
La loi sera, ou ne sera pas adoptée.
Juge et maître de toi-même.
La bonne blague.
WSB. : Couper les lignes-temps / EZ+AB : Nous autres, oranges mécaniques / 2HB : Celluloid pictures of living — analogies parties en fumée.
Tintin a son orange bleue
— la ligne claire :
un programme de gouvernement ?
Je demande à la machine si orange est invariable.
Bien mal m’en a pris.
Là débute véritablement notre histoire.
(Me lire, idem qu’avec Wagner, on peut s’embarquer pour les neuf heures de représentation mais aussi s’en tenir aux ouvertures et préludes — dans le cas présent, alors que nous nous tenons ensemble sur le seuil, soyez prévenu : Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance.)
C’est que j’ai mal jugé la machine.
(Oublié la leçon de Tintin…)
J’ai omis de lui tracer une ligne claire.
(Et qu’orange pouvait être bleu ?)
Au lieu de lui demander : est-ce qu’orange est invariable ?
(ou de me montrer plus précis encore)
J’ai tapé : orange.

J’ai tapé : orange.
Bien mal m’en a pris.
Vous qui entrez ici, et cetera.
Lien sponsorisé : Orange.fr / Portail Orange / Site officiel™
Je ne vais pas m’émouvoir pour si peu.
On est en 2025, on paye pour paraître le premier, c’est bien marqué : « Sponsorisé ».
C’est clair. C’est net. C’est bien.
Tout au plus pourrait-on objecter que ça prend un peu de place : Orange-Espace client, Les Offres du Moment (avec majuscules), Boutique en ligne Orange, Orange-Mobiles, Orange-Forfaits, pas moins de cinq subdivisions mangeant une portion non négligeable de la plus généreuse hauteur d’écran.
Le deuxième lien (principal) proposé n’est pas sponsorisé : Portail Orange / Offres Mobiles, Internet, TV, Actu & Accès, et cetera. On se demande pourquoi ils ont payé pour le premier puisque c’est le même, sauf les subdivisions, qui prennent aussi pas mal de place.
Le troisième lien sur la page c’est : Boutique Orange.
Le quatrième : Orange professionnels.
Puis vient un plan (ça prend de la place) et trois adresses de (vraies) boutiques Orange (ça prend de la place).
Le sixième lien à proprement parler c’est : messagerie Orange.
Le septième : site institutionnel d’Orange (en gros, l’équivalent virtuel du siège social de l’entreprise).
Lecteur attentif, qui peut-être a négligé l’injonction d’abandonner tout espoir au moment de me suivre, tu auras noté, avec un frisson d’anticipation, que j’ai pour l’heure passé sous silence le lien numéro cinq — se pourrait-il qu’il ne participe pas de la même série ?
Cela se peut et c’est le cas.
Il s’agit du site officiel de la municipalité d’Orange.
Pas forcément votre ville préférée.
Moi je ne la déteste pas car il se trouve qu’une personne que j’aime, et avec qui j’ai beaucoup écrit, à quatre mains comme on dit, y tient avec son mari — j’ignore si on tient un commerce à quatre mains ?— une librairie : L’Orange Bleue.
Qu’on y ait ou non des attaches, la présence, virtuelle, sur la page, d’une véritable communauté humaine, fût-elle le terrain de jeu de toutes les nuances possibles de l’extrême droite, pourrait nous être un réconfort…
Cela se pourrait, oui, si la page suivante de ma recherche Google, une fois ouverte, ne s’avérait pas encore plus exclusivement dédiée au constat de l’omniprésence algorithmique de la société Orange.

L’éléphant dans la pièce :
nulle trace, nulle part, ne serait-ce que de l’existence de la couleur orange.
Ni du fruit, d’ailleurs.
Une couleur a disparu.
Pour le fruit, à la limite, nous pourrions invoquer le déclin de la biodiversité.
Mais le fruit et la couleur.
Comme un anéantissement simultané de l’œuf et de la poule.
Ainsi qu’aime à le répéter Donald Trump, qu’on dit être orange : c’est triste.
Saaaad…
La couleur est là, partout même, se manifeste en tant que fond pour un logo.
Logo omniprésent, ce sera clair pour tout le monde.
Je la vois au sens où je la reconnais, et je le reconnais parce que je l’ai connue.
Je l’ai connue du temps où cette couleur avait encore un nom.
Ce n’est plus le cas.
Il existe un nom : orange.
Et il y a une couleur, omniprésente sur ces pages, ces écrans, qui, dans le monde où j’ai longtemps vécu, était nommée.
Il n’y a plus de couleur orange.

Ça rit au fond de la salle.
Technophobe que je suis, n’ai-je donc pas connaissance de ces onglets et menus déroulants ou à tiroirs, conçus pour me réorienter en fonction de ce que je cherche réellement ?
Se pourrait-il qu’en fait, vous vouliez plutôt parler du fruit ? Ou de ce Guillaume d’Orange à l’origine de l’indépendance des Pays-Bas ? ou de son homonyme et parent qui, avec la reine Anne, changea un siècle plus tard l’histoire de l’Angleterre ? ou de l’ordre protestant d’Orange, en Irlande du Nord ? ou de cet autre prince d’Orange qui, au Moyen Âge, écrivit de si belles poésies ?…
(2 ou 3 mots suffisent d’ordinaire)
… ou, qui sait, peut-être encore l’objet de votre recherche est-il la couleur orange ?
Mais non. Rien de tout ça ne m’est proposé.
Des onglets sont bien présents, qui me déclinent à nouveau « Espace clients » « Service technique » « Messagerie Orange », etc. Des menus se déroulent à satiété, partout où se prend à errer le curseur de ma machine, me chantant toujours la même chanson : « Accueil professionnels », « Accueil particuliers », « Abonnements et promotions » — pas l’ombre d’un tiroir où se cacherait la couleur orange.
Pour le reste :
— les princes
— les poètes
— les orangistes et leurs bûchers
— et l’état d’Afrique du Sud, et le Stepford californien d’Orange County,
POUR LE RESTE, ai-je dit, JE sais où chercher.
Tel est le privilège du sachant sachant sacher.
POUR LES AUTRES : circulez.
(Quel bien cela vous ferait-il d’apercevoir que ces choses et ces gens ont laissé quelque trace dans notre culture bourgeoise occidentale obsolète, blablabla ?)
POUR TOUS :
Il est de mon triste devoir de l’annoncer aujourd’hui,
LA COULEUR ORANGE
n’est
plus.
Bonne nouvelle : la France est, pour une fois, à la pointe de l’innovation.
Orange étant une entreprise française, on peut spéculer
(ça, on le peut toujours)
que notre pays est le premier, et à ce jour peut-être même le seul, où la couleur orange ait disparu — mais la couleur bleue ? Français, encore un effort !

Ce n’est pas tout d’avoir fait disparaître jusqu’à la série Orange is the new black, à l’occasion de cette Saint-Barthelémy corporate de la couleur orange.
Je voudrais dire un mot du fruit.
Après tout, le fruit aussi, l’orange, a disparu.
Il subsistait dans mon enfance sous forme d’arôme.
Tang, la boisson des conquérants de la Lune.
Puis vint le bio.
Le fruit est revenu, puis reparti.
On le cherchera en vain, sur Mars : absent des bases de données.
Non, absent des suggestions — on ne la cherchera simplement pas, l’orange.
Parlons, enfin, de l’orange mécanique.
Pourquoi ?
Je sais exactement pourquoi.
Comment écrire sur l’orange, ou surtout jouer avec le mot « orange » (même vidé de son sens et de son suc) sans succomber à la facilité de caser à un moment ou à un autre cette fameuse « orange mécanique » qui sonne si bien ? qui claque, selon l’expression désormais consacrée ? (De même que l’original anglais : Clockwork Orange.)
Réponse : on ne peut pas.
Je le sais : j’ai essayé, mais je n’y tiens plus — pire que l’orange bleue, à l’origine de tous ces tracas.
L’orange mécanique c’est le pantin saignant de la technocratie, étatique ou entrepreneuriale, qu’importe, la jeunesse pleine de jus et de peps en apparence, gueularde, violente, mais dont, en tendant l’oreille, on peut entendre grincer les rouages soigneusement réglés par la Machine de Contrôle.
(La fameuse…)
Chez Stanley Kubrick c’est une nouvelle ligne de streetwear adaptée à l’ultraviolence pas encore filmée au portable, pour Anthony Burgess c’est la négation du libre-arbitre, la culture de l’excuse qui n’épargne pas mais rabaisse : l’idiot reconditionné.
Burgess était catholique.
Il croyait que le choix, au début, avait la forme d’un fruit.

Qui a volé l’orange ?
Ne reste que l’Orange du marchand.
Triomphe final de la chansonnette aphasique, l’univers ne s’achèvera pour nous ni par un bang ni par un soupir, mais par une ritournelle pas forcément bien composée servant de bande son à une scène de destruction universelle, parce que créée par la machine sur la base d’une synthèse de toutes les scènes de destruction précédemment imaginées, les images défilant au ralenti.
Les mots se seront fait rares, marques déposées.
Qui a volé, a volé, a volé, a volé, a volé, a volé l’ * Qui a volé, a volé, a volé, a volé, a volé, a volé l’ * du marchand ?
Seule, la chanson favorite de Marguerite Duras surnagera.
Par accident.
Capri et mon premier amour une fois privatisés, il ne restera que : « c’est fini ».

Il n’y a plus de couleur orange.
D’autres suivront, d’autres couleurs perdront leurs mots, pas juste des couleurs mais aussi d’autres notions sans valeur suffisante sur le marché — car dans cette affaire ce ne sont pas les mots qui disparaissent : les mots seront toujours là mais à la façon des loups de Vyssotski courant dans une seule direction, entre des lignes rouges — le rouge reste à ce jour une couleur — jusqu’à finir en descentes de lit.
(Les gens ne lisent plus que pour s’endormir, vous avez remarqué ?)
Non, ce n’est rien de si grave : le sens.
Le commun pas tout à fait commun.
C’est un peu grave, en fait, quand on y pense.
Mais je ne désespère pas.
J’ai la vision, comme aime à le dire ma fille.
Dans ma vision, il n’y a plus de couleur orange.
Ça, ça ne change pas.
Je marche dans un champ de ruines — un champ de ruines sémantique, j’imagine — et, il ne faut pas se mentir, je suis pas mal désespéré.
Dans la nuit brûle un feu, autour duquel se réchauffent Marguerite Duras et Johnny Hallyday.
Duras, un gros casque sur les oreilles, écoute Herbert Léonard.
Elle ne m’entend pas, aussi je demande à Johnny Hallyday, habillé de cuir et de peaux comme pour cette tournée encore plus ridicule que d’habitude dans les années 1980, inspirée par Mad Max, ce qu’il fait là.
Je lis.
Je me dis qu’il a bien le droit de se prendre pour Hamlet, avec tous les efforts qu’il a fait pour mourir sur scène, afin que ses fans le dévorent comme Dyonisos.
Mais tout ne tourne pas toujours comme on veut.
Je décide de lui laisser le dernier mot.
Je demande : Bon, vu que depuis la disparition de la couleur orange et du reste, je n’ai plus trop foi en rien — est-ce que par hasard vous auriez une idée du secret de l’humanité et tout ça, et de comment tout reconstruire ?
Il dit :
Je vais essayer de vous raconter cette histoire. Comme je l’ai ressentie, moi.
Et vous la ressentirez, comme vous voudrez. Vous.
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Les clients de la brasserie ne parlent que de cela.
Je capte leurs conversations, deux mots reviennent fréquemment.
Chacun est constitutionnaliste amateur assumé.
Le filet mignon fait un carton ce soir.
Le voir passer à proximité de sa table et le choix est validé.
La crise politique n’arrête pas la faim des convives.
La fin de régime, la fin de la Ve République, la fin du macronisme, beaucoup de fins dans les conversations.
Ce soir pas de chance je dois aider pour le chariot à fromages.
Je déteste.
5, 7, 9 portions, calmez-vous les ventres.
Les autres odeurs ne m’atteignent pas, plus.
Mais le fromage, une dizaine en particulier, vraiment pourrait-on quitter le moyen-âge.
En politique aussi quitter le moyen-âge.
Choisir fromage ou dessert.
Construire 25 maternelles ou 1 Rafale.
Il faut trancher.
Les parts de fromage et le budget de la France.
Non, table 8, quatre bonhommes d’affaires, au moins 28 parts de fromage à découper.
Je pousse le chariot, je me tiens droite, svelte, en forme, mon regard les percera.
Ils sont l’ancien monde.
Je ne suis pas encore le nouveau.
J’y travaille, on y travaille, pas tous et toutes.
C’est long.
Ce service aussi est long, bien plus long que les autres, le chariot à fromages en est la cause première.
Reste deux tables, iels ont pris dessert, ouf.
Je transmets le chariot en cuisine.
J’apporte les desserts de la table 12.
Iels sont ravis d’un peu de douceur rivés sur les boucles informationnelles pour connaître le nom du nouveau premier ministre.
Iels sont à peine plus vieux que moi mais déjà dans le game.
Dans le pouvoir.
Iels me laisseront 36 euros de pourboire.
Ma meilleure table.
Iels n’ont pas pris fromage, iels ne peuvent pas être complètement diaboliques.
Complètement capitalistes.
Complètement aveugles sur le monde annoncé.
Si.
C’est long.
Il faut trancher.
Ou tout reprendre dirait TINA.
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Le livre Realitiz de Patrick Bouvet ne paraîtra peut-être pas le vendredi 10 octobre 2025.
Rien ne l’atteste, rien ne le confirme.
Les personnages de Realitiz de Patrick Bouvet n’existent peut-être pas plus que le livre, leurs caractères profonds ne sont pas développés, imperceptibles, iels sont images, symboles, simulacres.
Les formes utilisées par Realitiz de Patrick Bouvet n’existent peut être pas plus, ignorées, fantomatiques dans un monde de la lecture qui souhaite juste des récits et des messages simples.
Les QR code composant la couverture de Realitiz de Patrick Bouvet renvoient aux collages et bandes son de l’auteur, mieux que de lire une quatrième de couverture.
Avec Realitiz, son quinzième livre officiel, Patrick Bouvet a composé le Graal ultime, mettre toute son œuvre dans un nouveau livre, livre qui n’est peut être pas paru.
Extraits :
James s’était rapproché de la table – se plaçant derrière Catherine qui semblait totalement absorbée par ses compositions sauvages – il regardait par-dessus l’épaule de sa compagne – essayant de se repérer dans ces paysages explosés – suite de ruines – d’épaves – de déchets – les derniers vestiges d’un monde en train de disparaître – à force de saturation de ses signes –
Ils furent conduits jusqu’à une petite table où trônait un grand bol à demi plein d’un liquide brun – « venez déguster notre punch maison » – le docteur fit signe à une jeune femme au strabisme divergent de les servir – aussitôt elle poussa des petits rires aigus comme une sorcière perverse de dessin animé – ils regardèrent le docteur avaler d’un trait le mystérieux breuvage – avant de l’imiter en se lançant des clins d’œil complices –

Patrick Bouvet
Realitiz
éditions de l’Olivier
180 pages
18 euros
Photo : collage de Patrick Bouvet
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Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous sommes toutes deux assises devant nos bols de soupe de part et d’autre de la table ovale, les rideaux verts sont tirés, c’est la nuit, tu rentres du cinéma et tu me parles de galaxies.
Des galaxies à l’infini, cela donne le vertige, on ne peut pas vraiment se figurer. C’est presque impossible et pourtant c’est peut-être vrai, sans doute, qu’il existe ailleurs, dans d’autres galaxies, des planètes habitables, plus habitables que la nôtre, d’autres vies, des vies autres, pas comme les nôtres, des vies d’êtres qui n’ont rien à voir avec nous : extra terrestres – ce ne sont peut-être pas des êtres, et ces vies peut-être pas des vies au sens où on l’entend sur notre planète à nous. Autres autres, tu es plongée dans une profonde rêverie, qu’est-ce que ça veut dire autre? Alien, c’est nous les Alien. Des galaxies à l’infini…
Connaître ce temps où le temps passe autrement, c’est une minute ici, et quand tu reviens sur terre, sept ans de ta vie se sont écoulés. Tu n’as rien vu, rien suivi. Et sur terre ça fait sept ans pourtant.Tu dis, comment se figurer quelque chose qu’on ne peut pas se figurer ?
L’astronome de Vermeer face à sa fenêtre aux carreaux dépolis par où la lumière entre se redresse un peu sur sa chaise pour faire tourner le globe où sont représentées les constellations avec des formes en rubans qui deviennent les rivières ou les dragons du ciel. Il a le bras tendu, le pouce et le majeur sur le globe comme pour mesurer quelque chose, de l’autre main prend appui sur la table, la table solide mais couverte d’un gros tapis qui remplace les arêtes par des plis. La fenêtre n’est pas ouverte. Pourtant l’infini est là, derrière toi, sur cette reproduction du tableau de Vermeer, comme dans ce film de science fiction qui t’a tant plu, qui t’a fait visiter les galaxies et que tu es en train de me raconter.
Et tu dis, tu te rends compte ? Les humains ne sont pas seuls dans l’univers, c’est impossible.
Et tu dis, d’autres univers, un univers sans début ni fin, mais qu’est-ce que ça veut dire ? quand j’essaie de me le figurer…
Derrière toi, un peu flou pour mes yeux sans lunettes, l’astronome de Vermeer au travail, livre ouvert, déployant son ample vêtement d’intérieur d’un bleu qui n’est pas celui du ciel. Tu éclates de rire et tu dis, ce bonhomme en robe de chambre, mais maman, ça n’a rien à voir. Mais Mamaaan ce n’est pas de cela que je te parle: je te parle de l’infini, l’infini des galaxies, et toi tu me montres encore un vieux tableau. Moi je te parle des galaxies. Des voyages interstellaires, intersidéraux. De l’infini. Des trous noirs, des supernova, des exoplanètes. On dirait que tu ne veux pas savoir.

#96/ Tout autour de Vermeer (1)
#98/ Tout autour de Vermeer (2)
#103 / Tout autour de Vermeer (3)
#108/ Tout autour de Vermeer (4)
#112/ Tout autour de Vermeer (5)
#116/ Tout autour de Vermeer (6)
#120/ Tout autour de Vermeer (7)
#127/ Tout autour de Vermeer (8)
#132/ Tout autour de Vermeer (9)
#137/ Tout autour de Vermeer (10)
#143/ Tout autour de Vermeer (11)
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#156/ Tout autour de Vermeer (13)
#161/ Tout autour de Vermeer (14)
#165/ Tout autour de Vermeer (15)
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« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1872
L’éternité par les astres, Auguste Blanqui, 1872
écrit quand il était emprisonné au fort du Taureau à Morlaix.
L’univers tout entier est composé de systèmes stellaires. Pour les créer, la nature n’a que cent corps simples à sa disposition. Malgré le parti prodigieux qu’elle sait tirer de ces ressources et le chiffre incalculable de combinaisons qu’elles permettent à sa fécondité, le résultat est nécessairement un nombre fini, comme celui des éléments eux-mêmes, et pour remplir l’étendue, la nature doit répéter à l’infini chacune de ses combinaisons originales ou types.
Tout astre, quel qu’il soit, existe donc en nombre infini dans le temps et dans l’espace, non pas seulement sous l’un de ses aspects, mais tel qu’il se trouve à chacune des secondes de sa durée, depuis la naissance jusqu’à la mort. Tous les êtres répartis à sa surface, grands ou petits, vivants ou inanimés, partagent le privilège de cette pérennité.
La terre est l’un de ces astres. Tout être humain est donc éternel dans chacune des secondes de son existence. Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. Ainsi de chacun.
Toutes ces terres s’abîment, l’une après l’autre, dans les flammes rénovatrices, pour en renaître et y retomber encore, écoulement monotone d’un sablier qui se retourne et se vide éternellement lui-même. C’est du nouveau toujours vieux, et du vieux toujours nouveau.
Les curieux de vie ultra-terrestre pourront cependant sourire à une conclusion mathématique qui leur octroie, non pas seulement l’immortalité, mais l’éternité ? Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l’espace. En conscience, on ne peut guère exiger davantage. Ces sosies sont en chair et en os, voire en pantalon et paletot, en crinoline et en chignon. Ce ne sont point là des fantômes, c’est de l’actualité éternisée.
Voici néanmoins un grand défaut : il n’y a pas progrès. Hélas ! non, ce sont des rééditions vulgaires, des redites. Tels les exemplaires des mondes passés, tels ceux des mondes futurs. Seul, le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs.
https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99%C3%89ternit%C3%A9_par_les_astres/VIII
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« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1975
Louis Bec – Manifeste Octobre 1975
La Technozoosémiotique se situe au carrefour de la sémiotique, de l’éthologie, des sciences cognitives, des technologies, de l’informatique et des pratiques artistiques expérimentales.
La Technozoosémiotique englobe la Zoosémiotique qui étudie les signes émis par les espèces vivantes pour communiquer entre elles de façon intra ou extra-spécifiques.
La Technozoosémiotique élabore des « agents conversationnels numériques » et implante des interfaces technologiques de transcodage pour établir des modalités d’échanges entre des systèmes de communications kinésiques et paralinguistiques et des formes de langages articulés.
La Technozoosémiotique est l’opérateur central de la relation Animal-Machine-Homme. Elle conçoit des informations et des signes potentiellement intelligibles pour le plus grand nombre d’espèces vivantes et artificielles.
La Technozoosémiotique postule que tous les êtres vivants et artificiels sont des êtres sociaux qui ont à résoudre un ensemble caractéristique de problèmes de communication avec un milieu et avec toutes ses composantes.
La Technozoosémiotique avance l’hypothèse qu’à travers la prolifération de dispositifs interactifs en réseau, le vivant vise à mettre en place une intercommunication technologique généralisée aux organismes vivants de l’ensemble de la BIOMASSE.
La Technozoosémiotique considère le vivant comme une matière « expressive » à part entière et s’inscrit au coeur des disciplines artistiques expérimentales qui hybrident, à partir du vivant, des langages logiques et formels à des signaux kinésiques et paralinguistiques.
La Technozoosémiotique ouvre entre l’animal et l’homme un espace fantasmatique et épistémologique inédit, un surplus de communication et propose une nouvelle dimension logosystémique de l’écologie.
La Technozoosémiotique s’inscrit comme une sonde logophorique dans le futur des relations avec d’autres formes de vie et d’intelligence « exobiologiques et artificielles ».

Louis Bec (1936-2018), artiste et zoosystémicien, a développé une épistémologie fabulatoire basée sur la vie artificielle et la technozooémiotique. Il a organisé de nombreuses manifestations dont « Le Vivant et L’Artificiel » au Festival d’Avignon en 1984, et « Art/Cognition » en 1992 à Aix en Provence. Il a publié avec Vilém Flusser « Vampyrotheutis Infernalis ».
https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=11578&menu=0
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